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Ce matin personne ne semble pressé de se lever. Les parois des
pièces sont si légères et le plancher si grinçant que je n'ose
sortir du lit de peur de réveiller tout le monde. Lorsque
enfin je me décide, je m'aperçois que dehors les premiers
nuages commencent à accrocher le sommet des montagnes. Si nous
ne partons pas rapidement nous ne verrons rien. Lété est juste
entre les deux plus hauts sommets du trek : le Dhaulagiri
(8167 m) et l'Annapurna (8091 m) distants l'un de l'autre de
38 km et, nous, nous sommes à 2438 m d'altitude, autant dire
que ces deux montagnes nous dominent de plus de 5500 m. Le
spectacle devrait être extraordinaire, à condition que les
nuages ne nous en privent pas.
Les patrons de la
lodge sont beaucoup moins pressés que moi. Comme nous sommes
au fond d'une gorge profonde, le soleil est encore loin de
pouvoir réchauffer l'atmosphère. Autant faire durer le plaisir
de la nuit. Lorsque enfin nous pouvons être servis, par la
porte de la cuisine nous apercevons le patriarche de la maison
qui, assis en tailleur, a repris le découpage d'un boeuf. Je
profite de la lenteur du service pour le filmer et filmer
aussi la cuisine. A l'inverse du reste du bâtiment, celle-ci
est très propre et entourée d'un vaisselier bien rangé.
Derrière la porte le reste du boeuf pend, accroché à une
poutre du plafond. Lui, découpe la viande en fines lanières à
l'aide d'une sorte de hachoir qu'il tient coincé verticalement
sur le sol. C'est la viande qu'il bouge et non ce qui lui sert
de couteau.
Lorsqu'enfin nous
sommes prêts pour le départ, un troupeau de moutons tente de
passer le pont suspendu qui fait face à la lodge. Les moutons
se sont agglutinés à l'entrée et bouchent toute la route. Pour
entraîner le troupeau sur la passerelle, le berger est
contraint de saisir un des boucs par les cornes et de le
traîner jusqu'au milieu du pont. Dès qu'il est engagé, le
reste du troupeau suit. De l'autre côté, il faut aller
chercher le chemin, une centaine de mètres plus haut par un
sentier mal défini et très raide. Les moutons s'étalent et les
bergers ont le plus grand mal à les tenir rassemblés. Pour
nous, ce sera l'occasion d'une rude mise en jambe. Pendant ce
temps, les nuages n'ont cessé de grossir et nous ne verrons
plus les sommets enneigés qu'à travers quelques très éphémères
lucarnes que le ciel nous accordera.
Les paysages que
nous traversons aujourd'hui, ressemblent fort à ceux que nous
avons rencontrés à la même altitude lors de notre montée. La
vallée est profonde, la Kali Gandaki est un torrent
bouillonnant , gonflé par de nombreuses cascades dévalant les
pentes vertigineuses de la vallée. La végétation est
luxuriante. Nous allons ainsi descendre la pente douce par un
large sentier sur une dénivelée d'environ 1300 mètres et
traverser de nombreux villages. Ces derniers sont assez
esthétiques, souvent pavés de dalles et les lodges qui nous y
trouvons sont attrayantes. A la différence de celles
rencontrées lors de la montée, on sent qu'ici il y a une plus
ancienne tradition d'accueil du touriste et qu'on sait mieux
le flatter.
Peu avant midi,
nous déjeunons à Koké Pani. Cette ville n'est pas marquée sur
ma carte. Le chemin qu'elle indique, a été abandonné au profit
d'une nouvelle voie située sur la rive gauche de la Kali
Gandaki. A 15 h 30 nous arrivons à Tatopani une ville toute
offerte au tourisme. Les lodges y sont nombreuses et toutes
plus accueillantes les unes que les autres. Celle que nous
choisissons a ses chambres d'un côté de la route et une
terrasse de restaurant de l'autre. Nos chambres sont au
rez-de-chaussée et donnent sur une cour très fleurie et
ombragée par un oranger et un citronnier couverts de fruits.
Seul inconvénient: la proximité d'un point d'eau qui coulera
toute la nuit. Mais la particularité de Tatopani est de
posséder une source d'eau chaude aménagée dans laquelle je
prendrai plaisir à me baigner. Régis et Philippe ne me
rejoindront pas, peu enclins à se tremper dans ce bouillon de
culture aménagé. Pour ma part j'ai trouvé cela très agréable.
