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La nuit
a été bonne. Nous disposons chacun d'un matelas en mousse,
celui-ci, ajouté à mon matelas auto gonflant, m'a offert un
grand confort. A six heures j'entends le sifflement du réchaud
à pétrole, porteurs et cuisiniers s'activent à nous préparer
le petit déjeuner. En m'habillant je m'aperçois que j'ai perdu
mon stylo. Hier soir il a du tomber de la poche de mon pull.
Je sors à sa recherche, parcours tous les lieux où je suis
passé, mais quelqu'un a du le trouver avant moi. Ici je crains
de ne trouver que des stylos à bille or, dans mes mains, ces
stylos refusent de délivrer leur encre. Prendre des notes va
devenir un calvaire.
Je
pousse ma recherche jusqu'aux toilettes situées en contrebas
de l'autre coté de la route. La porte ne ferme que de
l'extérieur. Il s'avérera que c'est assez fréquent dans cette
région. Le principe est donc de n'entrer que si la porte est
fermée, dans le cas contraire, il y a de fortes chances pour
qu'elles soient occupées. Ici il y a l'eau courante. L'eau
vous arrive entre les pieds par un tuyau d'eau en
polyéthylène. Par moment le débit s'arrête pour jaillir à
nouveau un instant plus tard. Ce sont les porteurs qui
déconnectent le tuyau en amont pour les besoins de la cuisine.
Ici aussi ma recherche est vaine.
A sept
heures, c'est avec un "Good morning sir. Coffee." que notre
cuisinier se présente à l'entrée de chaque tente. Il nous sert
une grande tasse de café bien chaud. Il est suivi quelques
minutes plus tard par un porteur qui nous amène une grande
bassine d'eau chaude pour notre toilette. Pendant ce temps
notre petit déjeuner finit de se préparer.
Il
fait beau, les caravanes de yacks et de trekkeurs défilent
déjà devant la lodge. Je retrouve Jac et Michel sur la
terrasse pour avaler un copieux déjeuner. Eux ont déjà rangé
leurs affaires et les porteurs entreprennent le démontage de
leur tente. Devant cet empressement, je reviens vite boucler
mes bagages. Comme c'est le premier jour, ils doivent
organiser une répartition équitable des charges.
A 7 h
30 c'est le départ. Moan semble pressé. J'achète en vitesse
une bouteille d'eau minérale (100 roupies soit 10 frs). Nous
remontons la Dudh Kosi. En rentrant dans Phakding, nous
traversons un torrent. Je remarque un cabanon sur la rivière.
Ce doit être un moulin utilisant la force de l'eau. La porte
est ouverte. Au dessus de la pierre qui tourne, un sac conique
est suspendu et une femme rabat les graines qui tombent, vers
le trou creusé au centre. Je commence à filmer. Michel qui n'a
pas immédiatement saisi l'intérêt de la scène, approche et
prépare son appareil photographique doté de plusieurs
objectifs nécessitant de nombreux réglages et d'un zoom.
Michel est un passionné de photos, mais le temps qu'il mette
son matériel en batterie, la femme s'aperçoit de notre
présence et claque la porte. Moan explose, ouvre violemment la
porte et semonce la pauvre femme. Nous n'osons trop poursuivre
nos prises de vue qui ont d'ailleurs perdu une partie de leur
charme, la femme s'étant réfugiée dans un coin de la pièce.
Un peu
plus loin, nous sommes doublés par deux femmes qui se livrent
à un footing matinal. Peu après, elles redescendent, toujours
en courant, puis nous redoublent toujours avec la même forme.
A cette altitude ce manège nous étonne. Nous traversons notre
premier pont suspendu. Le premier passage est toujours
surprenant. De l'autre côté, nous nous arrêtons, à la terrasse
d'une lodge pour boire un thé. Il fait très beau, le soleil a
envahi la vallée et nous en profitons pour nous délester des
vêtements les plus chauds. Michel se trouve si bien qu'il se
met en short. Nous retrouvons nos marathoniennes. Elles font
partie d'un groupe venu de Val d'Isère et la plus jeune est
championne de course en montagne, elle a terminé cinquième au
85 km du Mont Ventoux et compte gagner prochainement une
course dans le Langtang.
Alors
que nous faisons une nouvelle halte pour boire un thé, nous
croisons une caravane de tibétains. Ils sont une centaine.
Crasseux, mal habillés, ils sont très reconnaissables. Les
hommes ont les cheveux longs, certains ont la tenue chinoise.
