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La nuit n'a pas été
de tout repos. Le sac de couchage prêté par Catherine est trop
chaud à une altitude de 800 m et l'ambiance extérieure n'a pas
participé à améliorer ma nuit. Dans les maisons environnantes,
les chants ont animé la fête jusqu'à quatre heures du matin.
Je me suis tout de même reposé.
A 6 h 30, en
quittant ma chambre, je découvre le village que la nuit noire
m'avait caché. Il m'apparaît beaucoup plus grand que je ne
l'avais pressenti. La lodge fait face à la montagne, mais le
village s'avance vers la rivière. Les bâtiments semblent
récents et construits là parce que nous sommes au bout d'une
route carrossable. Le contraste est grand entre ces bâtiments
d'apparence moderne et la saleté des rues. Devant la lodge,
c'est vraiment le dépôt d'ordures.
Boté Lama est déjà
debout et dès que j'apparais il s'active à me faire préparer
mon petit déjeuner. La crasse qui m'environne me pousserait à
ne pas manger, mais le repas que j'ai sauté hier m'a laissé un
grand creux à l'estomac. Je me fais servir une omelette et
trois chapatis à la confiture. Ici je suis vraiment
l'étranger, les autres pensionnaires me regardent avec
curiosité. Lorsque Chandra apparaît, il y a déjà un moment que
Boté Lama a descendu mes affaires et préparé son portage.
Petit et tout en rondeur, avec son jean, il ressemble à un
maçon. Un léger sourire illumine en permanence son visage. Il
n'a ni la curiosité ni le besoin de bouger de Ramzi, mais il
est attentif à tout ce qui peut m'arriver. Bien des fois, il
précédera mes besoins.
Pendant que Chandra
règle l'aubergiste, je visite un peu le village. Une femme
ravivant le feu de son fourneau, attire mon attention. Pendant
que je la filme, un gamin lorgne mon camescope. Chandra qui
nous a rejoint lui explique ce qu'est cet étrange appareil. Il
veut voir. Je lui montre, mais maintenant c'est la femme qui
veut lorgner dans l'appareil et si nous nous attardons, ce
sera tout le village. Chandra comprend la situation et me dit
: "Papi, on y va". J'étais habitué à ce qu'il m'appelle
"papi", mais c'est la première fois que je l'entends prononcer
une phrase en français. C'est sans doute la seule qu'il
connaît. Il a dû l'entendre dire par Régis, Philippe ou moi.
J'en suis tout surpris.
Dès la sortie du
village nous traversons un pont suspendu dont le tablier,
entièrement métallique, enjambe la Mélamchi Khola. Et nous
attaquons immédiatement la montée d'un sentier aussi raide
qu'étroit. En peu de temps nous nous élevons de deux à trois
cents mètres. Le village que nous venons de quitter se révèle
être au confluent où la Mélamchi Khola se jette dans l'Indrawati
Khola. Malgré une légère brume, c'est un vaste panorama qui
s'offre à nous. Aussi loin que je peux voir, le paysage n'est
que collines et vallons. En bas la Melamchi Khola serpente au
milieu d'une vaste vallée agricole toute faite de terrasses.
Une fois la crête
atteinte, nous remontons inlassablement celle-ci. Comme
toujours au Népal, le sommet semble à portée de main, mais dès
qu'on croit l'approcher, il se dérobe. Ici il n'y a ni la
foule, ni les larges chemins du tour des Annapurna. Ce n'est
qu'après une heure de marche que nous rattrapons trois femmes
tout endimanchées et chargées d'offrandes. Nous les suivrons
un bon moment. Chandra m'explique qu'elles rendent visite à
des parents à l'occasion de la fête. L'une d'elle porte un
enfant dans le dos. Quelques instants plus tard c'est l'heure
de la tétée. Elle passe le bébé côté poitrine tout en
poursuivant sa route. A chaque fois que nous passons près
d'une ferme, même éloignée, ou lorsque nous rencontrons des
enfants, ce sont des chants qui nous parviennent aux oreilles.
A 10 h, nous
arrivons dans le charmant village de Dubhachaur. Quelle
différence avec Melamchi! Ici tout est très propre. A l'entrée
ce qui ressemble à un hangar agricole de chez nous, est une
école. Au centre une vaste place avec les deux arbres sacrés
et une fontaine. A la fois épicerie et restaurant, une seule
boutique est ouverte. La partie magasin se limite à quelques
rayonnages et à un comptoir. Devant, deux tables scellées au
sol et un fourneau en terre cuite. Cette mini terrasse donne
sur la place qui serait déserte si quelques hommes ne
jouaient, à même le sol, à un jeu de hasard en lançant des
coquillages.
