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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Arrivée à Namché Bazar

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            La nuit a été bonne. Nous disposons chacun d'un matelas en mousse, celui-ci, ajouté à mon matelas auto gonflant, m'a offert un grand confort. A six heures j'entends le sifflement du réchaud à pétrole, porteurs et cuisiniers s'activent à nous préparer le petit déjeuner. En m'habillant je m'aperçois que j'ai perdu mon stylo. Hier soir il a du tomber de la poche de mon pull. Je sors à sa recherche, parcours tous les lieux où je suis passé, mais quelqu'un a du le trouver avant moi. Ici je crains de ne trouver que des stylos à  bille or, dans mes mains, ces stylos refusent de délivrer leur encre. Prendre des notes va devenir un calvaire.

 

            Je pousse ma recherche jusqu'aux toilettes situées en contrebas de l'autre coté de la route. La porte ne ferme que de l'extérieur. Il s'avérera que c'est assez fréquent dans cette région. Le principe est donc de n'entrer que si la porte est fermée, dans le cas contraire, il y a de fortes chances pour qu'elles soient occupées. Ici il y a l'eau courante. L'eau vous arrive entre les pieds par un tuyau d'eau en polyéthylène. Par moment le débit s'arrête pour jaillir à nouveau un instant plus tard. Ce sont les porteurs qui déconnectent le tuyau en amont pour les besoins de la cuisine. Ici aussi ma recherche est vaine.

 

            A sept heures, c'est avec un "Good morning sir. Coffee." que notre cuisinier se présente à l'entrée de chaque tente. Il nous sert une grande tasse de café bien chaud. Il est suivi quelques minutes plus tard par un porteur qui nous amène une grande bassine d'eau chaude pour notre toilette. Pendant ce temps notre petit déjeuner finit de se préparer.

 

            Il fait beau, les caravanes de yacks et de trekkeurs défilent déjà devant la lodge. Je retrouve Jac et Michel sur la terrasse pour avaler un copieux déjeuner. Eux ont déjà rangé leurs affaires et les porteurs entreprennent le démontage de leur tente. Devant cet empressement, je reviens vite boucler mes bagages. Comme c'est le premier jour, ils doivent organiser une répartition équitable des charges.

 

            A 7 h 30 c'est le départ. Moan semble pressé. J'achète en vitesse une bouteille d'eau minérale (100 roupies soit 10 frs). Nous remontons la Dudh Kosi. En rentrant dans Phakding, nous traversons un torrent. Je remarque un cabanon sur la rivière. Ce doit être un moulin utilisant la force de l'eau. La porte est ouverte. Au dessus de la pierre qui tourne, un sac conique est suspendu et une femme rabat les graines qui tombent, vers le trou creusé au centre. Je commence à filmer. Michel qui n'a pas immédiatement saisi l'intérêt de la scène, approche et prépare son appareil photographique doté de plusieurs objectifs nécessitant de nombreux réglages et d'un zoom. Michel est un passionné de photos, mais le temps qu'il mette son matériel en batterie, la femme s'aperçoit de notre présence et claque la porte. Moan explose, ouvre violemment la porte et semonce la pauvre femme. Nous n'osons trop poursuivre nos prises de vue qui ont d'ailleurs perdu une partie de leur charme, la femme s'étant réfugiée dans un coin de la pièce.

 

            Un peu plus loin, nous sommes doublés par deux femmes qui se livrent à un footing matinal. Peu après, elles redescendent, toujours en courant, puis nous redoublent toujours avec la même forme. A cette altitude ce manège nous étonne. Nous traversons notre premier pont suspendu. Le premier passage est toujours surprenant. De l'autre côté, nous nous arrêtons, à la terrasse d'une lodge pour boire un thé. Il fait très beau, le soleil a envahi la vallée et nous en profitons pour nous délester des vêtements les plus chauds. Michel se trouve si bien qu'il se met en short. Nous retrouvons nos marathoniennes. Elles font partie d'un groupe venu de Val d'Isère et la plus jeune est championne de course en montagne, elle a terminé cinquième au 85 km du Mont Ventoux et compte gagner prochainement une course dans le Langtang.

 

            Alors que nous faisons une nouvelle halte pour boire un thé, nous croisons une caravane de tibétains. Ils sont une centaine. Crasseux, mal habillés, ils sont très reconnaissables. Les hommes ont les cheveux longs, certains ont la tenue chinoise. Ils passent en file indienne, certains transportent du sel, d'autres des sacs de vêtements manufacturés en Chine dont ils proposent l'achat à tous ceux qu'ils rencontrent. Pour venir du Tibet, ils ont du franchir un col proche du Cho Oyu: le Nangpa La dont l'altitude est de 5 716 m. A voir leur équipement, on se demande comment ils ont pu passer par un col aussi élevé. Pourtant par ce col passe un important trafic d'échanges commerciaux entre la Chine et le Népal.