Ils passent en file indienne, certains transportent du sel,
d'autres des sacs de vêtements manufacturés en Chine dont ils
proposent l'achat à tous ceux qu'ils rencontrent. Pour venir
du Tibet, ils ont du franchir un col proche du Cho Oyu: le
Nangpa La dont l'altitude est de 5 716 m. A voir leur
équipement, on se demande comment ils ont pu passer par un col
aussi élevé. Pourtant par ce col passe un important trafic
d'échanges commerciaux entre la Chine et le Népal.
A 10 h
nous découvrons un des premiers hauts sommets enneigés. Il
s'agit du Kusum Kangguru (6369 m). Au bord de la route je
remarque une petite carriole toute en bois et déjà très
dégradée. Je pense qu'il s'agit d'un jouet, car ici je ne vois
pas très bien où elle pourrait rouler. Nous passons aussi
devant une pépinière. Sur deux ou trois parcelles, assez
importantes pour cette vallée profonde, bien rangées en
carrés, différentes plantes sortent du sol. Ce doit être une
ferme pilote, mais aucune enseigne ne l'indique.
A 11 h
30, nous nous arrêtons et notre cuisinier nous sert un jus
d'orange chaud pour nous faire patienter en attendant que le
repas soit prêt. Moan me conseille de lui confier ma caméra.
Nous allons bientôt rentrer dans le parc national du Khumbu et
les possesseurs d'une caméra doivent s'acquitter d'une taxe de
100 $. Il ne comprend pas les raisons de cette taxe qui ne
concerne pas les appareils photos. Il réussit à me convaincre
de frauder en précisant qu'il est probable qu'elle soit
détournée par les gardes du parc.
Nous
avalons notre repas: haricots, petites saucisses accompagnées
de tibétan bread et nous reprenons notre route à 13 h. Par un
goulet, nous entrons dans le parc et présentons nos permis. Un
peu plus loin, nous arrivons au confluent de la Dudh Kosi et
de la Bhoté Kosi. De loin nous apercevons la passerelle
suspendue qui enjambe la première de ces rivières très au
dessus de ses eaux. Il nous faut monter, puis redescendre pour
la traverser. Dans cet étroit passage, nous croisons une
caravane de yacks. Nous découvrons qu'il vaut mieux leur céder
le passage que de prendre le risque d'être précipité dans la
pente ou écrasé sur le rocher.
A
partir de là, c'est la montée vers Namché Bazar. Depuis ce
matin nous nous sommes élevés de 500 m, mais nous en avons
encore autant à franchir pour atteindre les 3440 m de cette
ville. Alors que jusqu'ici nous avons fait de nombreuses
montées et descentes sur des pentes moyennes, d'un coup c'est
tout juste s'il ne faut pas mettre les mains pour progresser.
Au passage d'un promontoire, Moan nous signale qu'on peut voir
l'Everest et le petit panache de nuages accroché à sa façade
est. Il domine de 400 m la gigantesque face sud du Nuptsé.
C'est
la douzième fois de l'année que je franchis les 3000 mètres,
mais cette fois c'est pour plus de quinze jours. Nous
gravissons cette montée en deux heures, doublant de nombreux
groupes. Michel et Jac sont de bons marcheurs et Jac qui a une
grande habitude des marches collectives, a un pas rythmé comme
un métronome. Mais à l'approche de Namché, nous commençons à
en avoir assez. Je suis étonné de ne pas avoir soif, mais la
dizaine de tasses de thé que j'ai bu depuis ce matin, doit y
être pour quelque chose. Par contre, nous souffrons en voyant
de nombreux porteurs chargés chacun de plusieurs chevrons.
Michel a tenté de décoller une de leurs charges posée
verticalement contre un rocher, c'est tout juste s'il est
arrivé à la redresser.
Enfin
c'est Namché. La ville s'étage de bas en haut en demi cirque
faisant face à l'ouest et dont la partie haute frôle les 4000
m. Le spectacle est assez étonnant. Dans cette région tous les
bâtiments sont parallélépipédiques, assez espacés, et bien
alignés le long des courbes de niveaux. Cela donne
l'impression d'une cité accompagnant un grand chantier. Au
fond du cirque et au dessus de la ville, on est surpris de
trouver un vaste champ carré entouré par un mur. D'en bas, on
a du mal à imaginer qu'il s'agit d'un aménagement tant la
pente semble être verticale.
Après
un dernier virage, nous remontons la grande rue de Namché. De
chaque coté ce n'est qu'une succession d'étalages proposant
des produits de l'artisanat tibétain. Il y a foule car Namché
est une halte d'adaptation à l'altitude pour les trekkeurs.
