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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Départ pour le Khumbu

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Les Mées, 15 octobre 1994, 2 heures du matin.

 

            Enfoui sous mes couvertures, je profite d'un demi-sommeil pour jeter un coup d'oeil sur mon réveil. Il est 1 h 59, mon horloge interne a parfaitement fonctionné. D'un bond je sors du lit. Comme mes bagages sont prêts, il ne me reste plus qu'à les charger dans la voiture. Un brin de toilette, un café et je peux me lancer dans l'aventure.

 

            Depuis une quinzaine de jours, ma chambre n'est qu'un dépôt de tout ce qui doit composer mon paquetage. Rien n'est plus difficile que de savoir composer son sac de rando. Trop lourd c'est un fardeau, trop léger c'est le risque d'avoir négligé l'essentiel, le k-way pour la pluie, la doudoune pour le froid, la boussole pour se diriger. Tout n'est pas indispensable, mais cela suppose une bonne connaissance des risques. Cette fois, la difficulté a été d'autant plus grande qu'il ne s'agit pas d'un voyage d'un ou deux jours mais de quatre semaines dans une région du Népal qui m'est totalement inconnue: le Kumbu, avec deux semaines sans descendre à moins de 4000 m. Quelle sera la température, y aura-t-il moyen ou non de se réapprovisionner. Autant de questions que j'ai du me poser. Quant aux réponses, j'ai surtout du les apprécier. La moindre mauvaise évaluation et le plaisir de mon trek disparaîtra pour devenir un calvaire.

 

            La charge maximum autorisé dans l'avion n'est que de 20 kg et mon ami Philippe m'a remis un colis de 7,5 kg pour sa fille. Aussi j'ai comparé les poids de tous mes anoraks, pantalons et sous-vêtements avant de décider de les mettre dans mes sacs. Un moment j'ai cru que le poids serait le principal obstacle, mais c'est un pot de miel qui, longtemps, refusa de trouver sa place. Enfin, à force de compression et de réorganisation, tout est rentré.

 

            A 2 h 35 c'est le départ. Sous ma porte je trouve un mot de Simon Subtil, l'un des patrons de Dabiflor. Comme pour son mémoire de fin d'études, il a travaillé dans un village situé à quelques kilomètres au nord de Katmandou, je lui ai proposé d'aller à la rencontre des personnes qu'il a connues. Il a du passer hier soir alors que j'étais déjà couché. Il me donne quelques photos et les coordonnées des personnes à joindre. Je lis rapidement son courrier, ce ne sera pas facile à trouver, mais au Népal tout est possible. Cette découverte détourne mon attention et j'en oublie de prendre le carton dans lequel j'avais déposé quelques cadeaux pour mon cousin et des vêtements pour le retour.

 

            Sur la route, j'écoute la radio. La veille le ministre des finances a démissionné, deux jours plus tôt on mettait le ministre de l'environnement en prison. Philippe m'a dit que j'allais arriver en pleine campagne pour le renouvellement du Congrès. La politique ne me quittera pas, mais ce matin c'est vers une émission sur la vie du rail que mon attention se porte. Ma Twingo avale la route et à 10 h je me retrouve chez mon cousin, avec deux heures d'avance sur mes prévisions. J'aurais pu me lever plus tard.

La gigantesque stuppa de Bodhnath
 

15 h 30 Orly Sud.

 

            Devant le comptoir de Nouvelles Frontières la foule des touristes ne laisse aucun doute sur le but du voyage. Les tenues vestimentaires sont décontractées et sportives. Le costume de P.D.G. ou de congressiste est totalement inexistant. Ici les attaché-case ont été remplacés par les sacs à dos et surtout par d'énormes sacs d'expédition.

 

            Je reconnais quelques passagers de mon précédent voyage. L'enregistrement des bagages est assez long. Personne n'est pressé. L'avion est en retard. Il y a ceux qui sont contraints de mieux répartir leur charge. Cela me rappelle mes mésaventures de l'an dernier. Il y a aussi un jeune qui s'est fait refiler un colis par une association humanitaire et à qui on demande de prendre la responsabilité du contenu. Il est d'une grande étourderie et à plusieurs reprises il se fera remarquer en oubliant son sac, son passeport et je ne sais quoi encore. L'ambiance se voudrait détendue, mais chacun cache comme il peut son anxiété. Partir au Népal, même en séjour organisé, c'est une autre aventure que celle qu'offre le Club Med.

