|
Pour dormir cette nuit, je me suis beaucoup plus vêtu, mais si
j'ai eu un bon sommeil jusqu'à trois heures du matin, à ce
moment là, un coup de froid l'a interrompu. Heureusement, j'ai
tout de même profité du meilleur de la nuit.
Au lever du jour,
c'est le réveil de tous les trekkeurs. Nous commençons à nous
connaître. Dans la chambre à côté de la mienne, il y a une
allemande et une suédoise qui font le tour sans guide et sans
porteur. Nous avons sympathisé avec elles à partir de cette
étape et elles se joindront à notre groupe jusqu'à Thorung
Phedi. La suédoise est mignonne, mais parle peu. L'allemande
fait plus garçon manqué, mais elle parle toutes les langues,
s'intéresse à tout et se révèle fort sympathique. Il y a le
couple de Montpellier dont j'ai déjà parlé, avec qui nous
ferons route jusqu'à Pisang. Il y a deux américains qui
doivent faire 120 à 150 kg chacun. Ils marchent difficilement
par rotation de leur hanche et font de tous petits pas,
soufflent beaucoup et s'aident d'un bâton. Nous ne cessons de
les doubler, mais leur progression est constante et nous
étonne. Ils s'arrêteront à Manang à l'approche des 4000 m. Ce
matin, en face de notre lodge, il y a un grand campement. Ce
sont deux jeunes américaines qui ont embauché 28 porteurs.
Elles dorment sous tente, mais ont chambre, séjour, douche,
W-C., cuisiniers, etc. , en quelque sorte tout le confort mais
il faut monter et démonter tout cela chaque jour et surtout le
porter. L'une d'elle ressemble à Mary Popins. Elle est blanche
comme un cachet d'aspirine, se promène en robe légère mais
longue, un parapluie à la main. Sa compagne est plutôt de
style "St Tropez", un maillot de bain une pièce noir lui
servant de body. Elles ont un guide très "Play Boy", mais fort
sympathique.
Ce matin, les
sommets sont dégagés et leurs masses de glace, suspendues dans
le vide, luisent aux premiers rayons du soleil. Le Lamjung
Himal brille de tous ses feux. Avant de partir, je suis allé
faire un tour de l'autre côté de la rivière. En revenant de la
poste, j'ai remarqué un ensemble de bâtiments neufs
d'apparence mieux structurés que les autres. Il s'agit d'une
ferme modèle et d'un centre de soins, mais les bâtiments
semblent vides et fermés. De là, un chemin très abrupt conduit
à des terres ou des habitations qui sont au fond d'un vallon
qui forme un sillon vertigineux en direction du massif des
Annapurna.
De retour, Kamel
m'attend à la sortie du pont suspendu. Il a déjà sa charge sur
le dos. Le temps de prendre mon sac et c'est le départ. Nous
entrons dans une forêt de grands arbres. La route est de plus
en plus raide. Nous atteignons le fond de la vallée par un
long passage taillé dans le roc, puis zigzaguons pour nous
élever jusqu'à un col qui sera notre première halte au dessus
de 3000 m.
Lors du premier
arrêt pour boire le thé, j'endosse la charge de Ramzi pour
voir ce que représente monter avec une charge portée à la
népalaise. Ma transformation en porteur fait rire tout le
monde. Mes compagnons me proposent de me filmer pour la
postérité. Il s'avère que ce n'est pas aussi difficile que
cela, c'est le cou qui n'y est pas habitué. Pour le reste,
l'aisance est grande.
Nous poursuivons
notre route, mais tout le monde pêne beaucoup pour monter.
Notre allemande, plus que les autres. Elle a eu froid et a
d'important mots de tête. Je lui donne de la "Coramine
Glucose". Moi aussi, je ne suis pas dans la meilleure forme.
Cette nuit j'ai du me lever trois fois. J'ai le ventre bourré
de gaz que je dégage comme je peux. Je pense que c'est dû à la
quantité d'oignons de plus en plus importante que nous avons
dans presque tous les plats.
Nous débouchons
enfin sur le col. C'est un changement total de végétation. La
vallée s'incline un peu plus en direction de l'est et, si coté
sud la montagne reste couverte d'arbres, en face elle n'est
qu'un vaste plan très incliné, sans la moindre végétation.