 

            A 10 h nous découvrons un des premiers hauts sommets enneigés. Il s'agit du Kusum Kangguru (6369 m). Au bord de la route je remarque une petite carriole toute en bois et déjà très dégradée. Je pense qu'il s'agit d'un jouet, car ici je ne vois pas très bien où elle pourrait rouler. Nous passons aussi devant une pépinière. Sur deux ou trois parcelles, assez importantes pour cette vallée profonde, bien rangées en carrés, différentes plantes sortent du sol. Ce doit être une ferme pilote, mais aucune enseigne ne l'indique.

 

            A 11 h 30, nous nous arrêtons et notre cuisinier nous sert un jus d'orange chaud pour nous faire patienter en attendant que le repas soit prêt. Moan me conseille de lui confier ma caméra. Nous allons bientôt rentrer dans le parc national du Khumbu et les possesseurs d'une caméra doivent s'acquitter d'une taxe de 100 $. Il ne comprend pas les raisons de cette taxe qui ne concerne pas les appareils photos. Il réussit à me convaincre de frauder en précisant qu'il est  probable qu'elle soit détournée par les gardes du parc.

 

            Nous avalons notre repas: haricots, petites saucisses accompagnées de tibétan bread et nous reprenons notre route à 13 h. Par un goulet, nous entrons dans le parc et présentons nos permis. Un peu plus loin, nous arrivons au confluent de la Dudh Kosi et de la Bhoté Kosi. De loin nous apercevons la passerelle suspendue qui enjambe la première de ces rivières très au dessus de ses eaux. Il nous faut monter, puis redescendre pour la traverser. Dans cet étroit passage, nous croisons une caravane de yacks. Nous découvrons qu'il vaut mieux leur céder le passage que de prendre le risque d'être précipité dans la pente ou écrasé sur le rocher.

 

            A partir de là, c'est la montée vers Namché Bazar. Depuis ce matin nous nous sommes élevés de 500 m, mais nous en avons encore autant à franchir pour atteindre les 3440 m de cette ville. Alors que jusqu'ici nous avons fait de nombreuses montées et descentes sur des pentes moyennes, d'un coup c'est tout juste s'il ne faut pas mettre les mains pour progresser. Au passage d'un promontoire, Moan nous signale qu'on peut voir l'Everest et le petit panache de nuages accroché à sa façade est. Il domine de 400 m la gigantesque face sud du Nuptsé.

 

            C'est la douzième fois de l'année que je franchis les 3000 mètres, mais cette fois c'est pour plus de quinze jours. Nous gravissons cette montée en deux heures, doublant de nombreux groupes. Michel et Jac sont de bons marcheurs et Jac qui a une grande habitude des marches collectives, a un pas rythmé comme un métronome. Mais à l'approche de Namché, nous commençons à en avoir assez. Je suis étonné de ne pas avoir soif, mais la dizaine de tasses de thé que j'ai bu depuis ce matin, doit y être pour quelque chose. Par contre, nous souffrons en voyant de nombreux porteurs chargés chacun de plusieurs chevrons. Michel a tenté de décoller une de leurs charges posée verticalement contre un rocher, c'est tout juste s'il est arrivé à la redresser.

 

            Enfin c'est Namché. La ville s'étage de bas en haut en demi cirque faisant face à l'ouest et dont la partie haute frôle les 4000 m. Le spectacle est assez étonnant. Dans cette région tous les bâtiments sont parallélépipédiques, assez espacés, et bien alignés le long des courbes de niveaux. Cela donne l'impression d'une cité accompagnant un grand chantier. Au fond du cirque et au dessus de la ville, on est surpris de trouver un vaste champ carré entouré par un mur. D'en bas, on a du mal à imaginer qu'il s'agit d'un aménagement tant la pente semble être verticale.

 

            Après un dernier virage, nous remontons la grande rue de Namché. De chaque coté ce n'est qu'une succession d'étalages proposant des produits de l'artisanat tibétain. Il y a foule car Namché est une halte d'adaptation à l'altitude pour les trekkeurs.  Les moines bouddhistes ont choisi d'installer leur monastère au nord. Quant aux touristes, ils ont préféré s'implanter sur le plateau sud qui la domine. A voir les lodges pousser de tous cotés, on constate que l'himalayisme a apporté une importante prospérité à cette agglomération, mais de tout temps Namché a été la principale ville du haut pays sherpa et célèbre pour son commerce avec le Tibet. C'est sans doute la plus haute grande cité du Népal.

