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Je n'ai jamais aussi bien dormi. Comme je suis dans une
ambiance française, tout m'incite à boire du thé noir. J'ai
dérogé à la règle en demandant du thé au lait que je suppose
moins excitant. Je ne me suis réveillé que pour "pisser".
C'est fou ce que je pisse! Dire que je ne bois rien d'autre
que le thé que notre cuisinier nous offre. D'habitude, en
randonnée, je bois des litres d'eau. Ce sont ces sorties qui
m'ont fait constater qu'au cours de la nuit deux nappes de
nuages successives, ont remonté la vallée avant de se diluer
dans le ciel qui est tour à tour couvert ou totalement clair.
En
faisant ma toilette mon nez se remet à saigner. Jac me
prodigue ses soins et me pose une compresse cicatrisante. Je
ressemble à un indien. Je suis un peu sceptique sur le
résultat. Il est vrai que la peau de mon nez est devenue très
fine, alors que d'habitude elle est grosse et grasse. C'est
pourquoi un vaisseau a éclaté en surface. En me coupant les
ongles, je me suis aussi aperçu qu'ils sont plus durs et plus
épais.
Ce
matin nous avons plutôt envie de traîner et de profiter des
premiers rayons du soleil, mais les porteurs ont déjà démonté
nos tentes et à 8 h 30 c'est le départ. Nous montons les rues
de Namché en direction du sud et au passage signons le
registre au check post. Une fois la crête atteinte, notre
route s'oriente vers l'est.
Depuis
hier, Michel a mal à la tête dès qu'il monte. De mon coté le
moindre effort me fait incroyablement souffler. C'est
lentement que nous progressons. Le sentier suit une pente
douce, mais nous commençons à flirter avec les 4000 m.
A 11 h
nous sommes sur un belvédère qui domine les rivières
descendant des lacs Gokyo, de l'Everest et du Makalu. Trois
lodges se sont installées là, face au Kangtéga et à l'Ama
Dablan. A ce confluent de vallées, il souffle un fort vent
froid. Les porteurs qui nous ont précédés, ont déjà étalé une
bâche bien au soleil et à l'abri du vent pour que nous
puissions nous asseoir au propre et prendre confortablement
notre déjeuner. Nous sommes installés dans la partie basse du
hameau à une dizaine de mètres d'un chörten (les chörtens sont
des monuments bouddhisques destinés à recevoir des reliques.
Ce peut-être un simple monticule de pierres, un édifice plus
élaboré formé d'une base cubique surmonté d'une pyramide ou
une sorte de guérite décorée de scènes religieuses), point
extrême du belvédère. Nos yeux sont captivés par les sommets
enneigés. De l'autre coté de la vallée, sur un plateau en
contrebas, nous apercevons le monastère de Thyangpoche, un
très haut lieu du bouddhisme où est conservé le crâne d'un
yéti. Même de loin, le site apparaît prestigieux.
Pendant la préparation du repas, nous apprécions la protection
du mur du champ voisin. Dès que nous terminons de manger les
porteurs entreprennent la vaisselle et nous reprenons la
route. Le sentier plonge en direction de Phortsé que nous
voyons en face. En peu de temps nous perdons les 300 m de
dénivelé durement gagnés ce matin, puis au bord de la Dudh
Kosi (altitude 3750 m), au lieu de traverser la rivière, nous
lui tournons le dos pour entreprendre l'ascension du chemin
opposé à travers une très belle forêt d'aulnes, de
rhododendrons et de pins. En gravisant ce sentier abrupt Moan
nous montre que l'écorce de l'aulne se délite en feuilles
fines et résistantes, et nous explique que la tradition veut
que ce soit sur une telle feuille qu'un roi ait écrit un
message adressé à un de ses amis.
Dans
cette forêt, nous progressons en compagnie d'un groupe de
français de Haute Savoie. Personne n'est pressé, la beauté des
lieux et l'effort accru par l'altitude, nous ont rendus très
sage. Au passage, dans un enclos, nous découvrons les premiers
chamois himalayens.
C'est
à 15 h 30 que nous arrivons à Dole (4080 m). Il ne s'agit pas
réellement d'un village. Il n'y a qu'une vaste lodge au pied
de la falaise et de nombreux enclos descendant jusqu'à la
rivière. Il commence à faire frais et en attendant les
porteurs, Moan nous invite à prendre un thé à l'intérieur.
