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Mon aventure au Népal 1993

Arrivée au Pays sherpa

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            La nuit n'a pas été de tout repos. Le sac de couchage prêté par Catherine est trop chaud à une altitude de 800 m et l'ambiance extérieure n'a pas participé à améliorer ma nuit. Dans les maisons environnantes, les chants ont animé la fête jusqu'à quatre heures du matin. Je me suis tout de même reposé.

           

            A 6 h 30, en quittant ma chambre, je découvre le village que la nuit noire m'avait caché. Il m'apparaît beaucoup plus grand que je ne l'avais pressenti. La lodge fait face à la montagne, mais le village s'avance vers la rivière. Les bâtiments semblent récents et construits là parce que nous sommes au bout d'une route carrossable. Le contraste est grand entre ces bâtiments d'apparence moderne et la saleté des rues. Devant la lodge, c'est vraiment le dépôt d'ordures.

 

            Boté Lama est déjà debout et dès que j'apparais il s'active à me faire préparer mon petit déjeuner. La crasse qui m'environne me pousserait à ne pas manger, mais le repas que j'ai sauté hier m'a laissé un grand creux à l'estomac. Je me fais servir une omelette et trois chapatis à la confiture. Ici je suis vraiment l'étranger, les autres pensionnaires me regardent avec curiosité. Lorsque Chandra apparaît, il y a déjà un moment que Boté Lama a descendu mes affaires et préparé son portage. Petit et tout en rondeur, avec son jean, il ressemble à un maçon. Un léger sourire illumine en permanence son visage. Il n'a ni la curiosité ni le besoin de bouger de Ramzi, mais il est attentif à tout ce qui peut m'arriver. Bien des fois, il précédera mes besoins.

 

            Pendant que Chandra règle l'aubergiste, je visite un peu le village. Une femme ravivant le feu de son fourneau, attire mon attention. Pendant que je la filme, un gamin lorgne mon camescope. Chandra qui nous a rejoint lui explique ce qu'est cet étrange appareil. Il veut voir. Je lui montre, mais maintenant c'est la femme qui veut lorgner dans l'appareil et si nous nous attardons, ce sera tout le village. Chandra comprend la situation et me dit : "Papi, on y va". J'étais habitué à ce qu'il m'appelle "papi", mais c'est la première fois que je l'entends prononcer une phrase en français. C'est sans doute la seule qu'il connaît. Il a dû l'entendre dire par Régis, Philippe ou moi. J'en suis tout surpris.

 

            Dès la sortie du village nous traversons un pont suspendu dont le tablier, entièrement métallique, enjambe la Mélamchi Khola. Et nous attaquons immédiatement la montée d'un sentier aussi raide qu'étroit. En peu de temps nous nous élevons de deux à trois cents mètres. Le village que nous venons de quitter se révèle être au confluent où la Mélamchi Khola se jette dans l'Indrawati Khola. Malgré une légère brume, c'est un vaste panorama qui s'offre à nous. Aussi loin que je peux voir, le paysage n'est que collines et vallons. En bas la Melamchi Khola serpente au milieu d'une vaste vallée agricole toute faite de terrasses.

 

            Une fois la crête atteinte, nous remontons inlassablement celle-ci. Comme toujours au Népal, le sommet semble à portée de main, mais dès qu'on croit l'approcher, il se dérobe. Ici il n'y a ni la foule, ni les larges chemins du tour des Annapurna. Ce n'est qu'après une heure de marche que nous rattrapons trois femmes tout endimanchées et chargées d'offrandes. Nous les suivrons un bon moment. Chandra m'explique qu'elles rendent visite à des parents à l'occasion de la fête. L'une d'elle porte un enfant dans le dos. Quelques instants plus tard c'est l'heure de la tétée. Elle passe le bébé côté poitrine tout en poursuivant sa route. A chaque fois que nous passons près d'une ferme, même éloignée, ou lorsque nous rencontrons des enfants, ce sont des chants qui nous parviennent aux oreilles.

 

            A 10 h, nous arrivons dans le charmant village de Dubhachaur. Quelle différence avec Melamchi! Ici tout est très propre. A l'entrée ce qui ressemble à un hangar agricole de chez nous, est une école. Au centre une vaste place avec les deux arbres sacrés et une fontaine. A la fois épicerie et restaurant, une seule boutique est ouverte. La partie magasin se limite à quelques rayonnages et à un comptoir. Devant, deux tables scellées au sol et un fourneau en terre cuite. Cette mini terrasse donne sur la place qui serait déserte si quelques hommes ne jouaient, à même le sol, à un jeu de hasard en lançant des coquillages.