 

            L'avion à une heure trente de retard. L'atmosphère n'en est que plus tendu. Mais une fois dans l'appareil, une fois sa place trouvée, c'est parti pour un vol de 20 h. Mes voisins vont faire le tour des Annapurna, c'est leur premier voyage au Népal. Chaque siège est muni d'un écouteur et dispose de six canaux de musique. Le mien marche mal et je dois me contenter d'une chaîne de chants du Bangladesh. A peine avons nous décollé que nous assistons à un véritable spectacle de danse. Ce sont nos hôtesses qui nous initient à l'usage de la veste de sauvetage, du masque à oxygène et  des portes de secours. Sur les 342 passagers, 80 % sont français et 20 % anglais mais à la BIMAN, comme l'an dernier avec l'AEROFLOT, c'est dans la langue de la compagnie qu'on nous initie. Si la leçon n'a pas une grande efficacité, le charme des hôtesses Bengali est autre que celui des Russes.

 

            Vers les 21 h on nous projette un film sur la vie de Jacky Kennedy. Je ne sais si beaucoup ont regardé, mais j'en profite pour me plonger dans un profond sommeil. La musique bengali m'y aide fortement.

 

            Au petit jour, on peut voir les sommets de l'Himalaya. Comme nous sommes 11 par rangée, à cette apparition, c'est la précipitation vers les hublots libres. Les hôtesses sont paniquées de voir tous les passagers se précipiter sur le même coté de l'avion. Les différents massifs se détachent et chacun spécule sur leur nom. Je crois reconnaître les Annapurna, mais je n'en suis pas sûr. La véritable surprise viendra lors de l'atterrissage à Katmandou. Au moment où l'avion plonge sur l'aéroport, les plus hauts sommets se révèlent comme à portée de main. Jamais l'an dernier je n'ai pu voir un tel spectacle. Les montagnes enneigées qui sont pourtant à une centaine de kilomètres de la capitale envahissent l'espace. C'est un accueil fabuleux.

 

            Nous avons une demi heure de retard. L'aéroport de Katmandou me semble bien petit. Les premiers passagers se précipitent sur le premier bureau de change. Je leur emboîte le pas pour ne pas avoir les problèmes financiers de l'année passée, mais ce choix s'avère catastrophique. La démarche est très longue. Pendant ce temps d'autres avions arrivent et les quelques douaniers népalais sont vites débordés. Ils n'en sont pas pour autant stressés et il me faudra deux heures trente pour sortir de là.

 

            Au cours des différents transbordements, mon sac a perdu une de ses poignées et il n'est plus évident de le charrier. Dehors je retrouve Catherine qui m'attend. Elle cherche désespérément le couple de français qui doit faire le trek avec moi. Nous attendons que les derniers passagers sortent et nous ne voyons toujours rien. Après un dernier regard sur l'aérogare, nous nous décidons à regagner l'agence. Un gamin se précipite sur mes bagages pour les porter à la voiture. Je lui donne quelques roupies et nous nous engageons dans les rues de Katmandou, toujours aussi chaotiques, tortueuses et encombrées. Cette année le ciel est vraiment d'une clarté que je ne lui connaissais pas.

 

            A l'agence nous tombons sur le couple tant recherché. Il est venu en taxi. Ce sont deux viennois (Isère). Michel dirige une entreprise de production de crème chantilly qu'il a lui-même construite. Jac est infirmière. Ils sont à peine plus jeunes que moi et très sportifs. Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaissance à l'escale de Dacca. Fort sympathiques, le courant passe immédiatement.

 

            Catherine nous met un collier de fleurs autour du cou et nous propose de faire le point sur notre trek. Elle se charge d'obtenir nos permis de trek, nos autorisations de pénétrer dans le parc national, mon permis d'ascension au dessus de 6000, le prolongement de nos visas et la confirmation de nos retours en avion. Spontanément Michel demande si, pour notre circuit, nous ne pouvons pas couper entre les lacs Gokyo et Lobuché et passer par le col Chola La. Catherine hésite un peu, mais cela lui semble possible. Une partie des porteurs contourneront par la vallée, tandis qu'avec une équipe réduite nous passerons le col. Lors d'une conférence, Michel et Jac avaient été enthousiasmés par les photos de ce col et moi j'étais fortement tenté par les écrits que j'avais pu lire sur ce raccourci. Nous étions vraiment sur la même longueur d'onde.

 

            Ces formalités remplies, à 16 h nous déambulons dans les rues de Thamel. Je vois un gamin qui lorgne mon collier de fleurs. Je le lui donne. Comme nous sommes en pleine fête de la Dassain, les rues sont jonchées d'ordures malodorantes, mais cela n'a aucune importance pour ce gosse. Mon cadeau est pour lui un véritable don du ciel. Il prend en charge notre visite, écarte devant nous les passants pour nous frayer un chemin et éloigne les mendiants. Malgré tout je laisse faire un de ces sadous qui me met dans les cheveux quelques pétales de fleurs en échange de quelques roupies. En ce jour de fête, les échanges de cadeaux sont le gage d'un avenir heureux.

