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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

En route pour les lacs Gokyo

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            Je n'ai jamais aussi bien dormi. Comme je suis dans une ambiance française, tout m'incite à boire du thé noir. J'ai dérogé à la règle en demandant du thé au lait que je suppose moins excitant. Je ne me suis réveillé que pour "pisser". C'est fou ce que je pisse! Dire que je ne bois rien d'autre que le thé que notre cuisinier nous offre. D'habitude, en randonnée, je bois des litres d'eau. Ce sont ces sorties qui m'ont fait constater qu'au cours de la nuit deux nappes de nuages successives, ont remonté la vallée avant de se diluer dans le ciel qui est tour à tour couvert ou totalement clair.

 

            En faisant ma toilette mon nez se remet à saigner. Jac me prodigue ses soins et me pose une compresse cicatrisante. Je ressemble à un indien. Je suis un peu sceptique sur le résultat. Il est vrai que la peau de mon nez est devenue très fine, alors que d'habitude elle est grosse et grasse. C'est pourquoi un vaisseau a éclaté en surface. En me coupant les ongles, je me suis aussi aperçu qu'ils sont plus durs et plus épais.

 

            Ce matin nous avons plutôt envie de traîner et de profiter des premiers rayons du soleil, mais les porteurs ont déjà démonté nos tentes et à 8 h 30 c'est le départ. Nous montons les rues de Namché en direction du sud et au passage signons le registre au check post. Une fois la crête atteinte, notre route s'oriente vers l'est.

 

            Depuis hier, Michel a mal à la tête dès qu'il monte. De mon coté le moindre effort me fait incroyablement souffler. C'est lentement que nous progressons. Le sentier suit une pente douce, mais nous commençons à flirter avec les 4000 m.

 

            A 11 h nous sommes sur un belvédère qui domine les rivières descendant des lacs Gokyo, de l'Everest et du Makalu. Trois lodges se sont installées là, face au Kangtéga et à l'Ama Dablan. A ce confluent de vallées, il souffle un fort vent froid. Les porteurs qui nous ont précédés, ont déjà étalé une bâche bien au soleil et à l'abri du vent pour que nous puissions nous asseoir au propre et prendre confortablement notre déjeuner. Nous sommes installés dans la partie basse du hameau à une dizaine de mètres d'un chörten (les chörtens sont des monuments bouddhisques destinés à recevoir des reliques. Ce peut-être un simple monticule de pierres, un édifice plus élaboré formé d'une base cubique surmonté d'une pyramide ou une sorte de guérite décorée de scènes religieuses), point extrême du belvédère. Nos yeux sont captivés par les sommets enneigés. De l'autre coté de la vallée, sur un plateau en contrebas, nous apercevons le monastère de Thyangpoche, un très haut lieu du bouddhisme où est conservé le crâne d'un yéti. Même de loin, le site apparaît prestigieux.

 

            Pendant la préparation du repas, nous apprécions la protection du mur du champ voisin. Dès que nous terminons de manger les porteurs entreprennent la vaisselle et nous reprenons la route. Le sentier plonge en direction de Phortsé que nous voyons en face. En peu de temps nous perdons les 300 m de dénivelé durement gagnés ce matin, puis au bord de la Dudh Kosi (altitude 3750 m), au lieu de traverser la rivière, nous lui tournons le dos pour entreprendre l'ascension du chemin opposé à travers une très belle forêt d'aulnes, de rhododendrons et de pins. En gravisant ce sentier abrupt Moan nous montre que l'écorce de l'aulne se délite en feuilles fines et résistantes, et nous explique que la tradition veut que ce soit sur une telle feuille qu'un roi ait écrit un message adressé à un de ses amis.

 

            Dans cette forêt, nous progressons en compagnie d'un groupe de français de Haute Savoie. Personne n'est pressé, la beauté des lieux et l'effort accru par l'altitude, nous ont rendus très sage. Au passage, dans un enclos, nous découvrons les premiers chamois himalayens.