Comme dans presque toutes les lodges du Khumbu, la salle
commune est vaste, entourée par une banquette devant laquelle
se trouve des tables. Au centre un poêle dont on ne sait s'il
chauffe ou s'il fait décoration. Les trekkeurs arrivent les
uns après les autres et nous y retrouvons notre genevois qui
ne marche pas plus vite qu'il ne parle, mais qui fait tout de
même son chemin. Jac fait la conversation avec une fille,
style suédoise, qui vient d'arriver en tenue légère pour la
température ambiante. Elle fait partie du groupe de Val
d'Isère, semble aussi bien parler l'allemand que l'anglais ou
le français, mais elle laisse s'échapper un léger accent. Elle
s'est tordu la cheville et a du mal à marcher.
Moan
vient nous chercher, les porteurs sont arrivés, ils ont
installé leur cuisine dans une cabane située au beau milieu
d'un vaste champ, juste au dessous de la lodge. Notre quatre
heures est prêt. Nous avalons volontiers le thé chaud et les
biscuits qu'ils nous servent, mais nous n'avons pas trop envie
de nous attarder à ce pique nique. Il fait trop froid. Nous
regagnons la lodge en attendant que les tentes soient montées.
Jac qui est allée faire ses besoins près de la rivière, nous
appelle. Elle a vu des perdrix. Nous n'avons pas à faire
beaucoup d'efforts pour les retrouver. Comme nous sommes dans
un parc national, elles ne sont pas très farouches.
Il est
18 h 10, la faim nous tenaille et la nuit est déjà bien
tombée. Moan vient nous chercher. L'idée de devoir manger
dehors m'effraye un peu, mais c'est dans une pièce de la
cabane qu'il nous conduit. Un petit feu réverbère sa chaleur
sur une grosse pierre. Elle complète agréablement celle de la
cuisine voisine. La bâche qui nous sert de table a été mise en
place et de petits matelas mousse ont été disposés pour nous
servir de siège. J'apporte ma batterie solaire et suspends mon
tube au néon. L'essai est concluant, j'ai suffisamment de
luminosité pour pouvoir filmer.
Le
repas commence par une soupe de nouilles, suivie par des "momos".
La soupe avalée, Jac n'a plus faim. Michel ne semble pas avoir
beaucoup plus d'appétit. Tous les deux, ne sont pas en très
grande forme, ils pensent avoir pris un rhume à Namché. Pour
ma part, je suis fort heureux de ce copieux repas qui se
termine sur une salade de fruits. Moan s'est lancé dans
l'histoire de son pays, de sa famille et des divinités. Il est
intarissable sur ces sujets.
Lorsque nous nous décidons à rejoindre nos tentes, je crains
d'avoir froid. C'est à peine si je me déshabille et j'enroule
mon duvet dans une couverture de survie. Le sommeil n'arrive
pas à venir. Dès que j'enfonce ma tête dans le duvet, j'ai la
sensation d'étouffer et mon coeur se met à battre à 100 à
l'heure. Quand je garde la tête en dehors du duvet, le froid
me serre le crâne. Je tente de me calmer, rien n'y fait. A 19
h 30 je sors pour pisser. Le ciel est clair, tout étoilé et
comme la lune est pleine, tous les sommets enneigés des
environs offrent un spectacle majestueux. A 21 h 30 je n'ai
pas encore fermé l'oeil. Je sors une nouvelle fois, le ciel
est totalement couvert mais il me semble qu'il fait moins
froid que la nuit dernière. Ce doit être les nuages qui
emprisonnent la chaleur. En cherchant à m'éclairer, je me
rends compte que mon tube au néon supporte mal le froid. Je
suis contraint de le garder avec moi dans le duvet. Enfin, je
trouve le sommeil après avoir décidé à dormir avec un
serre-tête.
La
nuit demeure tout de même assez agitée. La pente du terrain
suit la diagonale de la tente et m'oblige à me cramponner au
matelas. Au lever du jour, j'ai mal au dos. Dans la nuit le
vent s'est levé, la température a chuté et entre la couverture
de survie et mon duvet, la condensation a déposé des glaçons.
Nos toiles de tente, comme la toison des yacks qui ont passé
la nuit à coté de nous, sont recouvertes de givre.
Heureusement, dès que le soleil apparaît, la chaleur revient
et la fonte du givre suit de très prêt le recul de l'ombre.
Nos toiles coulent l'eau. La journée s'annonce très belle. Le
ciel, totalement dégagé, révèle les sommets qui dominent Dole.