 

           Je reconnais les différents commerces que j'ai fréquentés. C'est la première fois que Michel vient au Népal. Jac est déjà venue il y a une dizaine d'années. Elle était allée au sanctuaire des Annapurna. C'est elle qui pousse Michel à sortir. Jusque là il avait eu une vie plutôt paisible. Elle retrouve une ville bien changée. Lors de sa première visite, les activités touristiques de Katmandou se situaient surtout autour de Dubar Square. Aujourd'hui le centre touristique est surtout dans Thamel. Après un tour succinct, je dirige notre petit groupe vers une grande librairie où nous achetons "Le guide franco-népali du Petit Trekkeur".

 

            A 18 h je quitte mes amis qui passeront la nuit pas loin de là, à l'hôtel Utse, et je retrouve Catherine à l'agence. Elle me conduit chez elle où je peux prendre une douche avant de passer à table. Avec Bassou nous dissertons sur les événements de France et il me fait part de sa déception des politiques de son pays. Au Népal, la majorité gouvernementale n'a pas fait grand chose depuis qu'elle a été élue et nous sommes à la veille du renouvellement du Congrès.

 

            A 20 h je vais me coucher.

______
 

Katmandou, 17 octobre 1994

 

            C'est décidé, aujourd'hui je vais profiter de ma journée pour visiter Pasupatinath que je n'ai pas eu l'occasion de voir l'an dernier. A 9 heures, en se rendant à l'agence, Catherine me laisse à l'angle de Ring Road. Caméra sur le ventre et sac équipé solaire sur le dos, après un petit point d'orientation, j'entreprends de descendre ce grand boulevard. Pasupatinath est juste en bordure quatre kilomètres au sud.

 

            Je retrouve l'ambiance de cette route construite par les chinois, sa bruyante circulation dont on a du mal à savoir si elle roule à droite ou à gauche, tant elle occupe surtout le centre pour éviter les trous plus fréquents sur les bords. Il y a de nombreux cars bondés, quelques camions, mais surtout ces taxis pétrolettes qui font plus de bruit et de fumée que de vitesse. Un temps il fut question de les supprimer tant ils sont polluants, mais le coût exorbitant de cette décision fit capoter le projet. Par contre, à Pokara, ce sont les hôteliers qui se sont opposés à l'implantation de tels véhicules dans leur ville.

 

            Bien que cette route soit large et bordée de vastes espaces, ma progression n'est pas aussi facile qu'elle devrait l'être. Les accotements sont souvent utilisés par les riverains comme entrepôt. Ce sont aussi des lieux idéaux pour les ordures et pour toutes sortes de dépôts. Il faut donc en permanence les enjamber ou les contourner. Enfin je sens que je suis proche de Pasupatinath. Je m'engage dans une rue qui descend vers la rivière Bagmati. Immédiatement l'ambiance change et je sens que j'approche d'un haut site religieux. Les boutiques et les colporteurs se font plus nombreux.

 

            Si Swayambhunath est un des plus hauts lieux bouddhistes, Pasupatinath est un haut lieu pour les hindouistes. Ce quartier dont les édifices religieux ont le look des bâtiments du facteur Cheval, borde les rives de la Bagmati. C'est là que les hindouistes viennent mourir pour que leur âme soit emportée par les eaux de cette rivière qui rejoint le Gange, le fleuve sacré.

 

            Les deux berges sont occupées sur toute leur longueur par des escaliers qui permettent aux mourants d'être installés pour rendre l'âme les pieds dans l'eau. Un hôpital surplombe la rive droite, c'est là qu'ils viennent attendre la mort. A l'ultime moment on les descend et on les assoit sur les premières marches. Les escaliers sont entrecoupés par des plates-formes sur lesquelles on procède aux incinérations. Pour les plus riches ce sera sur un brasier de bois. Pour les plus défavorisés ce sera avec un brûleur à gaz. Soeur Thérésa a implanté un mouroir à proximité.

 

            Dès que j'approche la Bagmati, je suis pris en main par un jeune qui se propose de me faire visiter les lieux. Il me laisse à peine le temps de filmer et me débite toutes les explications sur les péripéties des dieux, sur la justification des temples et des autres édifices. J'ai le plus grand mal à assimiler ces explications aussi complexes qu'enchevêtrées et difficiles à comprendre pour l'européen que je suis. Au bord de la Bagmati quelques femmes font leur lessive. Je regarde un moment un homme qui fait ses ablutions. Il y a aussi quelques singes. Suspendues sur les parois de la colline, quelques portes semblent être les sorties de constructions souterraines. En fait, ce sont des tombeaux de saints dont on a déposé là le corps à tous les vents.