 

            C'est à 15 h 30 que nous arrivons à Dole (4080 m). Il ne s'agit pas réellement d'un village. Il n'y a qu'une vaste lodge au pied de la falaise et de nombreux enclos descendant jusqu'à la rivière. Il commence à faire frais et en attendant les porteurs, Moan nous invite à prendre un thé à l'intérieur. Comme dans presque toutes les lodges du Khumbu, la salle commune est vaste, entourée par une banquette devant laquelle se trouve des tables. Au centre un poêle dont on ne sait s'il chauffe ou s'il fait décoration. Les trekkeurs arrivent les uns après les autres et nous y retrouvons notre genevois qui ne marche pas plus vite qu'il ne parle, mais qui fait tout de même son chemin. Jac fait la conversation avec une fille, style suédoise, qui vient d'arriver en tenue légère pour la température ambiante. Elle fait partie du groupe de Val d'Isère, semble aussi bien parler l'allemand que l'anglais ou le français, mais elle laisse s'échapper un léger accent. Elle s'est tordu la cheville et a du mal à marcher.

 

            Moan vient nous chercher, les porteurs sont arrivés, ils ont installé leur cuisine dans une cabane située au beau milieu d'un vaste champ, juste au dessous de la lodge. Notre quatre heures est prêt. Nous avalons volontiers le thé chaud et les biscuits qu'ils nous servent, mais nous n'avons pas trop envie de nous attarder à ce pique nique. Il fait trop froid. Nous regagnons la lodge en attendant que les tentes soient montées. Jac qui est allée faire ses besoins près de la rivière, nous appelle. Elle a vu des perdrix. Nous n'avons pas à faire beaucoup d'efforts pour les retrouver. Comme nous sommes dans un parc national, elles ne sont pas très farouches.

 

            Il est 18 h 10, la faim nous tenaille et la nuit est déjà bien tombée. Moan vient nous chercher. L'idée de devoir manger dehors m'effraye un peu, mais c'est dans une pièce de la cabane qu'il nous conduit. Un petit feu réverbère sa chaleur sur une grosse pierre. Elle complète agréablement celle de la cuisine voisine. La bâche qui nous sert de table a été mise en place et de petits matelas mousse ont été disposés pour nous servir de siège. J'apporte ma batterie solaire et suspends mon tube au néon. L'essai est concluant, j'ai suffisamment de luminosité pour pouvoir filmer.

 

            Le repas commence par une soupe de nouilles, suivie par des "momos". La soupe avalée, Jac n'a plus faim. Michel ne semble pas avoir beaucoup plus d'appétit. Tous les deux, ne sont pas en très grande forme, ils pensent avoir pris un rhume à Namché. Pour ma part, je suis fort heureux de ce copieux repas qui se termine sur une salade de fruits. Moan s'est lancé dans l'histoire de son pays, de sa famille et des divinités. Il est intarissable sur ces sujets.

 

            Lorsque nous nous décidons à rejoindre nos tentes, je crains d'avoir froid. C'est à peine si je me déshabille et j'enroule mon duvet dans une couverture de survie. Le sommeil n'arrive pas à venir. Dès que j'enfonce ma tête dans le duvet, j'ai la sensation d'étouffer et mon coeur se met à battre à 100 à l'heure. Quand je garde la tête en dehors du duvet, le froid me serre le crâne. Je tente de me calmer, rien n'y fait. A 19 h 30 je sors pour pisser. Le ciel est clair, tout étoilé et comme la lune est pleine, tous les sommets enneigés des environs offrent un spectacle majestueux. A 21 h 30 je n'ai pas encore fermé l'oeil. Je sors une nouvelle fois, le ciel est totalement couvert mais il me semble qu'il fait moins froid que la nuit dernière. Ce doit être les nuages qui emprisonnent la chaleur. En cherchant à m'éclairer, je me rends compte que mon tube au néon supporte mal le froid. Je suis contraint de le garder avec moi dans le duvet. Enfin, je trouve le sommeil après avoir décidé à dormir avec un serre-tête.

 

            La nuit demeure tout de même assez agitée. La pente du terrain suit la diagonale de la tente et m'oblige à me cramponner au matelas. Au lever du jour, j'ai mal au dos. Dans la nuit le vent s'est levé, la température a chuté et entre la couverture de survie et mon duvet, la condensation a déposé des glaçons. Nos toiles de tente, comme la toison des yacks qui ont passé la nuit à coté de nous, sont recouvertes de givre. Heureusement, dès que le soleil apparaît, la chaleur revient et la fonte du givre suit de très prêt le recul de l'ombre. Nos toiles coulent l'eau. La journée s'annonce très belle. Le ciel, totalement dégagé, révèle les sommets qui dominent Dole. Ils entourent un cirque aussi impressionnant que lugubre, qui plonge sur nous.