Les moines bouddhistes ont choisi d'installer leur monastère
au nord. Quant aux touristes, ils ont préféré s'implanter sur
le plateau sud qui la domine. A voir les lodges pousser de
tous cotés, on constate que l'himalayisme a apporté une
importante prospérité à cette agglomération, mais de tout
temps Namché a été la principale ville du haut pays sherpa et
célèbre pour son commerce avec le Tibet. C'est sans doute la
plus haute grande cité du Népal.
La rue
principale s'enfonce dans le cirque puis oblique sur la
gauche. Moan nous fait entrer dans une lodge juste au dessus
de cette bifurcation. De là nous dominons la ville et
apercevons sur les nombreuses terrasses les campements des
nombreux autres groupes. Il est trois heures et en attendant
les porteurs qui ont eu plus de mal que nous à gravir la côte
de Namché, nous décidons d'aller boire une bière. Nous montons
au 1° étage de la terrasse d'une lodge voisine. Il y a là
beaucoup de monde et le panorama est magnifique. En face de
nous plusieurs sommets enneigés dont l'altitude varie entre 6
et 7000 m.. Très vite le soleil se couche et sans lui le froid
ne tarde pas à se faire sentir. Nous regagnons notre camp où
nous retrouvons nos tentes et nos affaires rangées en bon
ordre. Nous nous précipitons dans la salle à manger car elle
est chauffée par un poêle. Celui-ci est sans cheminée et si
sa chaleur est appréciée, de temps en temps il faut aérer la
pièce: soit pour activer le feu, soit pour faire disparaître
l'odeur de la bouse de yack utilisée comme combustible. De
temps à autre, le fils de la famille vient en jeter une dans
le feu. A l'extérieur, tous les murs sont couverts de ces
galettes d'excréments qui sèchent au soleil.
Nous
rencontrons là deux suisses. Une fille d'un vingtaine d'années
originaire du Valais est très anxieuse. Elle revient de Thamé
où, à 15 h, elle s'est séparée de son copain qui voulait
faire un peu d'exercice sur une partie rocheuse. Depuis, la
nuit est tombée et, il n'est toujours pas rentré. L'autre est
genevois, la quarantaine. De sa voix lente, il tente de la
rassurer, mais à l'entendre parler on ne sait s'il est
indifférent à la situation ou lui-même dans un grand état de
déprime. En face de nous s'installe deux allemands, la
soixantaine largement passée. L'un d'eux est hémiplégique.
Tous ont comme nous pour but d'aller au pied de l'Everest mais
de tous ces hôtes, nous sommes les seuls à dormir sous tente.
Notre
cuisinier nous apporte une soupe de nouilles, puis un grand
plat de pommes de terre, de pâtes et de haricots verts. Nous
avons une certaine honte d'avaler ce copieux repas devant ces
compagnons. Eux sont contraints de commander leurs plats. Le
garçon de la maison les leur apporte l'un après l'autre et ils
sont loin d'être aussi copieux que les nôtres. A 18 h la seule
ampoule de la pièce entre en fonction . Sa luminosité n'est
pas très grande, pourtant dans mon guide, j'ai lu que toutes
les lodges étaient équipées de plaques chauffantes électriques
pour la cuisine. Je n'ai pas vu non plus la centrale
électrique qui doit être au bas de la ville, ni les cables
électriques qui devraient être visibles pour offrir une telle
puissance. Il doit y avoir une erreur quelque part!
Le
lendemain à 6 h 30 lorsque le cuisinier vient m'apporter le
"black tea", je m'aperçois qu'il y a des gouttes de rosée
gelées sur la toile de nos tentes, mais bien au chaud dans mon
duvet, je n'ai pas eu froid. Une grande partie de la nuit
nous avons entendu les enfants chanter. La fatigue de la
journée et la fraîcheur de la nuit n'ont pas aiguisé notre
curiosité. Il nous a semblé qu'ils passaient de lodge en lodge
et lorsque leurs chants se sont interrompus, c'est un bruit de
tronçonneuse qui a débuté. Il s'est amplifié peu à peu jusqu'à
devenir plus mélodieux et clairement identifiable. Il
s'agissait des moines du monastère qui fêtaient la fin de la
Dassain en jouant de leurs longues trompes.
Une
fois le déjeuner avalé, Moan décide que le cuisinier nous
emmènerait faire une balade d'acclimatation à l'altitude au
dessus de Namché. Nous passons devant le monastère, puis
montons par une pente assez raide jusqu'à la crête qui
surplombe la ville. A partir de là, nous ne rencontrons plus
que des parcelles cultivées, entourées de murs en pierre très
souvent recouverts de galettes de bouses de yack qui sèchent.
Puis par un chemin assez dégagé, nous atteignons Syangboche.