Chandra me demande
ce que je souhaite manger. Je n'ai pas particulièrement faim,
mais je commande un "dal bat". Sachant qu'en bon français,
j'apprécie la viande, il me dit qu'il est possible de
l'accompagner de poulet. J'accepte, mais le patron lui
explique que le plat ne peut être fait que pour quatre
personnes. Chandra et Boté Lama décident d'en manger avec moi.
Apparemment nous
sommes les seuls clients. Aussi, pendant que le patron se met
au fourneau, Chandra et Boté Lama se mettent à laver leur
linge à la fontaine publique. En me retournant, je découvre
une petite chèvre toute blanche, elle ne doit avoir que
quelques jours. En la suivant, je trouve la mère dans un
minuscule abri à côté de la boutique. Deux ou trois jeunes
chevreaux blancs dorment à ses côtés. Les quelques enfants qui
s'aventurent sur la place, sont tous endimanchés et portent la
"tika" sur le front. Une fois notre repas prêt, le patron
ferme sa boutique. Comme il fait chaud et que Chandra ne
semble pas pressé de partir, je me mets à faire la sieste.
A midi, une
sensation de fraîcheur me réveille. Le ciel s'est un peu
couvert et un léger vent frais s'est levé. Chandra et Boté
Lama replient le fruit de leur lessive qu'ils ont mis à sécher
en l'étalant sur le sol. C'est encore humide qu'ils
l'embarquent lorsque nous reprenons la route. Trois heures
plus tard, nous arrivons à Kakani, un petit village situé au
sommet d'une colline et qui entoure une grande mare. Nous nous
arrêtons à la terrasse d'une lodge pour boire un thé.
L'atmosphère qui règne dans ce village est très particulière,
un moment j'ai l'impression d'être en France, dans un petit
hameau du Massif Central.
Nous reprenons
notre montée pour atteindre le village de Sarmathang à 16 h..
Dans la journée nous nous serons ainsi élevés de 1700 m. Avec
moi, Chandra, toujours impatient, peut marcher à son train ce
qui nous contraint à attendre de temps en temps Boté Lama qui,
avec une charge beaucoup plus lourde, ne peut suivre notre
rythme.
Le village de
Sarmathang est assez grand. Ses maisons s'étagent sur la face
ouest d'un col au sommet duquel se trouve un monastère
bouddhiste. Les maisons sont en pierres de taille et de
nombreux mâts font flotter au vent les drapeaux à prière. Nous
sommes en pays sherpa. Chandra me conduit au check post où je
dois me signaler. Il est à l'autre bout du village. En
entrant, j'ai nettement l'impression de déranger le policier
de garde. En bavardant, il nous indique une lodge, mais elle
me semble sordide alors qu'en passant, je pense en avoir vu
une plus attrayante. Nous descendons vers elle par les rues
pavées du village. Une femme nous fait visiter les chambres
qui sont à l'étage. Chandra me propose une grande chambre,
elle est très propre et me convient.
Deux jeunes filles
qui me semblent être italiennes, sont les autres hôtes de la
lodge. L'une d'elles, dans un parfait français, me demande si
l'appareil que je porte est une vidéo et lorsque je lui
demande quelle est sa nationalité, elle me répond :"
Catalane". Je suis surpris. Je savais qu'un écossais ne se
disait jamais être anglais. Je découvre qu'elles se sentent
catalanes avant d'être espagnoles.
Boté Lama m'invite
à venir boire le thé. Nous montons à l'étage du bâtiment qui
est perpendiculaire à celui de nos chambres. Sur le palier, il
me fait signe de quitter mes chaussures. En entrant, je
découvre une vaste pièce dont deux murs sont entièrement
occupés par un grand vaisselier tout en bois noir. Je pense
qu'il s'agit de ce qu'on appelle le bois de fer. Dans cette
pièce sombre, les cuivres et les ustensiles en inox reluisent
et lorsque mes yeux s'habituent à l'obscurité, je découvre que
les boiseries sont très savamment ciselées. Dans l'angle, au
fond à gauche, le fourneau au ras du sol est entouré de tapis.
Je retrouve l'organisation de la première lodge dans laquelle
nous nous étions arrêtés avec Ramzi, mais ici, l'ambiance est
plus familiale et surtout le décor plus riche.