 

            A 7 h 30 c'est le départ. Les toiles de tente sont pliées à peine sèches. Nous commençons par une montée assez raide, puis la pente s'adoucit. Au passage, pour nous encourager, nous découvrons une stèle à la mémoire d'un italien mort du mal des montagnes. A 10 h 30 nous arrivons à Luza, à 11 h à Machhermo (4410 m). Un peu avant d'arriver, nous croisons un guide de l'agence, descendant en short et en petite foulée. Il explique à Moan, qu'un de ses clients à un oedème pulmonaire et qu'il descend chercher l'hélicoptère. Puis ce sont deux français qui apostrophent Moan. Je ne les reconnais pas et ne réalise pas qui ils sont. L'un d'eux est natif de St Auban, l'autre est des Mées. Ils sont beau-frères. Catherine m'avait proposé de faire le trek avec eux mais ils n'avaient pas été enthousiasmés par cette proposition. Ils m'avaient précisé qu'ils étaient avec un couple de Haute Savoie, que celà posait des problèmes financiers. J'en avais déduit qu'ils étaient accompagnés par un guide de haute montagne. Ils nous expliquent que c'est leur copain, guide, qui est malade. Il souffre, depuis plusieurs jours, d'un rhume qui s'avére être un oedème. Ayant beaucoup lu sur le mal des montagnes, je suis étonné de la désinvolture avec laquelle ils laissent leur copain descendre par ses propres moyens. Je les trouve trop préoccupés de savoir si ce contre-temps ne les empêchera pas de monter à Island Peak. J'apprendrais plus tard qu'ils se sont entraînés ensemble depuis deux ans, qu'ils ont gravi les plus hauts sommets des Alpes. C'est sans doute ce sur entraînement qui sera la cause de leurs ennuis. Bien que rapidement rapatrié et soigné, tant à Katmandou qu'en France, le guide décèdera moins d'un mois plus tard.

 

            Outre cet évènement, l'ambiance de Machhermo est assez lugubre. Nous nous arrêtons dans la cour d'une lodge où l'on nous apporte une orangeade chaude. Il souffle un petit vent froid et le village sort à peine de l'ombre. Moan semble indécis. Nos sacs attendent sur le banc qui entoure la cour. Un italien, style très montagnard, fait les cent pas, pendant qu'à l'abri d'un mur nous tentons de nous imbiber de la chaleur du soleil. Juste au dessus de nous un pic vertigineux émerge des nuages qui l'entoure. C'est le Kiajo Ri (6186 m). Un peu plus au nord, au fond du cirque, d'un pic triangulaire de 5949 m descend un glacier. Plus au sud, un sommet enneigé aurait une altitude de 6977 m. Plein sud, au bout de la vallée, le Tamserku est toujours aussi surprenant. Les arêtes de deux de ses sommets (6608 m et 6346 m) forment un V et semblent tranchantes comme des lames de rasoir. Les porteurs tardent à monter les tentes. Un temps j'ai pensé que nous ne coucherions pas ici. En fait les terrasses de la lodge sont très occupées et Moan a attendu le départ d'un groupe d'italien qui a tardé à démonter son camp.

 

            Le repas terminé, les porteurs se décident à monter les tentes et nous en profitons pour faire une petite sieste. Nos italiens débarquent, démontent leur matériel à grand bruit et perturbent mon sommeil. Avec Michel, je décide de remonter la crête d'une ancienne morraine en direction du Kiajo Ri. Nous ne nous arrêtons que lorsque le soleil s'apprête à passer derrière les montagnes. Là, nous rencontrons un allemand solitaire. Parti plus tôt, il est monté jusqu'à l'endroit où la falaise devient rocheuse. Le panorama est magnifique, mais le froid commence à se faire sentir. L.orsque nous regagnons le camp il est 15 h 45 et les rayons du soleil n'illuminent plus que les sommets qui nous font face. Nous trouvons nos porteurs jouant aux cartes, à l'abri d'un mur, juste sous la terrasse de la lodge. Ils ont installé leur cuisine dans le cabanon d'à coté.

