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Mon aventure au Népal 1993

Entre Dhaulagiri et Annapurna

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        Ce matin personne ne semble pressé de se lever. Les parois des pièces sont si légères et le plancher si grinçant que je n'ose sortir du lit de peur de réveiller tout le monde. Lorsque enfin je me décide, je m'aperçois que dehors les premiers nuages commencent à accrocher le sommet des montagnes. Si nous ne partons pas rapidement nous ne verrons rien. Lété est juste entre les deux plus hauts sommets du trek : le Dhaulagiri (8167 m) et l'Annapurna (8091 m) distants l'un de l'autre de 38 km et, nous, nous sommes à 2438 m d'altitude, autant dire que ces deux montagnes nous dominent de plus de 5500 m. Le spectacle devrait être extraordinaire, à condition que les nuages ne nous en privent pas.

 

            Les patrons de la lodge sont beaucoup moins pressés que moi. Comme nous sommes au fond d'une gorge profonde, le soleil est encore loin de pouvoir réchauffer l'atmosphère. Autant faire durer le plaisir de la nuit. Lorsque enfin nous pouvons être servis, par la porte de la cuisine nous apercevons le patriarche de la maison qui, assis en tailleur, a repris le découpage d'un boeuf. Je profite de la lenteur du service pour le filmer et filmer aussi la cuisine. A l'inverse du reste du bâtiment, celle-ci est très propre et entourée d'un vaisselier bien rangé. Derrière la porte le reste du boeuf pend, accroché à une poutre du plafond. Lui, découpe la viande en fines lanières à l'aide d'une sorte de hachoir qu'il tient coincé verticalement sur le sol. C'est la viande qu'il bouge et non ce qui lui sert de couteau.

 

            Lorsqu'enfin nous sommes prêts pour le départ, un troupeau de moutons tente de passer le pont suspendu qui fait face à la lodge. Les moutons se sont agglutinés à l'entrée et bouchent toute la route. Pour entraîner le troupeau sur la passerelle, le berger est contraint de saisir un des boucs par les cornes et de le traîner jusqu'au milieu du pont. Dès qu'il est engagé, le reste du troupeau suit. De l'autre côté, il faut aller chercher le chemin, une centaine de mètres plus haut par un sentier mal défini et très raide. Les moutons s'étalent et les bergers ont le plus grand mal à les tenir rassemblés. Pour nous, ce sera l'occasion d'une rude mise en jambe. Pendant ce temps, les nuages n'ont cessé de grossir et nous ne verrons plus les sommets enneigés qu'à travers quelques très éphémères lucarnes que le ciel nous accordera.

 

            Les paysages que nous traversons aujourd'hui, ressemblent fort à ceux que nous avons rencontrés à la même altitude lors de notre montée. La vallée est profonde, la Kali Gandaki est un torrent bouillonnant , gonflé par de nombreuses cascades dévalant les pentes vertigineuses de la vallée. La végétation est luxuriante. Nous allons ainsi descendre la pente douce par un large sentier sur une dénivelée d'environ 1300 mètres et traverser de nombreux villages. Ces derniers sont assez esthétiques, souvent pavés de dalles et les lodges qui nous y trouvons sont attrayantes. A la différence de celles rencontrées lors de la montée, on sent qu'ici il y a une plus ancienne tradition d'accueil du touriste et qu'on sait mieux le flatter.

 

            Peu avant midi, nous déjeunons à Koké Pani. Cette ville n'est pas marquée sur ma carte. Le chemin qu'elle indique, a été abandonné au profit d'une nouvelle voie située sur la rive gauche de la Kali Gandaki. A 15 h 30 nous arrivons à Tatopani une ville toute offerte au tourisme. Les lodges y sont nombreuses et toutes plus accueillantes les unes que les autres. Celle que nous choisissons a ses chambres d'un côté de la route et une terrasse de restaurant de l'autre. Nos chambres sont au rez-de-chaussée et donnent sur une cour très fleurie et ombragée par un oranger et un citronnier couverts de fruits. Seul inconvénient: la proximité d'un point d'eau qui coulera toute la nuit. Mais la particularité de Tatopani est de posséder une source d'eau chaude aménagée dans laquelle je prendrai plaisir à me baigner. Régis et Philippe ne me rejoindront pas, peu enclins à se tremper dans ce bouillon de culture aménagé. Pour ma part j'ai trouvé cela très agréable. Il y avait aussi la possibilité de se faire masser, mais je n'ai pas poussé le luxe jusque là.

