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Manang, le 3 novembre 1993.
Aujourd'hui, c'est
Philippe qui a mal à la tête. Le ciel est totalement dégagé et
moi je suis en pleine forme. Depuis le départ je suis étonné
de voir Ramzi marcher en tongs. La difficulté de marcher ainsi
en montagne se double du fait que maintenant la température
est très voisine de zéro. Ainsi, pendant que j'épaissis la
couche de mes vêtements, lui continue à marcher sans
chaussettes. Bien qu'il ne se soit jamais plaint, hier soir je
lui ai proposé de lui acheter des chaussures. Je le retrouve
ce matin avec Khamel dans le magasin de la lodge en train d'en
essayer. Ma présence le rassure et son choix se porte sur des
chaussures toilées munies de bonnes semelles. Elles sont un
peu plus chères mais bien plus adaptées à la marche en
montagne. Je l'incite aussi à prendre des chaussettes. Le tout
me coûte 250 roupies (37,50 frs), pour un européen, il n'y
avait pas de quoi se priver!
Ramzi et Khamel
emporteront nos bagages jusqu'à Kotché où nous les
retrouverons ce soir. Nous descendons jusqu'au lit de la
rivière que nous remontons un peu, puis nous la traversons et
attaquons une montée très raide qui nous fait passer entre des
rochers de poudingue très semblables à ceux des Pénitents des
Mées. Très vite la soif se fait sentir. L'air séché par
l'altitude, l'effort de la montée et notre respiration accrue
par le manque d'oxygène, assèchent notre gorge. J'ai remarqué
que, depuis quelques jours, Chandra porte un mouchoir noué
autour du cou et qu'il se met volontiers sur le nez. Dans un
premier temps, j'ai cru qu'il se protégeait de la poussière.
Mais la soif me donne l'idée de l'imiter, le mouchoir
maintiendra un peu l'humidité dans ma gorge. La technique
s'avérera très efficace, notamment quand je franchirai Thorung
Pass.
En atteignant la
crête le sentier aboutit sur un replat et se poursuit jusqu'à
un village en apparence désert: vraisemblablement Khangsar.
Son caractère bouddhiste est évident. Tout au long de notre
route nous avons remarqué de gros tuyaux déposés sur le sol,
plus loin nous avons découvert qu'il s'agit de poteaux
électriques. Le village est en cours d'électrification.
A l'entrée du
village de grands panneaux indiquent qu'il faut le respecter,
qu'il dépend d'une communauté religieuse aidée par de généreux
bienfaiteurs. Sur une place nous rencontrons un vieillard que
Chandra questionne. Chandra est parti dans la ville. En
l'attendant, nous nous mettons au soleil près d'une fontaine
où des gamins jouent, le lieu est aussi plus à l'abri du vent
froid qui souffle. Chandra revient en compagnie d'une femme
qui nous fait signe de la suivre. Nous nous enfonçons un peu
plus dans la vallée et arrivons à un monastère. Notre hôtesse,
tire une grosse clé de son sari et ouvre la porte. Les
premières pièces que nous traversons, sont plutôt délabrées,
mais elles débouchent sur le lieu d'offrandes et de prières,
une pièce richement ornée. Elle commence tout un cérémonial
qu'il me serait difficile de décrire tant il m'est étranger.
Elle allume des bâtons d'encens, bat du tambour, transvase de
l'eau, etc.... Comme dans tous les temples bouddhistes, la
photo du roi, de la reine et du Dalaï Lama trônent à la place
d'honneur.
Avant de partir,
Chandra a encore une longue discussion avec cette femme, ainsi
qu'avec deux autres en train de trier du grain devant le
monastère. Aux gestes qui sont faits, nous comprenons qu'il se
fait expliquer la route à suivre. Nous quittons le sentier
pour monter droit sur la montagne à travers de la broussaille.
Lorsque nous rencontrons des traces de passage de troupeaux,
Chandra stoppe l'ascension, pour garder la même altitude et
nous faire progresser en direction de l'est. Nous avons
dépassé les 4000 m. Cela nous conduit jusqu'à un petit vallon
raviné par l"eau des jours d'orage. Mes compagnons commencent
à s'inquiéter car Chandra ne semble pas sûr de lui. Ils ne
sont guère habitués à la randonnée improvisée et surpris
lorsque Chandra nous fait reprendre l'ascension. Heureusement,
elle ne dure guère, très vite nous retrouvons un sentier
clairement tracé.
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Notre progression est plus paisible. La vue est magnifique.
Nous passons près de deux villages qui semblent abandonnés.
Devant l'un d'eux, je demande à Philippe de me photographier.
Enfin nous atteignons la ligne de crête. De là nous
bénéficions d'une vue plongeante sur Manang et sur les deux cours d'eau qui se jettent dans la
Marsyangdi. Sur l'autre versant de la vallée, nous apercevons
très nettement la route qu'ont dû prendre nos porteurs. Mais
là, notre inquiétude va renaître. Devant nous le vide et plus
aucune trace de sentier. Chandra semble à nouveau hésiter. De
ce promontoire, nous voyons bien, deux ou trois cents mètres
plus bas, un sentier, mais : "est-ce le nôtre?" et "comment
l'atteindre?". Il est midi passé, aussi en attendant que
Chandra se décide j'avale un "Mars".
Après avoir un peu
humé l'air, Chandra bat le rappel et nous fait plonger dans la
vallée par un sentier pentu mais net qui rejoint rapidement le
chemin que nous avions vu plus bas. Celui-ci s'incline
lentement vers la rivière jusqu'à un pont. Au delà, plus
aucune trace. Avec la dernière mousson, le chemin est parti à
la rivière. Après une petite pause pour profiter des derniers
rayons du soleil, nous reprenons notre route en remontant ce
cours d'eau sur sa berge nord. Là, commencent nos difficultés.
A plusieurs reprises, nous devons faire des acrobaties sur de
gros blocs de rochers, ou nous élever d'une dizaine de mètres
sur les pentes raides de la montagne pour franchir les
passages où les eaux tumultueuses ont entrepris de rogner la
berge.
Enfin, nous
commençons à entendre la voix des trekkeurs passant au dessus
de nous et par un dernier raidillon nous gagnons le sentier.
Kotche n'est pas loin. En fait de ville, il ne s'agit que
d'une lodge. Nous n'y trouverons qu'une seule chambre pour
toute notre équipe, ce sera notre première nuit au dessus de
4000 m (4050 m pour être plus précis). Aujourd'hui pour notre
étape d'acclimatation, nous avons marché près de sept heures
de rang sans réellement manger. Autant dire que nous avons
faim. Aussi à peine arrivés, nous nous faisons servir un repas
et personne ne se fera prier pour aller au lit.
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Vue de la lodge de Thorung
Phedi, altitude 4500 m
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