 

            A la nuit tombée, nous prenons le repas du soir sous la tente de Moan. A la différence des notres qui sont canadiennes, c'est une tente tunnel. Jac est à nouveau sans appétit et Michel ne mange guère. Je suis le seul à  tout dévorer. Comme l'altitude commence à développer un important balonnement j'avale les deux comprimés de carbosylane. Moan a mal à la tête, il me réclame un comprimé d'aspirine.

 

            En regagnant nos tentes pour nous coucher, nous découvrons un ciel si clair qu'il révèle la voie lactée comme je ne l'ai jamais vue. C'est sur ce merveilleux spectacle que s'achève ma première semaine de voyage. En m'endormant, je ne peux m'empêcher de penser à cet étrange phénomène qui fait que le ciel puisse se couvrir et se découvrir aussi rapidement.

 

            La carbosylane a fait son effet, pourtant des problèmes de transit m'ont réveillé. Au petit jour, lorsque je me lève, mon gant de toilette est aussi dur qu'un bout de bois. Nos tentes sont couvertes de glace et trois yacks qui paissent sur la terrasse en dessous, ont le dos blanc de givre.

 

            7 h 30, Moan donne le signal du départ. Les tentes sont démontées sans avoir eu le temps de sécher. Nous grimpons sur la crête montée la veille et poursuivons notre route en remontant la vallée en direction du nord. Tout d'un coup nous sommes devant un amas de blocs qu'un torrent assourdissant dévale. Nous sommes au pied de la moraine frontale du glacier qui descend du Cho Oyu (8 153 m). C'est le plus grand du Népal. La chaine du Cho Oyu forme un cirque d'où deux glaciers descendent, se rejoignent et ouvrent un profond sillon d'une vingtaine de kilomètres. Sur un dénivellé d'environ 200 m la progression n'est pas évidente. Les rochers sont en équilibre et verglacés. A cette altitude le souffle manque rapidement. Tout en tentant de me sortir le plus rapidement possible de ce passage encombré, j'ai une pensée admirative pour les porteurs qui grimpent, sautent et progressent dans ces éboulis rocheux avec des charges autrement plus lourdes que la mienne. Nous croisons l'un d'eux portant une femme sur le dos. Elle a du ressentir les premiers symptômes du mal des montagnes et pour elle, une chaise de fortune a été construite. Il nous semble reconnaître cette petite bonne femme, assez remarquable que nous avons plusieurs fois rencontrée, marchant lentement en s'appuyant sur un bâton. Sa tenue était particulière, elle était toujours avec une longue robe ce qui est rare ici, un chapeau au large bord et s'appuyait sur un baton pour marcher. Mais ce rapprochement n'est qu'une supposition car, de ce que nous pouvons voir, seul le visage dépasse d'un amoncellement de couvertures.

 

            Une fois la moraine franchie, nous retrouvons une pente plus clémente et remontons la vallée sur sa rive ouest. Nous passons devant un premier lac, pas plus grand qu'une marre, puis accédons à un deuxième plus vaste et triangulaire aux eaux vertes. Nous sommes étonnés de voir un canard solitaire nager à sa surface. Nous longeons sa plus grande rive, les deux autres sont inaccessibles tant elles s'incrustent dans les flancs vertigineux de la montagne qui les borde. Nous nous arrêtons à sa pointe nord, à Longponga. Une lodge et quelques murets nous abritent un moment de la fraicheur du vent qui souffle. Michel me montre sur l'autre rive de la vallée, un groupe de trekkeurs qui montent. Il est vraisemblable qu'ils vont au col de Chola La pour rejoindre la vallée de Lobuché. Moan nous confirme que ce sera le chemin que nous devrons emprunter dans trois jours.

 

            Je n'ose encore me l'avouer, mais un léger mal de tête commence à se manifester. Remontant toujours la vallée, nous longeons sur notre droite la moraine latérale du glacier. Lorsqu'à 11 h nous atteignons le troisième lac et le village de Gokyo (4 750 m), elle atteint une hauteur de 100 à 150 m de haut. Le village n'est constitué que de lodges et d'enclos. Moan nous installe tout en bas au bord du lac. Celui-ci est triangulaire, comme le précédent, mais un peu plus vaste. Malgré des formes et des dimensions différentes, je ne peux m'empêcher de faire une comparaison avec certains aspects de la géologie du lac d'Allos.