 

            Avant de prendre place à la terrasse de la lodge, nous parcourons la grande rue où de nombreux magasins attendent les touristes. J'en profite pour acheter une nouvelle carte des Annapurna, la mienne a beaucoup souffert à force d'être consultée. A peine nous sommes nous installés que quelques gouttes de pluie incitent tous les clients à se regrouper sous la partie couverte, mais ce mauvais temps ne dure pas. Une fois installé et la commande passée, Chandra, habillé comme un play-boy, s'éclipse chez un ami, (parait-il!). Une panne d'électricité vient perturber le début du repas, mais à peine la lumière s'est éteinte que le patron court mettre son groupe électrogène en marche. La panne ne dure pas. Elle nous révèle qu'ici on est habitué et équipé pour affronter ce type d'incident. En entrant dans Tatopani, nous avons vraiment eu le sentiment d'être dans un monde hautement modernisé. Avec ses deux réseaux électriques, notre lodge en est un bon exemple. Comme dans tout le Népal, les fils électriques courent sur les poutres et l'usage abusif des prises multiples favorisent de tels incidents. Par des personnes qui ont visité des centrales du Népal, j'ai entendu dire qu'elles utilisaient des moyens tout aussi simplistes.

 

            Pris par l'ambiance, pour clore notre repas, nous décidons de l'agrémenter avec des gâteaux que nous avons vus en vitrine. Ce ne fut pas très concluant, mais après ces quelques jours loin de toute civilisation, la tentation était grande de céder à la gourmandise.

 

            Le lendemain nous nous sommes levés à six heures. Dans Tatopani, tous les commerçants étaient déjà sur le pied de guerre, balayant devant leur porte et mettant de l'ordre sur leur étal. Khamel qui avait mis à sécher son linge, le retrouva aussi humide que la veille. Il n'avait pas vraiment plu, mais l'air était resté humide.

 

            Nous avons avalé un plantureux repas. Pour ma part j'ai pris un "American Breakfast" avec jus d'orange, omelette aux pommes de terre et toasts. C'est donc avec l'estomac bien rempli que je suis parti. Il faut dire j'allais en avoir besoin car la journée devait s'avérer longue. Nous devions abandonner la vallée de Gandaki, pour remonter celle de la Ghar Kali et rejoindre Ghorepani 1700 m plus haut.

 

            A notre demande, avant de quitter Tatopani, Chandra achète du fromage, et Régis éclate de rire en voyant le marchand se servir d'une savonnette de 100 gr pour équilibrer sa bascule. Ici la répression des fraudes en matière de poids et mesures ne doit pas exister.

 

            Le ciel, encore dégagé, permet de voir le Nilgiri South (6 839 m) au fond de la vallée. Cette montagne située à 15 km au nord de Tatopani nous domine de 5650 mètres, mais ici il est difficile d'être conscient  de ces dimensions car la vision d'un sommet ne peut se faire qu'au bénéfice de son alignement avec la vallée.

 

            A peine sortis de la ville, nous traversons un pont suspendu pour nous engager dans une nouvelle vallée et nous commençons à monter les escaliers qui vont  nous faire monter jusqu'à Ghorepani. Notre marche va être interminable. Il ne se passe pas une demi heure sans que nous ayons l'impression d'être enfin au sommet. A chaque fois, le ciel remplit presque tout l'espace, des marcheurs et des porteurs font une halte après cette rude montée, mais lorsque nous les rejoignons, la route et ses escaliers changent légèrement de direction et attaquent une autre montée. A 11 h 30 nous nous sommes déjà élevés de 800 m. Nous sommes à Sikha où nous nous arrêtons pour déjeuner. Pendant que le repas est préparé, Chandra s'intéresse à un gros poste radiocassette posé sur une des tables de la lodge. La fille de la maison a beau lui dire qu'il n'y a pas de piles pour le faire marcher, il ne cesse de le tourner et retourner, d'insérer et d'extraire des cassettes. Il est fasciné par tout ce qui est électronique. Quant à moi, je suis beaucoup plus attiré par le travail de deux maçons qui montent les murs d'une maison de l'autre côté de la rue. L'un malaxe de la boue et l'étend par couche mince comme on le ferait avec du mortier, pendant que l'autre choisit et retaille des pierres plates récupérées d'une ancienne construction.