 

            La rue principale s'enfonce dans le cirque puis oblique sur la gauche. Moan nous fait entrer dans une lodge juste au dessus de cette bifurcation. De là nous dominons la ville et apercevons sur les nombreuses terrasses les campements des nombreux autres groupes. Il est trois heures et en attendant les porteurs qui ont eu plus de mal que nous à gravir la côte de Namché, nous décidons d'aller boire une bière. Nous montons au 1° étage de la terrasse d'une lodge voisine. Il y a là beaucoup de monde et le panorama est magnifique. En face de nous plusieurs sommets enneigés dont l'altitude varie entre 6 et 7000 m.. Très vite le soleil se couche et sans lui le froid ne tarde pas à se faire sentir. Nous regagnons notre camp où nous retrouvons nos tentes et nos affaires rangées en bon ordre. Nous nous précipitons dans la salle à manger car elle est chauffée par un poêle. Celui-ci est sans cheminée et si  sa chaleur est appréciée, de temps en temps il faut aérer la pièce: soit pour activer le feu, soit pour faire disparaître l'odeur de la bouse de yack utilisée comme combustible. De temps à autre, le fils de la famille vient en jeter une dans le feu. A l'extérieur, tous les murs sont couverts de ces galettes d'excréments qui sèchent au soleil.

 

            Nous rencontrons là deux suisses. Une fille d'un vingtaine d'années originaire du Valais est très anxieuse. Elle revient de Thamé où, à 15 h, elle s'est séparée de son copain qui voulait  faire un peu d'exercice sur une partie rocheuse. Depuis, la nuit est tombée et, il n'est toujours pas rentré. L'autre est genevois, la quarantaine. De sa voix lente, il tente de la rassurer, mais à l'entendre parler on ne sait s'il est indifférent à la situation ou lui-même dans un grand état de déprime. En face de nous s'installe deux allemands, la soixantaine largement passée. L'un d'eux est hémiplégique. Tous ont comme nous pour but d'aller au pied de l'Everest mais de tous ces hôtes, nous sommes les seuls à dormir sous tente.

 

            Notre cuisinier nous apporte une soupe de nouilles, puis un grand plat de pommes de terre, de pâtes et de haricots verts. Nous avons une certaine honte d'avaler ce copieux repas devant ces compagnons. Eux sont contraints de commander leurs plats. Le garçon de la maison les leur apporte l'un après l'autre et ils sont loin d'être aussi copieux que les nôtres. A 18 h la seule ampoule de la pièce entre en fonction . Sa luminosité n'est pas très grande, pourtant dans mon guide, j'ai lu que toutes les lodges étaient équipées de plaques chauffantes électriques pour la cuisine. Je n'ai pas vu non plus la centrale électrique qui doit être au bas de la ville, ni les cables électriques qui devraient être visibles pour offrir une telle puissance. Il doit y avoir une erreur quelque part!

 

            Le lendemain à 6 h 30 lorsque le cuisinier vient m'apporter le "black tea", je m'aperçois qu'il y a des gouttes de rosée gelées sur la toile de nos tentes, mais bien au chaud dans mon duvet, je n'ai pas eu froid.    Une grande partie de la nuit nous avons entendu les enfants chanter. La fatigue de la journée et la fraîcheur de la nuit n'ont pas aiguisé notre curiosité. Il nous a semblé qu'ils passaient de lodge en lodge et lorsque leurs chants se sont interrompus, c'est un bruit de tronçonneuse qui a débuté. Il s'est amplifié peu à peu jusqu'à devenir plus mélodieux et clairement identifiable. Il s'agissait des moines du monastère qui fêtaient la fin de la Dassain en jouant de leurs longues trompes.

 

            Une fois le déjeuner avalé, Moan décide que le cuisinier nous emmènerait faire une balade d'acclimatation à l'altitude au dessus de Namché. Nous passons devant le monastère, puis montons par une pente assez raide jusqu'à la crête qui surplombe la ville. A partir de là, nous ne rencontrons plus que des parcelles cultivées, entourées de murs en pierre très souvent recouverts de galettes de bouses de yack qui sèchent. Puis par un chemin assez dégagé, nous atteignons Syangboche. Nous arrivons en même temps que le premier hélicoptère provenant de Lukla. Ce sont des hélicoptères russes, sans doute vendus avec leur pilote car ceux-ci sont aussi russes. Ils font la navette et déposent les trekkeurs sur cet altiport, le plus haut du Khumbu.