Il y avait aussi la possibilité de se faire masser, mais je
n'ai pas poussé le luxe jusque là.
Avant de prendre
place à la terrasse de la lodge, nous parcourons la grande rue
où de nombreux magasins attendent les touristes. J'en profite
pour acheter une nouvelle carte des Annapurna, la mienne a
beaucoup souffert à force d'être consultée. A peine nous
sommes nous installés que quelques gouttes de pluie incitent
tous les clients à se regrouper sous la partie couverte, mais
ce mauvais temps ne dure pas. Une fois installé et la commande
passée, Chandra, habillé comme un play-boy, s'éclipse chez un
ami, (parait-il!). Une panne d'électricité vient perturber le
début du repas, mais à peine la lumière s'est éteinte que le
patron court mettre son groupe électrogène en marche. La panne
ne dure pas. Elle nous révèle qu'ici on est habitué et équipé
pour affronter ce type d'incident. En entrant dans Tatopani,
nous avons vraiment eu le sentiment d'être dans un monde
hautement modernisé. Avec ses deux réseaux électriques, notre
lodge en est un bon exemple. Comme dans tout le Népal, les
fils électriques courent sur les poutres et l'usage abusif des
prises multiples favorisent de tels incidents. Par des
personnes qui ont visité des centrales du Népal, j'ai entendu
dire qu'elles utilisaient des moyens tout aussi simplistes.
Pris par
l'ambiance, pour clore notre repas, nous décidons de
l'agrémenter avec des gâteaux que nous avons vus en vitrine.
Ce ne fut pas très concluant, mais après ces quelques jours
loin de toute civilisation, la tentation était grande de céder
à la gourmandise.
Le lendemain nous
nous sommes levés à six heures. Dans Tatopani, tous les
commerçants étaient déjà sur le pied de guerre, balayant
devant leur porte et mettant de l'ordre sur leur étal. Khamel
qui avait mis à sécher son linge, le retrouva aussi humide que
la veille. Il n'avait pas vraiment plu, mais l'air était resté
humide.
Nous avons avalé un
plantureux repas. Pour ma part j'ai pris un "American
Breakfast" avec jus d'orange, omelette aux pommes de terre et
toasts. C'est donc avec l'estomac bien rempli que je suis
parti. Il faut dire j'allais en avoir besoin car la journée
devait s'avérer longue. Nous devions abandonner la vallée de
Gandaki, pour remonter celle de la Ghar Kali et rejoindre
Ghorepani 1700 m plus haut.
A notre demande,
avant de quitter Tatopani, Chandra achète du fromage, et Régis
éclate de rire en voyant le marchand se servir d'une
savonnette de 100 gr pour équilibrer sa bascule. Ici la
répression des fraudes en matière de poids et mesures ne doit
pas exister.
Le ciel, encore
dégagé, permet de voir le Nilgiri South (6 839 m) au fond de
la vallée. Cette montagne située à 15 km au nord de Tatopani
nous domine de 5650 mètres, mais ici il est difficile d'être
conscient de ces dimensions car la vision d'un sommet ne peut
se faire qu'au bénéfice de son alignement avec la vallée.
A peine sortis de
la ville, nous traversons un pont suspendu pour nous engager
dans une nouvelle vallée et nous commençons à monter les
escaliers qui vont nous faire monter jusqu'à Ghorepani. Notre
marche va être interminable. Il ne se passe pas une demi heure
sans que nous ayons l'impression d'être enfin au sommet. A
chaque fois, le ciel remplit presque tout l'espace, des
marcheurs et des porteurs font une halte après cette rude
montée, mais lorsque nous les rejoignons, la route et ses
escaliers changent légèrement de direction et attaquent une
autre montée. A 11 h 30 nous nous sommes déjà élevés de 800 m.
Nous sommes à Sikha où nous nous arrêtons pour déjeuner.
Pendant que le repas est préparé, Chandra s'intéresse à un
gros poste radiocassette posé sur une des tables de la lodge.
La fille de la maison a beau lui dire qu'il n'y a pas de piles
pour le faire marcher, il ne cesse de le tourner et retourner,
d'insérer et d'extraire des cassettes. Il est fasciné par tout
ce qui est électronique. Quant à moi, je suis beaucoup plus
attiré par le travail de deux maçons qui montent les murs
d'une maison de l'autre côté de la rue. L'un malaxe de la boue
et l'étend par couche mince comme on le ferait avec du
mortier, pendant que l'autre choisit et retaille des pierres
plates récupérées d'une ancienne construction.