 

            Nous ferons là un excellent repas et reprendrons la montée des escaliers. Nous rencontrerons de nombreux troupeaux de moutons, ainsi que des caravanes de mules chargées de gros sacs. Leur passage est toujours un spectacle. Les mules de tête ont un plumeau très coloré sur le cou, comme les chevaux de cirque. La progression des mules de tête n'est pas toujours régulière, alors les autres la poussent et elle reprend sa route. Nous avons aussi retrouvé ces troupeaux arrêtés en bordure de chemin pendant que les caravaniers prennent leur repas. C'est encore 900 mètres de dénivelé que nous gravissons ainsi avant d'atteindre à 16 heures Ghorépani. La ville apparaît au sommet d'un col qu'il faut gravir par des marches très raides. En arrivant j'ai l'impression d'être dans un de ces villages de la côte d'Azur. Les maisons sont toutes en pierres taillées, la chaussée de la rue est elle-même pavée de grandes dalles, de nombreux commerçants sont dans les rues pour présenter les produits artisanaux avec un grand effort de présentation.

 

            Le temps de nous installer, la température s'est rafraîchie et lorsque je redescends dans la salle commune, j'accepte volontiers la place qu'on m'accorde autour d'un poêle à bois. Il y a là un sud américain qui explique ses randonnées dans les Andes et la différence qu'il y a avec le trekking au Népal. Un groupe de français l'écoute et l'interroge. En m'immisçant dans la conversation j'apprends qu'ils sont de Chambéry. Dans l'après-midi, ils sont montés à Pun Hill, un sommet qu'ils me disent pas loin et fort intéressant. J'ai d'ailleurs remarqué un grand panneau au milieu du village, conseillant cette visite et décrivant le panorama qu'on y voit.

 

            Régis et Philippe sont restés à se reposer dans leur chambre, un peu fatigués de la marche de la journée, lorsqu'ils me rejoignent je suis déjà à table discutant montagne avec mes voisins des Alpes du Nord. Je questionne Chandra sur la possibilité d'aller à Pun Hill. Il m'explique que nous devons nous y rendre et pour cela nous lever le lendemain à quatre heures. Cela me paraît bien tôt pour une marche qu'on vient de me dire courte. Chandra, lui, parle de deux heures de montée. Il faut dire que lorsqu'on questionne un guide népalais sur les distances et sur les temps, on obtient des réponses farfelues. Ce peut être deux heures lorsque la marche se fait en une journée ou une journée lorsqu'elle peut être bouclée en une heure. Depuis notre départ nous n'avons cessé d'avoir ce genre d'information. Méfiant, nous arrivons à négocier notre lever pour cinq heures. Je suis chargé de réveiller tout le monde.

 

            A 19 h 30 je regagne ma chambre. Je crains qu'elle soit très froide. Elle est assez curieuse car elle est presque entièrement occupée par le lit qui est gigantesque. En fait je vais très bien me reposer. A cinq heures je réveille Régis et Philippe qui sont dans la chambre voisine. Nous nous retrouvons dans la salle commune où quelques porteurs dorment. Chandra émerge d'une des banquettes et nous nous retrouvons tous dehors. Pour gagner la montagne, nous sommes contraints de traverser des enclos, d'ouvrir ou enjamber des barrières. Ce seront les seules que je rencontrerai dans tout le Népal.

 

            A la lumière de nos lampes frontales, nous progressons, rencontrant de nombreux marcheurs sur le parcours et en une demi heure nous atteignons le sommet où de nombreux touristes attendent déjà le lever du jour. Une plate-forme de bois, semblable à celles qu'utilisent les chasseurs de palombes, domine la colline et les touristes viennent s'y entasser, pensant sans doute gagner quelques mètres, pour mieux profiter du panorama qui s'ouvre sur 360°. Le patron de notre lodge, lui aussi, est là. Depuis longtemps, il vend thé et café chaud servis dans des verres. Cette boisson chaude est fort appréciable car il ne fait pas très chaud à 3150 m d'altitude. Quant à l'utilisation des verres qui passent de bouche en bouche, j'émets le plus grand doute que ce soit très hygiénique. Lorsque le ciel commence à s'illuminer, nous sommes 150 à 200 personnes à attendre le lever du soleil. Il y a beaucoup de Japonais et de Chinois, que je suis étonné de voir ici, car je me demande comment ils sont venus. Nous n'en avons pas rencontré un depuis notre départ. Ils sont fort bruyants, souvent en couple, épris de romantisme, et n'ont rien de semblable à des marcheurs.