 

            Le cuisinier s'est immédiatement mis au travail et les porteurs nous ont installé bache et matelas mousse pour prendre notre repas au soleil, à l'abri du vent, le long du mur de la lodge et juste au bord du lac. Malgré l'ambiance bucolique, la forme n'est pas grande. Il souffle un vent très froid et mon mal de tête a empiré. L'appétit de Jac et de Michel n'est  pas revenu. Ils pensent avoir un bon rhume. Aussi le repas passé, nous nous précipitons vers nos tentes pour faire la sieste.

 

            Comme je n'arrive pas à trouver le sommeil, je décide d'aller visiter le village. Je monte sur la moraine. Depuis notre arrivée, de nombreux groupes se sont installés. Plusieurs d'entre eux disposent de tentes fluos qu'ils ont bien alignées, ce qui est du meilleur effet. Catherine m'avait dit qu'il n'y avait pas de lodge à Gokyo, en fait il y en a plusieurs. On sent qu'elles sont récentes, plusieures disposent d'un solarium ce que je n'ai pas vu ailleurs. Je remonte les différentes terrasses, cherchant mon passage entre les murets, puis tente de trouver un itinéraire pour atteindre la crête où j'aperçois des trekkeurs.

 

            Arrivé en haut, il fait un vent terrible et je suis totalement déçu de découvrir ce qu'est un glacier dans l'Himalaya. Ici nous sommes loin des vastes étendues blanches des Alpes. Le glacier est là-bas au fond, 100 m plus bas, totalement recouvert par des débris de roches grises et parsemé de petits lacs. Loin d'être plate, sa surface est comme animée par un mouvement de vagues. Le traverser doit être possible, mais cela doit être fastidieux de descendre, puis de trouver son chemin au milieu de ce dédale morne et inhospitalier. Je fais quelques photos, quelques séquences vidéo et ne m'attarde pas dans ce lieu sinistre.

 

            Maintenant j'ai un mal de tête comme je n'en ai jamais eu. Le moindre mouvement m'est insupportable et la descente est horrible. Arrivé au camp, je me fais donner de l'eau et j'avale un comprimé d'aspirine. Avec la disparition du soleil, les nuages ont envahi le ciel et la surface du lac s'est recouverte d'une petite couche de fumée. Quant à la température, elle semble s'être adoucie. Je me mets en tongs et me plonge dans Alexendra David Neel.

 

            A 16 h Moan nous appelle pour le thé. Nous nous retrouvons dans la salle à manger de la lodge. Elle n'est pas d'une grande propreté, mais elle est bien rangée. Nous sommes assis sur les banquettes dans un angle. Une vieille alimente le feu pendant que sa fille s'affaire à la cuisine. Je suis toujours émerveillé par ce travail domestique que j'ai déjà longuement observé lors de mon précédent séjour. Nous apprécions la chaleur du thé envahissant notre bouche puis notre corps tout entier, mais notre moral est au plus bas. Jac et Michel sont encore plus mal que moi. Il est évident que nous avons du mal à affronter le froid et que nous ne sommes pas encore adaptés à l'altitude. Aussi je propose que nous abandonnions l'idée de passer par le col de Chola La. Jac toujours bienveillante, craint que je fasse cela pour eux, que je n'ose leur dire que cela me dérange. Je les assure que je ne suis pas en meilleur état qu'eux et que je ne suis pas certain de monter à Gokyo Peak, comme cela était prévu. Avec la même sollicitude que Jac, je ne cesse de répéter que je suis là pour mon plaisir et non pour faire des exploits. Sur ces bonnes paroles nous regagnons nos tentes et nous enfouissons dans nos duvets en attendant le repas du soir.

 

            A 18 h nous nous retrouvons pour manger dans la lodge. Comme les soirs précédents, j'amène mon néon et ma batterie pour nous éclairer. Mon tube s'avère de plus en plus capricieux. S'il nous diffuse une lumière appréciable, je suis obligé de le garder au chaud dans mon duvet pour qu'il fonctionne. Mon mal de tête va beaucoup mieux et nous décidons que le lendemain je monterais, seul, avec Moan à Gokyo Peak pendant que Jac et Michel redescendront à Macchermo où nous nous retrouverons.

 

            La nuit s'avère rude. A partir de 2 h du matin, le froid est revenu. Bien que je dorme tout habillé dans mon duvet, j'ai froid. Mon mal de tête est revenu, heureusement, toutes les cinq minutes je sors pisser et ce n'est pas du chiquet, j'urine vraiment. De ce coté, je n'ai pas le mal des montagnes. A chaque fois que je regagne la tente, c'est pour me replonger un peu plus recroquevillé dans mon duvet.