 

            La visite terminée, mon guide me demande ma montre. Elle n'a aucune valeur, mais j'y tiens. Je préfère lui donner de l'argent. Il me propose alors de me faire visiter Bodhnath, mais pour la modique somme de 200 $. Je trouve que non seulement il me prend pour un américain, mais qu'en plus il confond dollars et roupies. Je lui offre 50 $, c'est déjà énorme et nous nous séparons. Derrière les bâtiments qui bordent la Bagmati, il y a un temple qui semble magnifique et que j'aimerais visiter, mais lorsque j'atteins l'entrée, je découvre que seuls les hindouistes peuvent y pénétrer. Je remonte donc les rues pour atteindre le sommet de la colline qui surplombe les lieux. La clarté du ciel permet d'apercevoir les sommets enneigés du Langtang. Bodhnath n'est pas très loin. Je décide de m'y rendre à pieds.

 

            Bodhnath est la plus grande stupa bouddhiste de Katmandou. Le diamètre de cette vaste coupole en maçonnerie blanche est censé représenter notre planète. Elle est surmontée de ce clocher cubique orné sur ses quatre faces des yeux de Bouddha regardant dans sa sagesse les quatre coins de notre monde. Enfin son sommet pyramidal est constitué des douze degrés que le sage a su franchir pour atteindre le nirvana. Par sa dimension cet édifice n'a aucun mal à dépasser les divers bâtiments qui l'emprisonnent. Un mur encercle sa base et offre aux passants des centaines de moulin à prière que je ne manque pas de faire tourner pour m'attirer les bienfaits des dieux. Çà ne fait pas de mal et je souhaite si ardemment le succès de mon séjour que cela vaut bien ce petit effort. Autour, relativement peu de boutiques, on est au coeur d'une communauté bouddhiste. Quelques bâtiments plus léchés et typiques, semblent être des écoles ou des instituts bouddhistes. Sur cette place de nombreux lamas déambulent.

 

            Comme il est midi, je cherche un restaurant. J'en trouve un situé au premier étage d'une galerie. Il est très moderne. J'entre, il y a peu de clients. De mon siège, j'ai une magnifique vue sur la stupa. Je commande un Mutton et au bout d'un moment on m'apporte une énorme boule de riz fort épicé et mélangé avec des morceaux de viande. Il y a de quoi calmer une très grande faim. J'avale tout cela avec plusieurs tasses de thé et je reprends la route.

 

            Je regagne Ring Road et me laisse entraîner dans des rues plus petites qui me conduisent jusqu'aux rives de la Manohara, cette rivière qui sépare Pathan de Katmandou. Il n'est pas loin de 15 h, j'hésite un moment entre visiter cette cité des orfèvres ou retourner à l'agence. C'est cette dernière solution que je choisis, je commence à être fatigué et je crains d'avoir quelques difficultés à trouver le chemin du retour. Enfin j'atteins le Palais Royal, il ne me reste plus qu'à le longer pour gagner Triveni Marg et l'agence. Au passage je fais une provision de Mars et rencontre Kamel, un des porteurs de l'an dernier. Je l'invite, avec son copain, à boire un thé dans Thamel. Au retour, je retrouve Boté Lama qui

m'avait accompagné dans l'Hélambou. Deux jeunes français que j'avais vus dans l'avion, sortent du bureau de Catherine, ils partent pour le tour des Annapurna. Je les rassure car ils sont un peu inquiets. Catherine vient d'apprendre qu'une de ses clientes a eu une attaque cardiaque aux lacs Gokyo. Je leur présente Boté Lama et leur explique tout ce que j'ai fait avec lui, combien les porteurs sont dévoués pour rendre nos séjours merveilleux.

 

            Catherine est fort occupée par le rapatriement de cette femme, elle ne peut regagner immédiatement sa maison. Elle me fait accompagner chez elle en taxi et me charge de m'occuper de faire dîner Raphaële et sa copine. Le porteur a le plus grand mal à convaincre un taxi de nous emmener. Les chauffeurs craignent de ne pas trouver. La didi est prévenue. Dès que j'arrive, nous passons à table. Les deux filles sont assez excitées d'être ensemble, mais on leur a promis de visionner une vidéo. Le repas se passe bien, la didi m'aide à mettre le magnétoscope en marche. Les filles ont choisi "Le retour du Grand Blond". Lorsque Catherine et Bassou rentrent, j'apprends que je dois être à l'aéroport demain matin à 6 h. Elle n'a pas réussi à joindre le chauffeur qui doit nous conduire à l'aéroport.

 

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