Ils entourent un cirque aussi impressionnant que lugubre, qui
plonge sur nous.
A 7 h 30 c'est le départ. Les toiles de tente sont pliées à
peine sèches. Nous commençons par une montée assez raide, puis
la pente s'adoucit. Au passage, pour nous encourager, nous
découvrons une stèle à la mémoire d'un italien mort du mal des
montagnes. A 10 h 30
nous arrivons à Luza, à 11 h à Machhermo (4410 m).
Un peu avant d'arriver, nous croisons un
guide de l'agence, descendant en short et en petite foulée. Il
explique à Moan, qu'un de ses clients à un oedème pulmonaire
et qu'il descend chercher l'hélicoptère. Puis ce sont deux
français qui apostrophent Moan. Je ne les reconnais pas et ne
réalise pas qui ils sont. L'un d'eux est natif de St Auban,
l'autre est des Mées. Ils sont beau-frères. Catherine m'avait
proposé de faire le trek avec eux mais ils n'avaient pas été
enthousiasmés par cette proposition. Ils m'avaient précisé
qu'ils étaient avec un couple de Haute Savoie, que celà posait
des problèmes financiers. J'en avais déduit qu'ils étaient
accompagnés par un guide de haute montagne. Ils nous
expliquent que c'est leur copain, guide, qui est malade. Il
souffre, depuis plusieurs jours, d'un rhume qui s'avére être
un oedème. Ayant beaucoup lu sur le mal des montagnes, je suis
étonné de la désinvolture avec laquelle ils laissent leur
copain descendre par ses propres moyens. Je les trouve trop
préoccupés de savoir si ce contre-temps ne les empêchera pas
de monter à Island Peak. J'apprendrais plus tard qu'ils se
sont entraînés ensemble depuis deux ans, qu'ils ont gravi les
plus hauts sommets des Alpes. C'est sans doute ce sur
entraînement qui sera la cause de leurs ennuis. Bien que
rapidement rapatrié et soigné, tant à Katmandou qu'en France,
le guide décèdera moins d'un mois plus tard.
Outre
cet évènement, l'ambiance de Machhermo est assez lugubre. Nous
nous arrêtons dans la cour d'une lodge où l'on nous apporte
une orangeade chaude. Il souffle un petit vent froid et le
village sort à peine de l'ombre. Moan semble indécis. Nos sacs
attendent sur le banc qui entoure la cour. Un italien, style
très montagnard, fait les cent pas, pendant qu'à l'abri d'un
mur nous tentons de nous imbiber de la chaleur du soleil.
Juste au dessus de nous un pic vertigineux émerge des nuages
qui l'entoure. C'est le Kiajo Ri (6186 m). Un peu plus au
nord, au fond du cirque, d'un pic triangulaire de 5949 m
descend un glacier. Plus au sud, un sommet enneigé aurait une
altitude de 6977 m. Plein sud, au bout de la vallée, le
Tamserku est toujours aussi surprenant. Les arêtes de deux de
ses sommets (6608 m et 6346 m) forment un V et semblent
tranchantes comme des lames de rasoir. Les porteurs tardent à
monter les tentes. Un temps j'ai pensé que nous ne coucherions
pas ici. En fait les terrasses de la lodge sont très occupées
et Moan a attendu le départ d'un groupe d'italien qui a tardé
à démonter son camp.
Le
repas terminé, les porteurs se décident à monter les tentes et
nous en profitons pour faire une petite sieste. Nos italiens
débarquent, démontent leur matériel à grand bruit et
perturbent mon sommeil. Avec Michel, je décide de remonter la
crête d'une ancienne morraine en direction du Kiajo Ri. Nous
ne nous arrêtons que lorsque le soleil s'apprête à passer
derrière les montagnes. Là, nous rencontrons un allemand
solitaire. Parti plus tôt, il est monté jusqu'à l'endroit où
la falaise devient rocheuse. Le panorama est magnifique, mais
le froid commence à se faire sentir. L.orsque nous regagnons
le camp il est 15 h 45 et les rayons du soleil n'illuminent
plus que les sommets qui nous font face. Nous trouvons nos
porteurs jouant aux cartes, à l'abri d'un mur, juste sous la
terrasse de la lodge. Ils ont installé leur cuisine dans le
cabanon d'à coté.