 

            Chandra me demande ce que je souhaite manger. Je n'ai pas particulièrement faim, mais je commande un "dal bat". Sachant qu'en bon français, j'apprécie la viande, il me dit qu'il est possible de l'accompagner de poulet. J'accepte, mais le patron lui explique que le plat ne peut être fait que pour quatre personnes. Chandra et Boté Lama décident d'en manger avec moi.

 

            Apparemment nous sommes les seuls clients. Aussi, pendant que le patron se met au fourneau, Chandra et Boté Lama se mettent à laver leur linge à la fontaine publique. En me retournant, je découvre une petite chèvre toute blanche, elle ne doit avoir que quelques jours. En la suivant, je trouve la mère dans un minuscule abri à côté de la boutique. Deux ou trois jeunes chevreaux blancs dorment à ses côtés. Les quelques enfants qui s'aventurent sur la place, sont tous endimanchés et portent la "tika" sur le front. Une fois notre repas prêt, le patron ferme sa boutique. Comme il fait chaud et que Chandra ne semble pas pressé de partir, je me mets à faire la sieste.

 

            A midi, une sensation de fraîcheur me réveille. Le ciel s'est un peu couvert et un léger vent frais s'est levé. Chandra et Boté Lama replient le fruit de leur lessive qu'ils ont mis à sécher en l'étalant sur le sol. C'est encore humide qu'ils l'embarquent lorsque nous reprenons la route. Trois heures plus tard, nous arrivons à Kakani, un petit village situé au sommet d'une colline et qui entoure une grande mare. Nous nous arrêtons à la terrasse d'une lodge pour boire un thé. L'atmosphère qui règne dans ce village est très particulière, un moment j'ai l'impression d'être en France, dans un petit hameau du Massif Central.

 

            Nous reprenons notre montée pour atteindre le village de Sarmathang à 16 h.. Dans la journée nous nous serons ainsi élevés de 1700 m. Avec moi, Chandra, toujours impatient, peut marcher à son train ce qui nous contraint à attendre de temps en temps Boté Lama qui, avec une charge beaucoup plus lourde, ne peut suivre notre rythme.

 

            Le village de Sarmathang est assez grand. Ses maisons s'étagent sur la face ouest d'un col au sommet duquel se trouve un monastère bouddhiste. Les maisons sont en pierres de taille et de nombreux mâts font flotter au vent les drapeaux à prière. Nous sommes en pays sherpa. Chandra me conduit au check post où je dois me signaler. Il est à l'autre bout du village. En entrant, j'ai nettement l'impression de déranger le policier de garde. En bavardant, il nous indique une lodge, mais elle me semble sordide alors qu'en passant, je pense en avoir vu une plus attrayante. Nous descendons vers elle par les rues pavées du village. Une femme nous fait visiter les chambres qui sont à l'étage. Chandra me propose une grande chambre, elle est très propre et me convient.

 

            Deux jeunes filles qui me semblent être italiennes, sont les autres hôtes de la lodge. L'une d'elles, dans un parfait français, me demande si l'appareil que je porte est une vidéo et lorsque je lui demande quelle est sa nationalité, elle me répond :" Catalane". Je suis surpris. Je savais qu'un écossais ne se disait jamais être anglais. Je découvre qu'elles se sentent catalanes avant d'être espagnoles.

 

            Boté Lama m'invite à venir boire le thé. Nous montons à l'étage du bâtiment qui est perpendiculaire à celui de nos chambres. Sur le palier, il me fait signe de quitter mes chaussures. En entrant, je découvre une vaste pièce dont deux murs sont entièrement occupés par un grand vaisselier tout en bois noir. Je pense qu'il s'agit de ce qu'on appelle le bois de fer. Dans cette pièce sombre, les cuivres et les ustensiles en inox reluisent et lorsque mes yeux s'habituent à l'obscurité, je découvre que les boiseries sont très savamment ciselées. Dans l'angle, au fond à gauche, le fourneau au ras du sol est entouré de tapis. Je retrouve l'organisation de la première lodge dans laquelle nous nous étions arrêtés avec Ramzi, mais ici, l'ambiance est plus familiale et surtout le décor plus riche.