Nous nous asseyons
auprès du feu sur les tapis et on m'apporte un petit tabouret
en guise de table individuelle. Comme j'ai entrepris de lire,
on m'ajoute une chandelle. A 18 h , tout d'un coup, alors que
nous sommes en train de prendre le repas du soir,
l'électricité arrive et illumine la pièce. J'admire le travail
de la patronne qui, assise en tailleur près du feu, cuisine
sur ce poêle minuscule et trouve à portée de main tous les
ustensiles et les ingrédients qui lui sont nécessaires.
Après ce repas,
Chandra m'invite à aller voir la télévision. Il m'entraîne
dans une grande pièce située sous ma chambre. Des gamins nous
rejoignent et un jeune homme tente de mettre en marche le
téléviseur. L'appareil est le seul meuble de la salle, il a
déjà fait de l'usage et lorsque l'image se décide à
apparaître, je découvre qu'il s'agit d'un appareil faussement
en couleur. Les deux angles du bas sont teintés en rouge et
les deux du haut sont en bleu. Quant au son, il n'y en a pas.
Après avoir tenté de comprendre ce qu'on pouvait présenter à
la télévision népalaise, je regagne ma chambre. A travers le
plancher, un peu ajouré, je constaterai qu'ici, même sans son,
la télévision séduit déjà.
Sarmathang, le 16 novembre 93.
Ce matin c'est le
grand calme, personne ne semble pressé de se lever. Mes
compagnons ont dû regarder la télévision jusqu'à des heures
tardives. Par contre, de ma chambre, j'entends le battement
d'un tambour qu'accompagne parfois le mugissement de trompes
et le tintement des cymbales. Hier, à plusieurs reprises, en
passant devant des monastères ou des temples, nous avons
entendu les mêmes sons s'échapper. Aussi je profite de ce
calme pour aller faire un tour du côté du monastère.
Je remonte les rues
jusqu'au col. Tout est fermé, mais c'est bien d'ici que
sortent les sons. Il y a deux bâtiments situés sur une étroite
plate-forme. Entre les deux, un terrain de basket en piteux
état. De part et d'autre du col, on voit à perte de vue bien
que le ciel ne soit pas très dégagé. Les nuages et les
collines se superposent avec des nuances pastel qui me font
penser aux paysages chinois que j'ai souvent vus en photo,
avec des arrières plans que seules quelques nuances de couleur
différencient. Cela donne un sentiment d'immatérialité. C'est
beau et même romantique, mais cela ne correspond pas aux
paysages dans lesquels j'aime crapahuter. Le fond de la vallée
est à plus de 1000 mètres en dessous de nous. Aujourd'hui,
elle est cachée par une épaisse masse nuageuse. Plus près, je
ne vois que champs et forêts. Si le site est étrange, les
bâtiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout est fermé, mais le
bruit sort bien de là. Les fenêtres sont petites et trop
hautes pour que je puisse voir à l'intérieur. Seule une porte
un peu plus ouvragée que le reste des bâtiments, présente un
intérêt mais elle n'est pas en très bon état.
Lorsque je reviens,
Chandra émerge à peine. Je prends place au coin du feu dans
cette merveilleuse pièce au plancher ciré. La patronne me
prépare quelques chapatis que je tartine de confiture. Dommage
que je ne puisse m'exprimer en népali, j'aurais beaucoup de
questions à lui poser pour comprendre l'origine de cette
maison, les habitudes des habitants, .... Mais à 8 h, avec un
"papi on y va", Chandra donne le signal du départ.
Nous abandonnons
momentanément la crête des montagnes. Nous sommes entourés de
chants d'oiseaux. Je regrette que les batteries de mon
camescope soient déchargées. Au zoom j'aurais pu filmer des
oiseaux aussi colorés que surprenants. A 9 h 20 nous nous
arrêtons à Helambu pour boire une tasse de thé. Le brouillard
a déjà envahi la vallée. Nous sommes à nouveau à un col et
comme souvent, il y a là un temple bouddhiste. Il n'est pas
extraordinaire, mais tout de même beaucoup plus décoré que le
monastère de Sarmathang.