Nous arrivons en même temps que le premier hélicoptère
provenant de Lukla. Ce sont des hélicoptères russes, sans
doute vendus avec leur pilote car ceux-ci sont aussi russes.
Ils font la navette et déposent les trekkeurs sur cet
altiport, le plus haut du Khumbu.
Nous
assistons étonnés à ce va et vient tout en reprenant notre
souffle. Ici nous frôlons les 4000 m. La piste descend sur ce
plateau qui domine le confluent de deux profondes vallées: la
Bhote Kosi et la Dudh Kosi. L'Ama Dablan nous apparaît déjà
comme majestueux bien qu'encore distant. Nous sommes à 3760 m
et notre horizon n'est constitué que de sommets dépassant les
6000 m. D'ici le panorama est assez proche de celui qu'on
rencontre dans les Alpes, l'espace est dégagé, les sommets
sont éloignés et ne nous dominent que de 2000 à 2500 m. Je
suis subjugué par ces quelques pointes de glace qui semblent à
portée de main et inaccessibles à la fois. Comme l'an dernier
lorsque j'étais au nord des Annapurna, je les filme à grands
coups de zoom.
Nous
reprenons notre route pour remonter le plateau jusqu'à Khumde
(3840 m), un vaste village agricole. Ce n'est qu'une
succession d'enclos que nous traversons entre les murs qui les
entourent. Parfois un yack y est parqué, parfois c'est un
groupe de femmes qui, en rang d'oignons et bêche en main,
retournent le sol pour en extraire des pommes de terre. Une
maison surmontée par plusieurs capteurs solaires attire notre
attention. Nous découvrons qu'il s'agit d'un hôpital financé
par une fondation. Alors que nous lisons les conseils donnés
pour éviter le mal des montagnes, un jeune médecin en blouse
blanche sort et nous demande si nous avons besoin de lui.
C'est un volontaire séjournant ici pour deux ans. Nous
déposons quelques roupies dans le 'Tin Pot" prévu pour les
oboles et poursuivons notre route vers l'est jusqu'à Khumjung.
Les deux villages sont assez semblables. Là nous remarquons
une fontaine financée par une fondation belge sous le couvert
du W.W.F. (World Wide Fund for Nature) et nous nous dirigeons
vers le bas du village où sur un vaste terre-plein se trouve
une école. Devant elle, nous longeons un mur de cent ou deux
cents mètres entièrement constitué de ces pierres gravées,
soit de dessins, soit de textes sacrés écrits en tibétain.
Celui-ci est particulièrement long, mais depuis Lukla nous en
avons déjà contournés beaucoup, comme tintin, toujours par la
gauche. Nous poursuivons notre marche jusqu'au bord de la
crête où nous découvrons Namché Bazar vu d'en haut. La pente
est si forte que nous avons l'impression de voir cette ville
comme d'un avion. Le chemin plonge droit sur Namché, et la
surprise passée, je ne peux résister au plaisir de dévaler
cette pente vertigineuse. De temps en temps j'attends mes
compagnons, mais dès qu'ils m'ont rejoint je me laisse à
nouveau emporter, soulevant la poussière dans la précipitation
de mes pas, profitant des effets du ravinement et des quelques
rochers du chemin pour garder la maîtrise de ma descente.
A 12 h
30 nous retrouvons notre camp où une orangeade chaude nous
attend. Rien de mieux pour nous enlever la soif. Cet apéritif
est suivi d'un bon repas et d'une bonne sieste. Mes jambes
retrouvées, je descends visiter Namché. En faisant les
magasins je trouve un stylo feutre. Je suis sauvé, je vais
pouvoir reprendre mes notes dans de bonnes conditions. En fait
tous les commerces sont concentrés sur la rue principale, mais
comme j'aime me perdre, je descends au centre du cirque. Là
sur une terrasse des tibétains ont installé leur campement.
Coté sud, un petit torrent dévale vers le fond de la vallée et
des ouvriers travaillent à la reconstruction de trois édifices
carrés l'enjambant. Ce sont d'anciens moulins à prière
utilisant la force motrice de l'eau pour lancer leurs messages
vers les dieux.
Je
regagne la lodge à 16 h au moment où notre cuisinier apporte
le thé. Dans la salle à manger je retrouve les Suisses. La
fille a retrouvé son copain qui était simplement allé dormir à
Thamé. Après le repas du soir, je me lave les dents et en
m'essuyant je me mets à saigner du nez. Depuis mon départ il a
pris de bons coups de soleil et une gerçure a éclaté. Avant
que je réalise ce qui se passe, je couvre de sang ma serviette
de toilette. Je me recouvre le nez de miel rosa et me met un
pansement. Pour la suite on verra demain.

Les terrasses de
Namché Bazar
suite |