 

            Nous nous asseyons auprès du feu sur les tapis et on m'apporte un petit tabouret en guise de table individuelle. Comme j'ai entrepris de lire, on m'ajoute une chandelle. A 18 h , tout d'un coup, alors que nous sommes en train de prendre le repas du soir, l'électricité arrive et illumine la pièce. J'admire le travail de la patronne qui, assise en tailleur près du feu, cuisine sur ce poêle minuscule et trouve à portée de main tous les ustensiles et les ingrédients qui lui sont nécessaires.

 

            Après ce repas, Chandra m'invite à aller voir la télévision. Il m'entraîne dans une grande pièce située sous ma chambre. Des gamins nous rejoignent et un jeune homme tente de mettre en marche le téléviseur. L'appareil est le seul meuble de la salle, il a déjà fait de l'usage et lorsque l'image se décide à apparaître, je découvre qu'il s'agit d'un appareil faussement en couleur. Les deux angles du bas sont teintés en rouge et les deux du haut sont en bleu. Quant au son, il n'y en a pas. Après avoir tenté de comprendre ce qu'on pouvait  présenter à la télévision népalaise, je regagne ma chambre. A travers le plancher, un peu ajouré, je constaterai qu'ici, même sans son, la télévision séduit déjà.

 

Sarmathang, le 16 novembre 93.

 

            Ce matin c'est le grand calme, personne ne semble pressé de se lever. Mes compagnons ont dû regarder la télévision jusqu'à des heures tardives. Par contre, de ma chambre, j'entends le battement d'un tambour qu'accompagne parfois le mugissement de trompes et le tintement des cymbales. Hier, à plusieurs reprises, en passant devant des monastères ou des temples, nous avons entendu les mêmes sons s'échapper. Aussi je profite de ce calme pour aller faire un tour du côté du monastère.

 

            Je remonte les rues jusqu'au col. Tout est fermé, mais c'est bien d'ici que sortent les sons. Il y a deux bâtiments situés sur une étroite plate-forme. Entre les deux, un terrain de basket en piteux état. De part et d'autre du col, on voit à perte de vue bien que le ciel ne soit pas très dégagé. Les nuages et les collines se superposent avec des nuances pastel qui me font penser aux paysages chinois que j'ai souvent vus en photo, avec des arrières plans que seules quelques nuances de couleur différencient. Cela donne un sentiment d'immatérialité. C'est beau et même romantique, mais cela ne correspond pas aux paysages dans lesquels j'aime crapahuter. Le fond de la vallée est à plus de 1000 mètres en dessous de nous. Aujourd'hui, elle est cachée par une épaisse masse nuageuse. Plus près, je ne vois que champs et forêts. Si le site est étrange, les bâtiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout est fermé, mais le bruit sort bien de là. Les fenêtres sont petites et trop hautes pour que je puisse voir à l'intérieur. Seule une porte un peu plus ouvragée que le reste des bâtiments, présente un intérêt mais elle n'est pas en très bon état.

 

            Lorsque je reviens, Chandra émerge à peine. Je prends place au coin du feu dans cette merveilleuse pièce au plancher ciré. La patronne me prépare quelques chapatis que je tartine de confiture. Dommage que je ne puisse m'exprimer en népali, j'aurais beaucoup de questions à lui poser pour comprendre l'origine de cette maison, les habitudes des habitants, .... Mais à 8 h, avec un "papi on y va", Chandra donne le signal du départ.

 

            Nous abandonnons momentanément la crête des montagnes. Nous sommes entourés de chants d'oiseaux. Je regrette que les batteries de mon camescope soient déchargées. Au  zoom j'aurais pu filmer des oiseaux aussi colorés que surprenants. A 9 h 20 nous nous arrêtons à Helambu pour boire une tasse de thé. Le brouillard a déjà envahi la vallée. Nous sommes à nouveau à un col et comme souvent, il y a là un temple bouddhiste. Il n'est pas extraordinaire, mais tout de même beaucoup plus décoré que le monastère de Sarmathang.