Nous ferons là un
excellent repas et reprendrons la montée des escaliers. Nous
rencontrerons de nombreux troupeaux de moutons, ainsi que des
caravanes de mules chargées de gros sacs. Leur passage est
toujours un spectacle. Les mules de tête ont un plumeau très
coloré sur le cou, comme les chevaux de cirque. La progression
des mules de tête n'est pas toujours régulière, alors les
autres la poussent et elle reprend sa route. Nous avons aussi
retrouvé ces troupeaux arrêtés en bordure de chemin pendant
que les caravaniers prennent leur repas. C'est encore 900
mètres de dénivelé que nous gravissons ainsi avant d'atteindre
à 16 heures Ghorépani. La ville apparaît au sommet d'un col
qu'il faut gravir par des marches très raides. En arrivant
j'ai l'impression d'être dans un de ces villages de la côte
d'Azur. Les maisons sont toutes en pierres taillées, la
chaussée de la rue est elle-même pavée de grandes dalles, de
nombreux commerçants sont dans les rues pour présenter les
produits artisanaux avec un grand effort de présentation.
Le temps de nous
installer, la température s'est rafraîchie et lorsque je
redescends dans la salle commune, j'accepte volontiers la
place qu'on m'accorde autour d'un poêle à bois. Il y a là un
sud américain qui explique ses randonnées dans les Andes et la
différence qu'il y a avec le trekking au Népal. Un groupe de
français l'écoute et l'interroge. En m'immisçant dans la
conversation j'apprends qu'ils sont de Chambéry. Dans
l'après-midi, ils sont montés à Pun Hill, un sommet qu'ils me
disent pas loin et fort intéressant. J'ai d'ailleurs remarqué
un grand panneau au milieu du village, conseillant cette
visite et décrivant le panorama qu'on y voit.
Régis et Philippe
sont restés à se reposer dans leur chambre, un peu fatigués de
la marche de la journée, lorsqu'ils me rejoignent je suis déjà
à table discutant montagne avec mes voisins des Alpes du Nord.
Je questionne Chandra sur la possibilité d'aller à Pun Hill.
Il m'explique que nous devons nous y rendre et pour cela nous
lever le lendemain à quatre heures. Cela me paraît bien tôt
pour une marche qu'on vient de me dire courte. Chandra, lui,
parle de deux heures de montée. Il faut dire que lorsqu'on
questionne un guide népalais sur les distances et sur les
temps, on obtient des réponses farfelues. Ce peut être deux
heures lorsque la marche se fait en une journée ou une journée
lorsqu'elle peut être bouclée en une heure. Depuis notre
départ nous n'avons cessé d'avoir ce genre d'information.
Méfiant, nous arrivons à négocier notre lever pour cinq
heures. Je suis chargé de réveiller tout le monde.
A 19 h 30 je
regagne ma chambre. Je crains qu'elle soit très froide. Elle
est assez curieuse car elle est presque entièrement occupée
par le lit qui est gigantesque. En fait je vais très bien me
reposer. A cinq heures je réveille Régis et Philippe qui sont
dans la chambre voisine. Nous nous retrouvons dans la salle
commune où quelques porteurs dorment. Chandra émerge d'une des
banquettes et nous nous retrouvons tous dehors. Pour gagner la
montagne, nous sommes contraints de traverser des enclos,
d'ouvrir ou enjamber des barrières. Ce seront les seules que
je rencontrerai dans tout le Népal.
A la lumière de nos
lampes frontales, nous progressons, rencontrant de nombreux
marcheurs sur le parcours et en une demi heure nous atteignons
le sommet où de nombreux touristes attendent déjà le lever du
jour. Une plate-forme de bois, semblable à celles qu'utilisent
les chasseurs de palombes, domine la colline et les touristes
viennent s'y entasser, pensant sans doute gagner quelques
mètres, pour mieux profiter du panorama qui s'ouvre sur 360°.