A 11 h 15 nous
arrivons à Tarkeghayang. Je commence à avoir froid. Nous
sommes dans le brouillard. Nous arrivons sur une place. Elle
forme un belvédère devant le parvis d'un temple. Par beau
temps, il y aurait sûrement un très beau paysage à voir, mais
aujourd'hui c'est à peine si on distingue le haut des mâts qui
supportent les drapeaux à prières. Il y a là quelques femmes
que Chandra questionne. Après quelques palabres, l'une d'elles
nous amène chez elle. Nous montons par les rues étroites du
village puis au premier étage de sa maison. Comme hier, sur le
perron, on nous fait signe de nous déchausser et elle nous
introduit dans son séjour. Il est très semblable à celui de la
veille, mais encore plus ouvragé. Au milieu de la pièce, il y
a une échelle rustique qui permet d'accéder à l'étage
supérieur, sans doute une chambre.
Le poêle est tout
petit et ne comporte qu'un trou, par contre le vaisselier est
immense. Au centre, sur sa grande largeur, il y a un immense
chaudron en cuivre, comme celui d'Astérix. Il est entouré par
deux sortes de barattes tout en hauteur qui servent à faire le
thé tibétain. D'un diamètre de 15 à 20 centimètres, elles
doivent faire plus d'un mètre de haut. Au centre un manche
sert à faire le mélange des différents ingrédients composant
le thé. Il y a aussi de nombreux Thermos pour conserver le thé
ou l'eau chaude.
Après que j'ai
avalé un "dal bat" et plusieurs tasses de thé, la patronne me
propose de regarder les produits de l'artisanat qu'elle vend.
Elle m'entraîne dans une pièce qui est une sorte de véranda en
avant du séjour. Cette salle s'avérera être ma chambre. Il y a
là deux lits et un grand coffre en bois très ouvragé sur
lequel elle entreprend d'étaler colliers, boites, couteaux,
pièces de monnaies et autres produits de l'artisanat. Dans un
anglais que je ne comprends pas toujours, elle me commente
l'intérêt et l'utilité de chacune des pièces et l'usage que je
pourrais en faire. Comme j'arrive à la fin de mon séjour, il
va bien falloir que je fasse quelques achats. Je prends un
petit assortiment qu'elle me solde pour 2500 roupies.
Le temps de caser
ces achats dans mes bagages, Chandra m'entraîne dehors. Nous
redescendons sur la place où de nombreux commerçants ont pris
place autour du temple. Chacun tente d'accaparer mes roupies,
mais tous vendent les mêmes objets. Rien de nouveau par
rapport à ce que m'a présenté mon hôtesse. Il faudrait un
portefeuille très rembourré pour pouvoir faire plaisir à tout
le monde. Il est quatorze heures lorsque je retrouve ma
chambre. Je tente de faire une sieste, mais le froid m'en
dissuade, aussi je regagne le coin du feu et me replonge dans
mon livre. On m'amène une lampe à essence qui fait beaucoup de
fumée. Je suis de temps en temps contraint de la déplacer pour
ne pas tout prendre dans les yeux. J'arrive tout de même à
lire.
A 16 h Boté Lama
vient me chercher. Je ne comprends pas vraiment ce qui se
passe, mais ce doit être important. Nous descendons à toutes
jambes les ruelles du village. Il a dû y avoir une petite
pluie, les dalles sont humides. Sur la place, il y a une
vingtaine de touristes et je retrouve Ramzi et son frère que
nous avions rencontré à Jomson. Après une profusion
d'embrassades, ils me font entrer dans le temple qu'ils se
sont fait ouvrir. Ils sont tout un groupe qui ont fait le tour
du Langtang, mais en sens inverse. Comme ils sont nombreux,
ils logent sous tentes. Dans le groupe qui est là, j'entends
plusieurs personnes parler français. Je me présente, ils sont
trois, un niçois, une niçoise et une suisse. Je les invite à
venir boire le thé à la lodge que je leur décris comme
magnifique. Nous nous retrouvons au coin du feu à nous
raconter nos treks. Ils viennent de passer, un peu plus au
nord, dans une région où ils ont vu de très beaux lacs. Eux
aussi ont fait le tour des Annapurna, mais ils semblent avoir
bénéficié d'un meilleur temps que moi.
Lorsque je me
retrouve tout seul, je m'aperçois qu'au fond de la pièce,
Chandra a regardé la télévision. J'assiste à ce qui doit être
le journal télévisé de l'unique chaîne népalaise. Parmi les
nouvelles: un échange culturel avec la Belgique a conduit une
troupe de danseurs à venir s'exhiber à Katmandou. Pour le
reste, j'aurai bien du mal à suivre. J'ai l'impression que la
plupart des informations viennent de l'Inde ou du Pakistan.