 

            A 11 h 15 nous arrivons à Tarkeghayang. Je commence à avoir froid. Nous sommes dans le brouillard. Nous arrivons sur une place. Elle forme un belvédère devant le parvis d'un temple. Par beau temps, il y aurait sûrement un très beau paysage à voir, mais aujourd'hui c'est à peine si on distingue le haut des mâts qui supportent les drapeaux à prières. Il y a là quelques femmes que Chandra questionne. Après quelques palabres, l'une d'elles nous amène chez elle. Nous montons par les rues étroites du village puis au premier étage de sa maison. Comme hier, sur le perron, on nous fait signe de nous déchausser et elle nous introduit dans son séjour. Il est très semblable à celui de la veille, mais encore plus ouvragé. Au milieu de la pièce, il y a une échelle rustique qui permet d'accéder à l'étage supérieur, sans doute une chambre.

 

            Le poêle est tout petit et ne comporte qu'un trou, par contre le vaisselier est immense. Au centre, sur sa grande largeur, il y a un immense chaudron en cuivre, comme celui d'Astérix. Il est entouré par deux sortes de barattes tout en hauteur qui servent à faire le thé tibétain. D'un diamètre de 15 à 20 centimètres, elles doivent faire plus d'un mètre de haut. Au centre un manche sert à faire le mélange des différents ingrédients composant le thé. Il y a aussi de nombreux Thermos pour conserver le thé ou l'eau chaude.

 

            Après que j'ai avalé un "dal bat" et plusieurs tasses de thé, la patronne me propose de regarder les produits de l'artisanat qu'elle vend. Elle m'entraîne dans une pièce qui est une sorte de véranda en avant du séjour. Cette salle s'avérera être ma chambre. Il y a là deux lits et un grand coffre en bois très ouvragé sur lequel elle entreprend d'étaler colliers, boites, couteaux, pièces de monnaies et autres produits de l'artisanat. Dans un anglais que je ne comprends pas toujours, elle me commente l'intérêt et l'utilité de chacune des pièces et l'usage que je pourrais en faire. Comme j'arrive à la fin de mon séjour, il va bien falloir que je fasse quelques achats. Je prends un petit assortiment qu'elle me solde pour 2500 roupies.

 

            Le temps de caser ces achats dans mes bagages, Chandra m'entraîne dehors. Nous redescendons sur la place où de nombreux commerçants ont pris place autour du temple. Chacun tente d'accaparer mes roupies, mais tous vendent les mêmes objets. Rien de nouveau par rapport à ce que m'a présenté mon hôtesse. Il faudrait un portefeuille très rembourré pour pouvoir faire plaisir à tout le monde. Il est quatorze heures lorsque je retrouve ma chambre. Je tente de faire une sieste, mais le froid m'en dissuade, aussi je regagne le coin du feu et me replonge dans mon livre. On m'amène une lampe à essence qui fait beaucoup de fumée. Je suis de temps en temps contraint de la déplacer pour ne pas tout prendre dans les yeux. J'arrive tout de même à lire.

 

            A 16 h Boté Lama vient me chercher. Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe, mais ce doit être important. Nous descendons à toutes jambes les ruelles du village. Il a dû y avoir une petite pluie, les dalles sont humides. Sur la place, il y a une vingtaine de touristes et je retrouve Ramzi et son frère que nous avions rencontré à Jomson. Après une profusion d'embrassades, ils me font entrer dans le temple qu'ils se sont fait ouvrir. Ils sont tout un groupe qui ont fait le tour du Langtang, mais en sens inverse. Comme ils sont nombreux, ils logent sous tentes. Dans le groupe qui est là, j'entends plusieurs personnes parler français. Je me présente, ils sont trois, un niçois, une niçoise et une suisse. Je les invite à venir boire le thé à la lodge que je leur décris comme magnifique. Nous nous retrouvons au coin du feu à nous raconter nos treks. Ils viennent de passer, un peu plus au nord, dans une région où ils ont vu de très beaux lacs. Eux aussi ont fait le tour des Annapurna, mais ils semblent avoir bénéficié d'un meilleur temps que moi.

 

            Lorsque je me retrouve tout seul, je m'aperçois qu'au fond de la pièce, Chandra a regardé la télévision. J'assiste à ce qui doit être le journal télévisé de l'unique chaîne népalaise. Parmi les nouvelles: un échange culturel avec la Belgique a conduit une troupe de danseurs à venir s'exhiber à Katmandou. Pour le reste, j'aurai bien du mal à suivre. J'ai l'impression que la plupart des informations viennent de l'Inde ou du Pakistan.