L'histoire de ces lieux a justifié l'interdiction encore
récente de leur accès par les touristes. Ici, les réfugiés
tibétains avaient leurs camps d'entraînement. D'ici ils
menaient des actions de guérilla contre les chinois, jusqu'au
jour où le gouvernement népalais les mit en demeure de déposer
les armes. Voisine du Tibet dont elle est culturellement très
proche, la vallée est bouddhiste. Ses villes ont une
architecture très différente de celles que nous venons de
voir. Elles ont l'austérité des lieux. De loin on repère la
multitude des mats déployant au vent leurs drapeaux à prières.
A l'entrée, il y a souvent un porche sous lequel on passe et
qui est généralement équipé de moulins à prières. On trouve
aussi une ou deux places où la route est coupée par un long
mur alignant plusieurs dizaines de ces moulins.
Je retrouve le
français de l'aéroport de Moscou, si effrayé de passer Thorung
Pass. Il vient de rencontrer un guide des Pyrénées qui
redescendait après avoir dû abandonner. Il n'y a que lui pour
faire de telles rencontres. Comme me font remarquer mes deux
compagnons, à son contact on prendrait vite le bourdon. Il a
depuis longtemps décidé de faire une longue halte à Manang
pour s'acclimater. J'apprendrai par la suite qu'il a passé ce
col de plus de 5400 m sans aucune difficulté.
A 11h 30, nous
sommes donc au plus prêt de l'Annapurna II. Nous faisons un
petit arrêt pour reprendre notre souffle. Nous mangeons
quelques pommes de terre bouillies. Au pied d'une "Stupa", une
lodge est en pleine construction. Des femmes descendent des
pierres de la montagne. Elles les portent sur le dos à l'aide
d'une planche munie d'une étagère sur laquelle repose la
pierre. Deux hommes taillent une poutre au rabot, ils ont des
copeaux jusqu'aux genoux.
Nous reprenons la
route dans une vallée qui s'est considérablement élargie et
après la montée que nous venons de faire, elle nous paraît
presque plate. Autour les sommets enneigés se font plus
nombreux et omniprésents. Côté sud et d'est en ouest, il y a :
l'Annapurna III (7555 m), l'Annapurna IV (7525 m), l'Annapurna
II (7937 m) et le Lamjung Himal (6983 m), et de l'autre côté
de la vallée le Pisang Peak (6091m). Nous passons entre de
petites lagunes qui donnent au paysage un aspect de hauts
plateaux suisses.
Deux heures plus
tard nous arrivons à Pisang (3185 m). Nous trouvons une lodge
au bord de la route où une ville nouvelle s'est installée pour
mieux attraper le touriste. Le vrai village, lui, est plus
haut et il faut gravir une bonne côte pour l'atteindre. Nous
irons avec Ramzi. La vue y est splendide, mais une nouvelle
fois les batteries de mon caméscope me lâchent au plus mauvais
moment. Il faut dire, j'ai eu le sentiment d'avoir atteint le
point fort de ce trek, aussi j'ai beaucoup filmé. L'altitude
et surtout le froid participent aussi à les décharger plus
rapidement que de coutume.
A cinq heures on
nous a appelé pour le repas du soir. Avec mes troubles
intestinaux, je n'ai vraiment pas faim. Je me contente d'une
soupe de tomates et d'un thé. En nous installant dans notre
chambre, un français d'un certain âge nous a dit son plaisir
d'entendre parler sa langue. A table je le retrouve. C'est un
Palois, il arrive de Jomsom et il attend son fils qui est
entrain de gravir Pisang Peak. Ils sont toute une équipe venue
d'Aquitaine et issue des milieux de la gendarmerie. Ils sont
arrivés en avion à Jomsom, ont passé Thorung Pass dans le sens
le plus difficile. Le plus jeune aurait eu quelques
difficultés, ce qui ne les a pas empêché de monter à Thorung
Peak (6482 m). Ce sont des habitués du Népal.
A 18 h je suis au
lit. Dans toute cette vallée, il y a de l'électricité, mais
elle n'a guère changé les habitudes.

Notre groupe au environ de
Pisang
Suite |