Après le repas du
soir, je regagne ma chambre, mais sur le palier, une dizaine
d'hommes de tous âges ont pris place et jouent aux cartes en
profitant de l'éclairage des lieux. Ils joueront ainsi bien au
delà de minuit. Il est prévu de se lever le lendemain à 6 h.
Ce n'est qu'à 6 h
30 que j'entends les premiers signes d'un réveil de la
maison. Lorsque j'arrive dans la salle de séjour, le beau-père
de la patronne sort tout juste de son lit et entreprend ses
prières matinales. Il va ainsi égrainer ses litanies d'une
voix rauque pendant plus d'une heure, s'aidant de temps en
temps d'une clochette. Il n'a toujours pas terminé
lorsqu'après avoir déjeuné nous partons.
Tout en préparant
des chapatis, la patronne me demande si je n'ai pas des
jumelles. Je ne comprends pas immédiatement sa question. En me
montrant celles qui pendent près de la porte, elle m'explique
que celles-là appartiennent à son beau-frère et qu'elle s'en
sert pour repérer l'arrivée des touristes. Lorsqu'ils sont là,
elle descend sur la place avec ses objets artisanaux et tente
d'occuper la meilleure position. Je lui explique que j'ai bien
des jumelles, mais que je les ai laissées en France. Elle
change alors de sujet et me demande si j'ai des enfants. Je
lui explique que je suis célibataire et sans enfant. Ma
situation la surprend, elle s'inquiète : "mais vous n'aimez
pas les enfants". Reprenant mes explications, je lui dis que
si, que j'ai une nièce, deux petites nièces et de nombreux
filleuls. Alors, d'un coup, elle me dit : "vous ne voulez pas
sponsoriser mon fils qui fait ses études à Katmandou". Je suis
époustouflé, mais je ne serai pas le seul. Un peu plus tard
dans la matinée, j'entends Chandra et Boté Lama discuter tout
en marchant. Comme la discussion dure et qu'ils semblent
particulièrement excités, je leur demande ce qui les agite.
Chandra me dit qu'ils se racontent le forcing que m'a fait
cette femme. Il faut reconnaître qu'elle l'a fait avec
beaucoup de charme.
Cette aventure sera
l'occasion de parler argent avec Chandra. Bien entendu, il
veut savoir combien on gagne en France, quel est le coût de la
vie, ce que coûte ceci, ce que coûte cela; la traduction en
dollars et les chiffres que j'annonce le font rêver. En
retour, j'apprends que tous les guides, porteurs et cuisiniers
de l'agence sont salariés. Lui, ne parlant pas couramment
l'anglais, n'a pas encore le statut de guide, mais il étudie
pour cela. Nous discutons aussi politique. Je savais qu'il y
avait de très nombreux partis communistes et tout au long de
mes treks j'avais repéré des faucilles et des marteaux
dessinés sur les murs, j'avais aussi vu de nombreuses
inscriptions : "vote for sun" et "vote for tree". J'apprends
que suite à d'importants mouvements populaires, le roi a
accepté de mettre en place un parlement élu démocratiquement,
que le "sun" est le symbole du plus important parti communiste
et que le leader de ce parti est mort récemment dans un
accident de voiture, ce qui a soulevé un important émoi
national et posé un grave problème de succession. Le symbole
du soleil me rappelle un slogan du temps des Maoïstes "Lorsque
Mao se lève le soleil apparaît", serait-ce là l'origine? Quand
au "tree", il s'agit du parti du congrès, parti majoritaire et
loyal au roi, cet arbre serait-il là pour rappeler celui sous
lequel Bouddha trouva l'inspiration?
C'est à 7 h 30 que
nous avons quitté Tarkeghayang. Le ciel est déjà bien chargé,
pourtant ce matin, lorsque je suis sorti pour faire ma
toilette, j'ai pu apercevoir le Langtang éclairé par le
soleil. C'est un sommet frontalier avec la Chine qui s'élève à
7245 m.
En quittant le
village, nous passons devant le camp du groupe de Ramzi. Les
porteurs sont en train de replier les tentes. Nous, nous
plongeons dans la vallée. En moins de trois heures nous
atteignons, par un sentier très raide, Timbu, 1000 mètres plus
bas. Nous sommes passés devant la centrale hydroélectrique qui
alimente Tarkeghayang. Je me trompe en croyant avoir atteint
le point bas de la journée. Nous sommes seulement au bord de
la Mélamchi Khola et nous allons suivre son lit tout en
poursuivant notre descente. Après avoir bu un thé et mangé une
orange, nous reprenons notre route. Le ciel semble s'être un
peu dégagé, mais c'est surtout la chaleur qui s'est élevée
avec la perte d'altitude.