A la
nuit tombée, nous prenons le repas du soir sous la tente de
Moan. A la différence des notres qui sont canadiennes, c'est
une tente tunnel. Jac est à nouveau sans appétit et Michel ne
mange guère. Je suis le seul à tout dévorer. Comme l'altitude
commence à développer un important balonnement j'avale les
deux comprimés de carbosylane. Moan a mal à la tête, il me
réclame un comprimé d'aspirine.
En
regagnant nos tentes pour nous coucher, nous découvrons un
ciel si clair qu'il révèle la voie lactée comme je ne l'ai
jamais vue. C'est sur ce merveilleux spectacle que s'achève ma
première semaine de voyage. En m'endormant, je ne peux
m'empêcher de penser à cet étrange phénomène qui fait que le
ciel puisse se couvrir et se découvrir aussi rapidement.
La
carbosylane a fait son effet, pourtant des problèmes de
transit m'ont réveillé. Au petit jour, lorsque je me lève, mon
gant de toilette est aussi dur qu'un bout de bois. Nos tentes
sont couvertes de glace et trois yacks qui paissent sur la
terrasse en dessous, ont le dos blanc de givre.
7 h
30, Moan donne le signal du départ. Les tentes sont démontées
sans avoir eu le temps de sécher. Nous grimpons sur la crête
montée la veille et poursuivons notre route en remontant la
vallée en direction du nord. Tout d'un coup nous sommes devant
un amas de blocs qu'un torrent assourdissant dévale. Nous
sommes au pied de la moraine frontale du glacier qui descend
du Cho Oyu (8 153 m). C'est le plus grand du Népal. La chaine
du Cho Oyu forme un cirque d'où deux glaciers descendent, se
rejoignent et ouvrent un profond sillon d'une vingtaine de
kilomètres. Sur un dénivellé d'environ 200 m la progression
n'est pas évidente. Les rochers sont en équilibre et
verglacés. A cette altitude le souffle manque rapidement. Tout
en tentant de me sortir le plus rapidement possible de ce
passage encombré, j'ai une pensée admirative pour les porteurs
qui grimpent, sautent et progressent dans ces éboulis rocheux
avec des charges autrement plus lourdes que la mienne. Nous
croisons l'un d'eux portant une femme sur le dos. Elle a du
ressentir les premiers symptômes du mal des montagnes et pour
elle, une chaise de fortune a été construite. Il nous semble
reconnaître cette petite bonne femme, assez remarquable que
nous avons plusieurs fois rencontrée, marchant lentement en
s'appuyant sur un bâton. Sa tenue était particulière, elle
était toujours avec une longue robe ce qui est rare ici, un
chapeau au large bord et s'appuyait sur un baton pour marcher.
Mais ce rapprochement n'est qu'une supposition car, de ce que
nous pouvons voir, seul le visage dépasse d'un amoncellement
de couvertures.
Une
fois la moraine franchie, nous retrouvons une pente plus
clémente et remontons la vallée sur sa rive ouest. Nous
passons devant un premier lac, pas plus grand qu'une marre,
puis accédons à un deuxième plus vaste et triangulaire aux
eaux vertes. Nous sommes étonnés de voir un canard solitaire
nager à sa surface. Nous longeons sa plus grande rive, les
deux autres sont inaccessibles tant elles s'incrustent dans
les flancs vertigineux de la montagne qui les borde. Nous nous
arrêtons à sa pointe nord, à Longponga. Une lodge et quelques
murets nous abritent un moment de la fraicheur du vent qui
souffle. Michel me montre sur l'autre rive de la vallée, un
groupe de trekkeurs qui montent. Il est vraisemblable qu'ils
vont au col de Chola La pour rejoindre la vallée de Lobuché.
Moan nous confirme que ce sera le chemin que nous devrons
emprunter dans trois jours.
Je
n'ose encore me l'avouer, mais un léger mal de tête commence à
se manifester. Remontant toujours la vallée, nous longeons sur
notre droite la moraine latérale du glacier. Lorsqu'à 11 h
nous atteignons le troisième lac et le village de Gokyo (4 750
m), elle atteint une hauteur de 100 à 150 m de haut. Le
village n'est constitué que de lodges et d'enclos. Moan nous
installe tout en bas au bord du lac. Celui-ci est
triangulaire, comme le précédent, mais un peu plus vaste.
Malgré des formes et des dimensions différentes, je ne peux
m'empêcher de faire une comparaison avec certains aspects de
la géologie du lac d'Allos.
