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Je viens de passer
une excellente nuit. Par l'escalier extérieur, je descends de
la chambre et retrouve Ramzi dans la grande salle qui sert à
la fois de cuisine et de salle à manger. Dans un angle de la
pièce, assise en tailleur, la patronne s'active à ranimer le
feu et à préparer le petit déjeuner. A l'autre bout de la
pièce, dans un hamac un bébé dort du sommeil des justes. Deux
murs de la salle sont occupés par le vaisselier dont les plats
à "dal bat", les tasses à thé et autres ustensiles en inox
reluisent.
Les gestes de cette
vieille sont empreints d'une grande sérénité. Assise à même le
sol, elle a à portée de main tous les ustensiles et tous les
produits dont elle a besoin pour cuisiner. Le fourneau fait à
peine 30 cm de haut, 50 de large et un mètre de long. Il est
entouré de petits tapis pour permettre au visiteur de venir se
réchauffer à ses cotés. Elle tire à elle une planche ronde et
épaisse et la saupoudre de farine. Avec son rouleau à
pâtisserie, elle étale la pâte pour faire un chapati. J'admire
la façon dont elle utilise son fourneau, en déplaçant la
marmite, la bouilloire et la poêle pour leur donner la bonne
température de cuisson. Sur le bord, à même la fonte, elle
dépose la pâte du chapati qu'elle tourne et retourne au gré de
la cuisson, Pendant ce temps, sa fille balaye la terrasse.
Hier soir, j'ai
découvert un Ramzi paternelle. La fille de la patronne lui
avait confié son enfant pour servir les clients et c'est avec
beaucoup de talent qu'il a joué les nounous, chantant des
chansons qui m'ont fait pensé qu'il faudra que je
l'enregistre.
Aujourd'hui Ramzi
n'est pas pressé de partir. Je me suis rendu compte que
maintenant que je porte mon sac à dos et mon camescope, mes
deux sacs de voyage sont à moitié pleins et constituent des
charges déséquilibrées. Je propose à Ramzi de tout rentrer
dans le plus grand de mes sacs. Une fois cette réorganisation
faite, nous reprenons notre route. Nous traversons des gorges
de plus en plus profondes. La Marsyangdi a de plus en plus de
difficultés à s'y frayer un chemin. Par moment, elle a été
contrainte de creuser un sillon très profond pour passer.
Lorsque nous sommes à son niveau ou lorsque nous l'enjambons
par une passerelle suspendue, nous sommes assourdis par le
bouillonnement de ses eaux. Les cascades se font de plus en
plus nombreuses et de tous côtés elles sortent de la montagne
pour grossir ses flots tumultueux. La forêt elle-même se fait
plus dense et les lieux cultivables se font plus rares.
Tout à coup notre
chemin surplombe un grand replat où la Marsyangdi cesse de
dévaler les pentes comme pour prendre un peu de repos. Elle
fait même quelques méandres au milieu d'un grand espace
herbeux totalement plat. Au fond un village apparaît, c'est
Tal (altitude 1700 m). A l'entrée nous passons sous un porche,
c'est le signe que nous sommes dans une ville bouddhiste. A
l'autre bout, quelques lodges très colorées ont installé des
tables sur la rue. Ramzi me fait servir un thé et préparer mon
déjeuner. Comme hier, il disparaît dès que je passe à table.
Pendant que j'avale
mon plat de riz, on me tape sur l'épaule. En me retournant, je
découvre un jeune garçon qui me tend un papier et me demande
si c'est bien moi sur la photo. C'est mon permis de trek qui,
en deux jours, a réussi à me rattraper. Comment un gamin
a-t-il pu parcourir deux à trois cents kilomètres pour
retrouver quelqu'un qu'il n'a jamais vu? Cela restera pour moi
un mystère! Mais le Népal, c'est cela!
Le gamin semble
accompagné d'un copain. Lorsque Ramzi réapparaît, ils me
demandent si je n'ai pas des médicaments. Le copain me montre
sa jambe où une grosse plaie est couverte d'une épaisse
croûte. Je me transforme en infirmier. Après lecture des
différentes notices de ma pharmacie, je pulvérise un
désinfectant et j'applique une compresse. Je ne suis pas très
certain que le remède sera efficace, mais le gamin est
satisfait et, devant ce succès, le porteur de mon permis en
profite pour me demander de faire quelque chose à une ampoule
qu'il s'est fait. Etonné par le nombre de médicaments que je
possède, Ramzi me demandera plus tard si je ne suis pas
médecin. Bien que je lui aie expliqué quel était mon travail,
je ne suis pas convaincu qu'il m'ait cru.
Comme Ramzi n'est
pas pressé de partir, j'en profite pour m'approcher de la
grande cascade qui, à la sortie nord de la ville, tombe dans
un trou. A son pied, la chute de ses eaux crée une bruine qui
recouvre
immédiatement mes lunettes et
me fait battre en retraite. Sur un petit monticule, trois
jeunes décryptent le contenu d'un livre à grand renfort de
commentaires.
De retour, une
jeune femme m'invite à visiter son échoppe. Je me laisse
prendre au piège. Elle me commente les uns après les autres,
les bijoux, boites, couteaux, chapelets et autres produits de
l'artisanat népalais que l'on trouve à Katmandou, mais aussi
dans tous les villages et bords de chemins que je viens de
traverser. Le plus étonnant est que tous ces produits sont
présentés comme des produits tibétains et non pas népalais,
alors qu'ils sont tous fabriqués au Népal.