Notre marche se
poursuit jusqu'à Mahankal où nous nous arrêtons pour manger.
En attendant l'arrivée de Boté Lama, j'entreprends de me
raccourcir la barbe que je ne me suis pas coupé depuis mon
arrivée au Népal. Une demi-heure passe, je commence à
m'inquiéter, mais j'ai tort, Boté Lama arrive tout souriant. A
l'entrée du village, nous avons vu de nombreux moulins à
farine actionnés par l'eau des torrents qui sortent ici de
tous les flancs de la montagne. Nous sommes à une altitude de
1250 m. La végétation est luxuriante.
En partant, je
découvre une forêt de bananiers. Les régimes pendent au dessus
de nous avec, pointant sur nos têtes, leur magnifique fleur
bleu. C'est la première fois que je vois ce fruit sur son
arbre. Nous passons aussi devant un lycée mixte. Sur le
chemin, nous venons de croiser de nombreux jeunes gens et
jeunes filles en costume bleu se rendant à l'école. Ils
marchent en général par groupes. Plusieurs m'ont interpellé en
anglais pour connaître ma nationalité. Les plus cultivés
d'entre eux, lorsqu'ils ont appris que je suis français, m'ont
chanté "alouette, alouette", la plus célèbre des chansons
connues à l'étranger. Comme bien souvent ici, il est difficile
de dire si le bâtiment est en cours de construction ou dans un
état de délabrement avancé. Les lycéens semblent en
récréation, discutant par petits groupes aux fenêtres de
l'immeuble.
Nous poursuivrons
ainsi notre descente jusqu'à Talamarang que nous atteignons en
traversant un pont suspendu. De l'autre côté du pont, un
groupe de trekkeurs est en train d'installer son camp. Nous
passons devant une lodge crasseuse et nous poursuivons notre
chemin jusqu'au centre du village. Plusieurs pancartes nous
signalent une lodge internationale mais lorsque nous
l'atteignons, Chandra a beau appeler les patrons, personne ne
se présente. Nous décidons de faire demi tour et de nous
rabattre sur la lodge crasseuse que nous avons vue à l'entrée
du village.
Pour gagner nos
chambres, nous traversons un couloir très sombre en évitant de
marcher sur les poules qui sont là comme chez elles.
L'atmosphère est irrespirable. La fumée du poêle de la cuisine
enfume toute la maison. Les chambres sont à l'étage et
bénéficient d'une terrasse donnant sur la place, mais il y a
tellement de fumée que je ferme immédiatement portes et
fenêtres pour protéger l'atmosphère de ma chambre.
Dehors, à côté de
la fontaine publique, quelques hommes découpent et pèsent de
la viande pour diviser les morceaux en parts égales. La
balance est très rustique. Les morceaux sont taillés, non pas
en fonction de leur intérêt culinaire, mais uniquement en
fonction de leur poids. L'opération est longue et agrémentée
de nombreux commentaires. Comme nous sommes encore très loin
du repas du soir, je pars faire un tour au bord de la rivière
et je découvre deux moulins juste en dessous de la lodge.
L'après-midi sera très long. L'aubergiste a tout du barbeau.
Derrière son comptoir, il semble avoir la critique facile,
mais ne fait pas le moindre geste pour servir le client. Les
deux femmes, la cigarette aux lèvres flânent auprès du feu. Il
n'y a guère que les enfants qui s'amusent à travailler.
L'endroit est
vraiment insolite. Nous ne sommes plus au pays sherpa et la
différence est flagrante. Devant la lodge, il y a un vaste
terrain vague. De nombreux porteurs passent, chargés de
farines qu'ils emmènent à Melamchi. Il y a aussi des femmes
tout endimanchées qui reviennent de la fête passée en famille.
Mais l'ambiance générale est lugubre. A la tombée de la nuit,
deux policiers passent, leur grande matraque à la main. Ils
semblent chercher quelque chose, mais leur méthode pour
effectuer leur ronde, est peu convaincante. Leur aspect, à
priori terrifiant, est vite démenti par leur air hagard. Il
est vraisemblable qu'ils n'ont pas une connaissance précise de
leur mission. Chandra m'expliquera qu'un touriste a été
dévalisé et assassiné un an auparavant.
Comme ici, il n'y a
pas d'électricité, à 18 h tout le monde est au lit.

Les alentours de Takani
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