Le
cuisinier s'est immédiatement mis au travail et les porteurs
nous ont installé bache et matelas mousse pour prendre notre
repas au soleil, à l'abri du vent, le long du mur de la lodge
et juste au bord du lac. Malgré l'ambiance bucolique, la forme
n'est pas grande. Il souffle un vent très froid et mon mal de
tête a empiré. L'appétit de Jac et de Michel n'est pas
revenu. Ils pensent avoir un bon rhume. Aussi le repas passé,
nous nous précipitons vers nos tentes pour faire la sieste.
Comme
je n'arrive pas à trouver le sommeil, je décide d'aller
visiter le village. Je monte sur la moraine. Depuis notre
arrivée, de nombreux groupes se sont installés. Plusieurs
d'entre eux disposent de tentes fluos qu'ils ont bien
alignées, ce qui est du meilleur effet. Catherine m'avait dit
qu'il n'y avait pas de lodge à Gokyo, en fait il y en a
plusieurs. On sent qu'elles sont récentes, plusieures
disposent d'un solarium ce que je n'ai pas vu ailleurs. Je
remonte les différentes terrasses, cherchant mon passage entre
les murets, puis tente de trouver un itinéraire pour atteindre
la crête où j'aperçois des trekkeurs.
Arrivé
en haut, il fait un vent terrible et je suis totalement déçu
de découvrir ce qu'est un glacier dans l'Himalaya. Ici nous
sommes loin des vastes étendues blanches des Alpes. Le glacier
est là-bas au fond, 100 m plus bas, totalement recouvert par
des débris de roches grises et parsemé de petits lacs. Loin
d'être plate, sa surface est comme animée par un mouvement de
vagues. Le traverser doit être possible, mais cela doit être
fastidieux de descendre, puis de trouver son chemin au milieu
de ce dédale morne et inhospitalier. Je fais quelques photos,
quelques séquences vidéo et ne m'attarde pas dans ce lieu
sinistre.
Maintenant j'ai un mal de tête comme je n'en ai jamais eu. Le
moindre mouvement m'est insupportable et la descente est
horrible. Arrivé au camp, je me fais donner de l'eau et
j'avale un comprimé d'aspirine. Avec la disparition du soleil,
les nuages ont envahi le ciel et la surface du lac s'est
recouverte d'une petite couche de fumée. Quant à la
température, elle semble s'être adoucie. Je me mets en tongs
et me plonge dans Alexendra David Neel.
A 16 h
Moan nous appelle pour le thé. Nous nous retrouvons dans la
salle à manger de la lodge. Elle n'est pas d'une grande
propreté, mais elle est bien rangée. Nous sommes assis sur les
banquettes dans un angle. Une vieille alimente le feu pendant
que sa fille s'affaire à la cuisine. Je suis toujours
émerveillé par ce travail domestique que j'ai déjà longuement
observé lors de mon précédent séjour. Nous apprécions la
chaleur du thé envahissant notre bouche puis notre corps tout
entier, mais notre moral est au plus bas. Jac et Michel sont
encore plus mal que moi. Il est évident que nous avons du mal
à affronter le froid et que nous ne sommes pas encore adaptés
à l'altitude. Aussi je propose que nous abandonnions l'idée de
passer par le col de Chola La. Jac toujours bienveillante,
craint que je fasse cela pour eux, que je n'ose leur dire que
cela me dérange. Je les assure que je ne suis pas en meilleur
état qu'eux et que je ne suis pas certain de monter à Gokyo
Peak, comme cela était prévu. Avec la même sollicitude que Jac,
je ne cesse de répéter que je suis là pour mon plaisir et non
pour faire des exploits. Sur ces bonnes paroles nous regagnons
nos tentes et nous enfouissons dans nos duvets en attendant le
repas du soir.
A 18 h
nous nous retrouvons pour manger dans la lodge. Comme les
soirs précédents, j'amène mon néon et ma batterie pour nous
éclairer. Mon tube s'avère de plus en plus capricieux. S'il
nous diffuse une lumière appréciable, je suis obligé de le
garder au chaud dans mon duvet pour qu'il fonctionne. Mon mal
de tête va beaucoup mieux et nous décidons que le lendemain je
monterais, seul, avec Moan à Gokyo Peak pendant que Jac et
Michel redescendront à Macchermo où nous nous retrouverons.
La
nuit s'avère rude. A partir de 2 h du matin, le froid est
revenu. Bien que je dorme tout habillé dans mon duvet, j'ai
froid. Mon mal de tête est revenu, heureusement, toutes les
cinq minutes je sors pisser et ce n'est pas du chiquet,
j'urine vraiment. De ce coté, je n'ai pas le mal des
montagnes. A chaque fois que je regagne la tente, c'est pour
me replonger un peu plus recroquevillé dans mon duvet.