Enfin, après un
dernier thé, nous nous décidons à quitter Tal. La route ne
cesse de monter et de descendre pour franchir les falaises
bordant chacun des méandres de la rivière. A tous moments nous
changeons de rive. A l'entrée de Bagarchhap, nous rattrapons
enfin le groupe de français avec lesquels je dois marcher.
L'accueil est plus que froid. Ils ont le sentiment que
l'agence fait des affaires sur leur dos en économisant un
guide. Je leur explique, comme je peux, que c'est moi qui ait
poussé à cette solution, mais mes arguments et mon embarras
n'arrivent pas à les convaincre. Désespéré, j'en arrive à
proposer de faire route séparée. Ils m'assurent alors qu'ils
n'ont rien contre moi, mais continuent à râler.
Philippe est
parisien, il travaille pour l'Aérospatiale. Régis est
Orléanais, c'est un commercial. Pendant un temps j'ai cru
qu'ils étaient frères car ils ont le même pantalon et la même
casquette aux couleurs bariolées. Ils ont fait de nombreux
treks et voyages ensemble. Ils ont visité de nombreux pays et
c'est leur passion des voyages qui les a fait se connaître.
Ils font d'ailleurs partie d'une association de routards qui
se réunit régulièrement pour visionner les photos de leur
exploits. Ils vérifient tous les prix : "ici le Coca est 20
roupies plus cher qu'à Katmandou". Moi, j'en suis encore à
faire de savants calculs pour convertir en francs ce que
j'achète. Il faut dire, qu'ici où il n'y a pas de pièces de
monnaie, on est vite envahi par les billets et si on sort un
billet de 1000 roupies (130 frs) on crée une véritable
révolution. Les népalais qui vous entourent, ont leurs yeux
qui se transforment en compteur de caisse enregistreuse et
celui à qui on tend le billet est contraint de partir dans
l'arrière boutique pour vous rendre la monnaie. On a donc
toujours le sentiment de dépenser des fortunes, et mes calculs
s'avèrent nécessaires pour relativiser la chose.
Régis et Philippe
sont aussi très attachés à avoir une douche chaude. L'"hot
shower" est le plus qu'offrent certaines lodges, mais il vaut
mieux vérifier si la publicité est exacte. En général, l'eau
est chauffée par un capteur solaire fonctionnant en
thermosiphon et posé sur le toit d'une terrasse. Il ne
faudrait pas en déduire que les lodges sont équipées de
douches carrelées avec des robinets thermostatiques. Les
douches, comme les W-C., sont des baraques en bois situées au
fond du jardin et il ne faut pas être trop exigeant sur la
propreté et les commodités qu'elles offrent. Pour ma part,
ayant fait le choix de limiter ma propreté au strict minimum,
je ne les ai jamais utilisées. Les W-C. ne sont pas mieux.
C'est souvent un trou dans le plancher, mais avec leur volonté
de satisfaire le client, les népalais ont tenté d'imiter les
W-C. à la turque que nous connaissons. Le résultat est parfois
surprenant. Il y a parfois deux morceaux de bois, imitant les
repose-pied, mais soit ils vous mettent en total déséquilibre,
soit ils vous interdisent de bien viser le trou. Dans la lodge
d'hier, ils n'avaient rien trouvé de mieux que d'ajouter une
caisse de 50 ou 60 cm de haut sur laquelle il fallait monter
pour faire ses besoins. Les recommandations inscrites sur le
permis de trek, vous ordonnent de ne pas jeter les papiers
toilette que vous utilisez, ils pourraient s'envoler sous
l'effet du vent et aller déflorer la nature. En général, un
bidon est prêt à les accueillir, un autre est plein d'eau, au
cas où un nettoyage s'impose.
Ce soir à
Bagarchhap, il fait froid. Nous sommes à 2164 mètres
d'altitude et le village est à l'ombre depuis un bon moment
lorsque la nuit tombe. Régis et Philippe ont refusé de
s'installer dans plusieurs lodges qui n'avaient pas de "hot
shower". Nous en trouvons enfin une qui est d'aspect assez
moderne et qui leur convient. Notre guide "Chandra" leur
attribue une chambre et me loge dans une autre en compagnie
d'un allemand. Un tuyau de poêle traverse la pièce et passe à
côté de mon lit. Par le plancher, comme par le tuyau, il sort
une fumée qui rend l'atmosphère irrespirable. Au Népal, on ne
connaît pas encore l'étanchéité des bâtiments. On aime les
courants d'air et, notamment les cuisines, sont enfumées par
le fourneau dont la moitié de la combustion se fait dans la
pièce elle-même. Il n'est pas rare qu'il n'y ait pas de
cheminée. Aussi de nombreux népalais ont des problèmes
pulmonaires.
Je demande à
changer de chambre et on m'en donne une autre où je me
retrouve avec deux autres allemands. Dans la journée, les
batteries de mon camescope m'ont lâché, je sors le chargeur et
effectue les raccordement avec ma batterie solaire, mais
impossible d'en tirer la moindre électricité. Désespéré,
pensant que le froid est la cause de cette difficulté, je
rejoins, tout penaud, mes compagnons pour le repas du soir.
Dans la grande salle, je retrouve mes voisins d'avion, un
couple d'infirmiers de Montpellier qui font aussi le tour des
Annapurna. Ils sont avec un porteur qu'ils ont recruté à Dumré.
Nous dînons ensemble. Après avoir passé commande et s'être
assuré que nous sommes bien servis, Chandra rejoint nos deux
porteurs pour prendre son repas. Je réalise ainsi que lorsque
Ramzi me quittait, c'était pour aller prendre son repas avec
ses compatriotes.
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