 

            Après le repas du soir, je regagne ma chambre, mais sur le palier, une dizaine d'hommes de tous âges ont pris place et jouent aux cartes en profitant de l'éclairage des lieux. Ils joueront ainsi bien au delà de minuit. Il est prévu de se lever le lendemain à 6 h.

 

            Ce n'est qu'à 6 h 30 que j'entends les premiers signes d'un réveil de la  maison. Lorsque j'arrive dans la salle de séjour, le beau-père de la patronne sort tout juste de son lit et entreprend ses prières matinales. Il va ainsi égrainer ses litanies d'une voix rauque pendant plus d'une heure, s'aidant de temps en temps d'une clochette. Il n'a toujours pas terminé lorsqu'après avoir déjeuné nous partons.

 

            Tout en préparant des chapatis, la patronne me demande si je n'ai pas des jumelles. Je ne comprends pas immédiatement sa question. En me montrant celles qui pendent près de la porte, elle m'explique que celles-là appartiennent à son beau-frère et qu'elle s'en sert pour repérer l'arrivée des touristes. Lorsqu'ils sont là, elle descend sur la place avec ses objets artisanaux et tente d'occuper la meilleure position. Je lui explique que j'ai bien des jumelles, mais que je les ai laissées en France. Elle change alors de sujet et me demande si j'ai des enfants. Je lui explique que je suis célibataire et sans enfant. Ma situation la surprend, elle s'inquiète : "mais vous n'aimez pas les enfants". Reprenant mes explications, je lui dis que si, que j'ai une nièce, deux petites nièces et de nombreux filleuls. Alors, d'un coup, elle me dit : "vous ne voulez pas sponsoriser mon fils qui fait ses études à Katmandou". Je suis époustouflé, mais je ne serai pas le seul. Un peu plus tard dans la matinée, j'entends Chandra et Boté Lama discuter tout en marchant. Comme la discussion dure et qu'ils semblent particulièrement excités, je leur demande ce qui les agite. Chandra me dit qu'ils se racontent le forcing que m'a fait cette femme. Il faut reconnaître qu'elle l'a fait avec beaucoup de charme.

 

            Cette aventure sera l'occasion de parler argent avec Chandra. Bien entendu, il veut savoir combien on gagne en France, quel est le coût de la vie, ce que coûte ceci, ce que coûte cela; la traduction en dollars et les chiffres que j'annonce le font rêver. En retour, j'apprends que tous les guides, porteurs et cuisiniers de l'agence sont salariés. Lui, ne parlant pas couramment  l'anglais, n'a pas encore le statut de guide, mais il étudie pour cela. Nous discutons aussi politique. Je savais qu'il y avait de très nombreux partis communistes et tout au long de mes treks j'avais repéré des faucilles et des marteaux dessinés sur les murs, j'avais aussi vu de nombreuses inscriptions : "vote for sun" et "vote for  tree". J'apprends que suite à d'importants mouvements populaires, le roi a accepté de mettre en place un parlement élu démocratiquement, que le "sun" est le symbole du plus important parti communiste et que le leader de ce parti est mort récemment dans un accident de voiture, ce qui a soulevé un important émoi national et posé un grave problème de succession. Le symbole du soleil me rappelle un slogan du temps des Maoïstes "Lorsque Mao se lève le soleil apparaît", serait-ce là l'origine? Quand au "tree", il s'agit du parti du congrès, parti majoritaire et loyal au roi, cet arbre serait-il là pour rappeler celui sous lequel Bouddha trouva l'inspiration?

 

            C'est à 7 h 30 que nous avons quitté Tarkeghayang. Le ciel est déjà bien chargé, pourtant ce matin, lorsque je suis sorti pour faire ma toilette, j'ai pu apercevoir le Langtang éclairé par le soleil. C'est un sommet frontalier avec la Chine qui s'élève à 7245 m.

 

            En quittant le village, nous passons devant le camp du groupe de Ramzi. Les porteurs sont en train de replier les tentes. Nous, nous plongeons dans la vallée. En moins de trois heures nous atteignons, par un sentier très raide, Timbu, 1000 mètres plus bas. Nous sommes passés devant la centrale hydroélectrique qui alimente Tarkeghayang. Je me trompe en croyant avoir atteint le point bas de la journée. Nous sommes seulement au bord de la Mélamchi Khola et nous allons suivre son lit tout en poursuivant notre descente. Après avoir bu un thé et mangé une orange, nous reprenons notre route. Le ciel semble s'être un peu dégagé, mais c'est surtout la chaleur qui s'est élevée avec la perte d'altitude.