Le patron de notre lodge, lui aussi, est là. Depuis longtemps,
il vend thé et café chaud servis dans des verres. Cette
boisson chaude est fort appréciable car il ne fait pas très
chaud à 3150 m d'altitude. Quant à l'utilisation des verres
qui passent de bouche en bouche, j'émets le plus grand doute
que ce soit très hygiénique. Lorsque le ciel commence à
s'illuminer, nous sommes 150 à 200 personnes à attendre le
lever du soleil. Il y a beaucoup de Japonais et de Chinois,
que je suis étonné de voir ici, car je me demande comment ils
sont venus. Nous n'en avons pas rencontré un depuis notre
départ. Ils sont fort bruyants, souvent en couple, épris de
romantisme, et n'ont rien de semblable à des marcheurs.
Le ciel passe par
toutes les couleurs et me rappelle le lever du jour sur le
Dôme des Ecrins vécu deux mois plus tôt, mais ici pas de
précipices à mes pieds, les montagnes proches sont toutes en
rondeurs, ce qui n'empêche pas le spectacle d'être magnifique.
Les chaînes des Annapurna et du Dhaulagiri s'illuminent peu à
peu. Comme presque tout le monde ici, je suis impatient. Au
camescope je fais un premier panorama dès qu'il devient
possible de discerner les montagnes, puis un nouveau lorsque
les premiers rayons du soleil viennent illuminer les glaciers,
enfin un dernier lorsque les deux chaînes sont entièrement
éclairées. A l'est la première pointe, c'est le Machhapuchhar
6993 m une montagne sacrée que les autorités népalaises
refusent d'offrir aux alpinistes, puis le Hiunchuli 6441 m,
l'Annapurna Sud 7273 m, l'Annapurna 8091 m, le Nilgiri 6940 m,
et légèrement à l'ouest du nord le massif du Dhaulagiri et ses
8167 m.
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Quel fantastique panorama qu'on voudrait pouvoir voir et
revoir à tout instant. Mais nous devons quitter les lieux et
reprendre notre route, les nuages commencent à envahir les
vallées. Nous regagnons la lodge pour prendre le petit déjeuner et retrouver nos deux
porteurs que nous avons souvent dû attendre la veille. Il faut
dire que Khamel marche toujours avec sa foulure à la cheville.
A 8 h 45 nous reprenons la route. A la sortie du village, nous
pointons au check post ce qui nous prend un bon quart d'heure
car il y a foule, puis nous commençons la descente. Nous
traversons une forêt luxuriante, avec de l'eau coulant de tous
les côtés, cela me fait penser aux gorges de Kakoueta au pays
Basque.
Peu après nous nous
arrêtons à Banthanti pour manger des pommes de terre et boire
du thé. Puis nous reprenons la descente. Comme hier nous
rencontrons de nombreux troupeaux de moutons ainsi que des
caravanes de mules descendant avec nous les nombreuses marches
d'escalier. Vers les midi nous arrivons à Ulhéri. Depuis ce
matin nous avons déjà descendu plus de 1000 m de dénivelé. A
peine nous installons nous pour prendre notre repas que le
ciel se couvre définitivement. Ce n'est pas aujourd'hui que je
rechargerai mes batteries. Depuis Jomson, nous marchons en
direction du sud; avec mon sac solaire dans le dos et le ciel
souvent couvert mes photopiles ne voient plus le soleil.
L'après-midi nous
reprenons la descente pour arriver à Birethanti à 16 heures
passées. La marche a été interminable. Une dénivelée de 1200 m
s'est ajoutée aux 1000 m descendus le matin. A l'approche de
Birethanti nous marchons dans le lit de la Bhurungdi ce qui
nous fait paraître la route encore plus interminable. La ville
est charmante, elle est située au bord de la rivière où elle
s'étire tout en longueur. Nous la traversons totalement avant
de trouver la lodge qui nous convienne. Tout au long de la rue
de jolies lodges et des magasins bien approvisionnés se
succèdent. On sent que nous ne sommes pas loin d'une route
carrossable.
Il fait très doux,
nous pouvons manger au bord du torrent sur la terrasse qui est
de l'autre côté de la rue. On se croirait dans une guinguette.
Nous nous y prélassons bien au delà de 19 h. avant de
rejoindre nos chambres. Nous accédons à celles-ci par un
escalier au fond d'une impasse. Au fond de cette étroite cour,
une chèvre est attachée, c'est sans doute elle qui
approvisionne la lodge en lait. Les filles de la maison font
la vaisselle.
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Descente
d'une caravane de mules
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