 

            Nous assistons étonnés à ce va et vient tout en reprenant notre souffle. Ici nous frôlons les 4000 m. La piste descend sur ce plateau qui domine le confluent de deux profondes vallées: la Bhote Kosi et la Dudh Kosi. L'Ama Dablan nous apparaît déjà comme majestueux bien qu'encore distant. Nous sommes à 3760 m et notre horizon n'est constitué que de sommets dépassant les 6000 m. D'ici le panorama est assez proche de celui qu'on rencontre dans les Alpes, l'espace est dégagé, les sommets sont éloignés et ne nous dominent que de 2000 à 2500 m. Je suis subjugué par ces quelques pointes de glace qui semblent à portée de main et inaccessibles à la fois. Comme l'an dernier lorsque j'étais au nord des Annapurna, je les filme à grands coups de zoom.

 

            Nous reprenons notre route pour remonter le plateau jusqu'à Khumde (3840 m), un vaste village agricole. Ce n'est qu'une succession d'enclos que nous traversons entre les murs qui les entourent. Parfois un yack y est parqué, parfois c'est un groupe de femmes qui, en rang d'oignons et bêche en main, retournent le sol pour en extraire des pommes de terre. Une maison surmontée par plusieurs capteurs solaires attire notre attention. Nous découvrons qu'il s'agit d'un hôpital financé par une fondation. Alors que nous lisons les conseils donnés pour éviter le mal des montagnes, un jeune médecin en blouse blanche sort et nous demande si nous avons besoin de lui. C'est un volontaire séjournant ici pour deux ans. Nous déposons quelques roupies dans le 'Tin Pot" prévu pour les oboles et poursuivons notre route vers l'est jusqu'à Khumjung. Les deux villages sont assez semblables. Là nous remarquons une fontaine financée par une fondation belge sous le couvert du W.W.F. (World Wide Fund for Nature) et nous nous dirigeons vers le bas du village où sur un vaste terre-plein se trouve une école. Devant elle, nous longeons un mur de cent ou deux cents mètres entièrement constitué de ces pierres gravées, soit de dessins, soit de textes sacrés écrits en tibétain. Celui-ci est particulièrement long, mais depuis Lukla nous en avons déjà contournés beaucoup, comme tintin, toujours par la gauche. Nous poursuivons notre marche jusqu'au bord de la crête où nous découvrons Namché Bazar vu d'en haut. La pente est si forte que nous avons l'impression de voir cette ville comme d'un avion. Le chemin plonge droit sur Namché, et la surprise passée, je ne peux résister au plaisir de dévaler cette pente vertigineuse. De temps en temps j'attends mes compagnons, mais dès qu'ils m'ont rejoint je me laisse à nouveau emporter, soulevant la poussière dans la précipitation de mes pas, profitant des effets du ravinement et des quelques rochers du chemin pour garder la maîtrise de ma descente.

 

            A 12 h 30 nous retrouvons notre camp où une orangeade chaude nous attend. Rien de mieux pour nous enlever la soif. Cet apéritif est suivi d'un bon repas et d'une bonne sieste. Mes jambes retrouvées, je descends visiter Namché. En faisant les magasins je trouve un stylo feutre. Je suis sauvé, je vais pouvoir reprendre mes notes dans de bonnes conditions. En fait tous les commerces sont concentrés sur la rue principale, mais comme j'aime me perdre, je descends au centre du cirque. Là sur une terrasse des tibétains ont installé leur campement. Coté sud, un petit torrent dévale vers le fond de la vallée et des ouvriers travaillent à la reconstruction de trois édifices carrés l'enjambant. Ce sont d'anciens moulins à prière utilisant la force motrice de l'eau pour lancer leurs messages vers les dieux.              

                                                                                              

             Je regagne la lodge à 16 h au moment où notre cuisinier apporte le thé. Dans la salle à manger je retrouve les Suisses. La fille a retrouvé son copain qui était simplement allé dormir à Thamé. Après le repas du soir, je me lave les dents et en m'essuyant je me mets à saigner du nez. Depuis mon départ il a pris de bons coups de soleil et une gerçure a éclaté. Avant que je réalise ce qui se passe, je couvre de sang ma serviette de toilette. Je me recouvre le nez de miel rosa et me met un pansement. Pour la suite on verra demain.

                   

Les terrasses de Namché Bazar

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