 

            Au lever du jour, je ne sais toujours pas ce que je dois faire et c'est après un tirage au sort que je décide de faire tout de même l'ascension. A 7 h 30 nous quittons le camp. Je rassure comme je peux Jac et Michel qui sont partagés entre le plaisir de me laisser monter et inquiets de m'abandonner. La montée est moins rude que prévue. Je prends mon rythme, souffle profondément et nous atteignons le sommet à 9 h sans que je ne ressente la moindre fatigue. Il y a déjà là une dizaine de personnes éparpillées sur les différents blocs de rochers de la crête. Il fait assez doux, il n'y a pas le moindre souffle de vent. Nous sommes au dessus des nuages qui masquent le fond de la vallée. Le ciel est totalement dégagé. Le panorama est sans doute l'un des plus extraordinaire du monde. Il permet de voir à l'est la Makalu (8 475 m), un peu plus au nord le Lotsé (8 501 m), puis l'Everest (8 848 m) et à l'ouest le Cho Oyu (8 143m). En matière de montagne, il est impossible de faire mieux. Je parcours le sommet pour trouver le meilleur point de vue, mitraille et filme en tous sens. Enfin, pour la postérité, je demande à Moan de me photographier devant l'Everest.

                        

            Ce fabuleux spectacle m'a donné des ailes. Je n'ai plus le moindre mal de tête. Lorsque nous entreprenons la descente, je commence à sauter d'un rocher sur l'autre et à dévaler le sentier. Moan m'emboîte le pas et je sens qu'il est tout aussi grisé que moi. Nous sommes comme des gamins, sans la moindre pitié pour les trekkeurs que nous croisons qui, en pleine ascension, s'arrêtent tous les dix pas pour reprendre leur souffle. Depuis notre départ les nuages ont pris de l'altitude et ils sont maintenant au niveau du premier tiers de la montée. Lorsque nous les atteignons, je retrouve notre suisse, montant de son pas calme. Quelques mots d'encouragements et nous repartons. A 10 h nous sommes à la lodge où j'avale deux thés coup sur coup pendant que Moan règle la note de notre séjour.

 

Yacks au lever du jour

         Nous reprenons notre route au même rythme que nous avons descendu Gokyo Peak. A grandes enjambées nous passons devant les lacs inférieurs. Nous croisons le monsieur hémiplégique rencontré à Namché Bazar. Son handicap ne l'a pas empêché d'être déjà là. Quant à nous, nous poursuivons notre route, sautant de rocher en rocher dans la descente de la moraine frontale. Moan s'étonne un peu de mon empressement, mais est tout heureux de s'éclater comme moi. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a pas un népalais qui ne résiste à une telle tentation lorsqu'il en a l'occasion. Enfin nous arrivons à la crête qui surplombe Machhermo. Tout en bas je vois Jac et Michel sur le campement de l'avant veille. Je leur lance un grand coup de sifflet, ils nous ont reconnus et nous font signe de la main pendant que nous nous élançons dans une ultime descente.

 

            Il est 11 h 30, je raconte notre aventure, la beauté du panorama, notre descente au pas de course et notre forme retrouvée. Jac et Michel sont heureux pour nous. Eux vont mieux, ils n'ont plus mal à la tête. Le cuisinier nous sert, comme à l'habitude, un bon repas et à peine terminé, nous reprenons la route et descendons à Dole où nous avions séjourné trois jours plus tôt. Là je me fais préparer une grande bassine d'eau chaude pour me laver les pieds. Cela fait une semaine que je n'ai pas quitté mes chaussettes. Elles sont rougies par la poussière qui s'y est incrustée et sont bonnes à jeter, l'expérience de l'an dernier m'a montré qu'il était impossible de les récupérer.

 

            Le temps est très couvert et nous nous réfugions dans la salle à manger de la lodge pendant que le cuisinier nous prépare le repas. La chaleur du poële central est un peu symbolique, mais lorsqu'il fait froid, même les symboles sont réconfortants. La soirée s'achève avec le repas du soir pris dans la cabane, à coté de nos porteurs. Malgré le froid, l'ambiance est détendue et Moan intarissable en histoires.

 

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