 

            Le ciel passe par toutes les couleurs et me rappelle le lever du jour sur le Dôme des Ecrins vécu deux mois plus tôt, mais ici pas de précipices à mes pieds, les montagnes proches sont toutes en rondeurs, ce qui n'empêche pas le spectacle d'être magnifique. Les chaînes des Annapurna et du Dhaulagiri s'illuminent peu à peu. Comme presque tout le monde ici, je suis impatient. Au camescope je fais un premier panorama dès qu'il devient possible de discerner les montagnes, puis un nouveau lorsque les premiers rayons du soleil viennent illuminer les glaciers, enfin un dernier lorsque les deux chaînes sont entièrement éclairées. A l'est la première pointe, c'est le Machhapuchhar 6993 m une montagne sacrée que les autorités népalaises refusent d'offrir aux alpinistes, puis le Hiunchuli 6441 m, l'Annapurna Sud 7273 m, l'Annapurna 8091 m, le Nilgiri 6940 m, et légèrement à l'ouest du nord le massif du Dhaulagiri et ses 8167 m.

 

           Quel fantastique panorama qu'on voudrait pouvoir voir et revoir à tout instant. Mais nous devons quitter les lieux et reprendre notre route, les nuages commencent à envahir les vallées. Nous regagnons la lodge pour prendre le petit déjeuner et retrouver nos deux porteurs que nous avons souvent dû attendre la veille. Il faut dire que Khamel marche toujours avec sa foulure à la cheville. A 8 h 45 nous reprenons la route. A la sortie du village, nous pointons au check post ce qui nous prend un bon quart d'heure car il y a foule, puis nous commençons la descente. Nous traversons une forêt luxuriante, avec de l'eau coulant de tous les côtés, cela me fait penser aux gorges de Kakoueta au pays Basque.

 

            Peu après nous nous arrêtons à Banthanti pour manger des pommes de terre et boire du thé. Puis nous reprenons la descente. Comme hier nous rencontrons de nombreux troupeaux de moutons ainsi que des caravanes de mules descendant avec nous les nombreuses marches d'escalier. Vers les midi nous arrivons à Ulhéri. Depuis ce matin nous avons déjà descendu plus de 1000 m de dénivelé. A peine nous installons nous pour prendre notre repas que le ciel se couvre définitivement. Ce n'est pas aujourd'hui que je rechargerai mes batteries. Depuis Jomson, nous marchons en direction du sud; avec mon sac solaire dans le dos et le ciel souvent couvert mes photopiles ne voient plus le soleil.

 

            L'après-midi nous reprenons la descente pour arriver à Birethanti à 16 heures passées. La marche a été interminable. Une dénivelée de 1200 m s'est ajoutée aux 1000 m descendus le matin. A l'approche de Birethanti nous marchons dans le lit de la Bhurungdi ce qui nous fait paraître la route encore plus interminable. La ville est charmante, elle est située au bord de la rivière où elle s'étire tout en longueur. Nous la traversons totalement avant de trouver la lodge qui nous convienne. Tout au long de la rue de jolies lodges et des magasins bien approvisionnés se succèdent. On sent que nous ne sommes pas loin d'une route carrossable.

 

            Il fait très doux, nous pouvons manger au bord du torrent sur la terrasse qui est de l'autre côté de la rue. On se croirait dans une guinguette. Nous nous y prélassons bien au delà de 19 h. avant de rejoindre nos chambres. Nous accédons à celles-ci par un escalier au fond d'une impasse. Au fond de cette étroite cour, une chèvre est attachée, c'est sans doute elle qui approvisionne la lodge en lait. Les filles de la maison font la vaisselle.

Descente d'une caravane de mules

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