Au
lever du jour, je ne sais toujours pas ce que je dois faire et
c'est après un tirage au sort que je décide de faire tout de
même l'ascension. A 7 h 30 nous quittons le camp. Je rassure
comme je peux Jac et Michel qui sont partagés entre le plaisir
de me laisser monter et inquiets de m'abandonner. La montée
est moins rude que prévue. Je prends mon rythme, souffle
profondément et nous atteignons le sommet à 9 h sans que je ne
ressente la moindre fatigue. Il y a déjà là une dizaine de
personnes éparpillées sur les différents blocs de rochers de
la crête. Il fait assez doux, il n'y a pas le moindre souffle
de vent. Nous sommes au dessus des nuages qui masquent le fond
de la vallée. Le ciel est totalement dégagé. Le panorama est
sans doute l'un des plus extraordinaire du monde. Il permet de
voir à l'est la Makalu (8 475 m), un peu plus au nord le Lotsé
(8 501 m), puis l'Everest (8 848 m) et à l'ouest le Cho Oyu (8
143m). En matière de montagne, il est impossible de faire
mieux. Je parcours le sommet pour trouver le meilleur point de
vue, mitraille et filme en tous sens. Enfin, pour la
postérité, je demande à Moan de me photographier devant
l'Everest.

Ce fabuleux spectacle m'a donné des ailes. Je n'ai plus le
moindre mal de tête. Lorsque nous entreprenons la descente, je
commence à sauter d'un rocher sur l'autre et à dévaler le
sentier. Moan m'emboîte le pas et je sens qu'il est tout aussi
grisé que moi. Nous sommes comme des gamins, sans la moindre
pitié pour les trekkeurs que nous croisons qui, en pleine
ascension, s'arrêtent tous les dix pas pour reprendre leur
souffle. Depuis notre départ les nuages ont pris de l'altitude
et ils sont maintenant au niveau du premier tiers de la
montée. Lorsque nous les atteignons, je retrouve notre suisse,
montant de son pas calme. Quelques mots d'encouragements et
nous repartons. A 10 h nous sommes à la lodge où j'avale deux
thés coup sur coup pendant que Moan règle la note de notre
séjour.

Yacks au lever du
jour
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Nous reprenons notre route au même rythme que nous avons
descendu Gokyo Peak. A grandes enjambées nous passons devant les lacs
inférieurs. Nous croisons le monsieur hémiplégique rencontré à
Namché Bazar. Son handicap ne l'a pas empêché d'être déjà là.
Quant à nous, nous poursuivons notre route, sautant de rocher
en rocher dans la descente de la moraine frontale. Moan
s'étonne un peu de mon empressement, mais est tout heureux de
s'éclater comme moi. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a pas un
népalais qui ne résiste à une telle tentation lorsqu'il en a
l'occasion. Enfin nous arrivons à la crête qui surplombe
Machhermo. Tout en bas je vois Jac et Michel sur le campement
de l'avant veille. Je leur lance un grand coup de sifflet, ils
nous ont reconnus et nous font signe de la main pendant que
nous nous élançons dans une ultime descente.
Il est
11 h 30, je raconte notre aventure, la beauté du panorama,
notre descente au pas de course et notre forme retrouvée. Jac
et Michel sont heureux pour nous. Eux vont mieux, ils n'ont
plus mal à la tête. Le cuisinier nous sert, comme à
l'habitude, un bon repas et à peine terminé, nous reprenons la
route et descendons à Dole où nous avions séjourné trois jours
plus tôt. Là je me fais préparer une grande bassine d'eau
chaude pour me laver les pieds. Cela fait une semaine que je
n'ai pas quitté mes chaussettes. Elles sont rougies par la
poussière qui s'y est incrustée et sont bonnes à jeter,
l'expérience de l'an dernier m'a montré qu'il était impossible
de les récupérer.
Le
temps est très couvert et nous nous réfugions dans la salle à
manger de la lodge pendant que le cuisinier nous prépare le
repas. La chaleur du poële central est un peu symbolique, mais
lorsqu'il fait froid, même les symboles sont réconfortants. La
soirée s'achève avec le repas du soir pris dans la cabane, à
coté de nos porteurs. Malgré le froid, l'ambiance est détendue
et Moan intarissable en histoires.
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suite |