 

            Notre marche se poursuit jusqu'à Mahankal où nous nous arrêtons pour manger. En attendant l'arrivée de Boté Lama, j'entreprends de me raccourcir la barbe que je ne me suis pas coupé depuis mon arrivée au Népal. Une demi-heure passe, je commence à m'inquiéter, mais j'ai tort, Boté Lama arrive tout souriant. A l'entrée du village, nous avons vu de nombreux moulins à farine actionnés par l'eau des torrents qui sortent ici de tous les flancs de la montagne. Nous sommes à une altitude de 1250 m. La végétation est luxuriante.

 

            En partant, je découvre une forêt de bananiers. Les régimes pendent au dessus de nous avec, pointant sur nos têtes, leur magnifique fleur bleu. C'est la première fois que je vois ce fruit sur son arbre. Nous passons aussi devant un lycée mixte. Sur le chemin, nous venons de croiser de nombreux jeunes gens et jeunes filles en costume bleu se rendant à l'école. Ils marchent en général par groupes. Plusieurs m'ont interpellé en anglais pour connaître ma nationalité. Les plus cultivés d'entre eux, lorsqu'ils ont appris que je suis français, m'ont chanté "alouette, alouette", la plus célèbre des chansons connues à l'étranger. Comme bien souvent ici, il est difficile de dire si le bâtiment est en cours de construction ou dans un état de délabrement avancé. Les lycéens semblent en récréation, discutant par petits groupes aux fenêtres de l'immeuble.

 

            Nous poursuivrons ainsi notre descente jusqu'à Talamarang que nous atteignons en traversant un pont suspendu. De l'autre côté du pont, un groupe de trekkeurs est en train d'installer son camp. Nous passons devant une lodge crasseuse et nous poursuivons notre chemin jusqu'au centre du village. Plusieurs pancartes nous signalent une lodge internationale mais lorsque nous l'atteignons, Chandra a beau appeler les patrons, personne ne se présente. Nous décidons de faire demi tour et de nous rabattre sur la lodge crasseuse que nous avons vue à l'entrée du village.

 

            Pour gagner nos chambres, nous traversons un couloir très sombre en évitant de marcher sur les poules qui sont là comme chez elles. L'atmosphère est irrespirable. La fumée du poêle de la cuisine enfume toute la maison. Les chambres sont à l'étage et bénéficient d'une terrasse donnant sur la place, mais il y a tellement de fumée que je ferme immédiatement portes et fenêtres pour protéger l'atmosphère de ma chambre.

 

            Dehors, à côté de la fontaine publique, quelques hommes découpent et pèsent de la viande pour diviser les morceaux en parts égales. La balance est très rustique. Les morceaux sont taillés, non pas en fonction de leur intérêt culinaire, mais uniquement en fonction de leur poids. L'opération est longue et agrémentée de nombreux commentaires. Comme nous sommes encore très loin du repas du soir, je pars faire un tour au bord de la rivière et je découvre deux moulins juste en dessous de la lodge. L'après-midi sera très long. L'aubergiste a tout du barbeau. Derrière son comptoir, il semble avoir la critique facile, mais ne fait pas le moindre geste pour servir le client. Les deux femmes, la cigarette aux lèvres flânent auprès du feu. Il n'y a guère que les enfants qui s'amusent à travailler.

 

            L'endroit est vraiment insolite. Nous ne sommes plus au pays sherpa et la différence est flagrante. Devant la lodge, il y a un vaste terrain vague. De nombreux porteurs passent, chargés de farines qu'ils emmènent à Melamchi. Il y a aussi des femmes tout endimanchées qui reviennent de la fête passée en famille. Mais l'ambiance générale est lugubre. A la tombée de la nuit, deux policiers passent, leur grande matraque à la main. Ils semblent chercher quelque chose, mais leur méthode pour effectuer leur ronde, est peu convaincante. Leur aspect, à priori terrifiant, est vite démenti par leur air hagard. Il est vraisemblable qu'ils n'ont pas une connaissance précise de leur mission. Chandra m'expliquera qu'un touriste a été dévalisé et assassiné un an auparavant.  

                                                                                                                                                                                                                                                        

            Comme ici, il n'y a pas d'électricité, à 18 h tout le monde est au lit.

                           

Les alentours de Takani

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