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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Les effets de l'altitude

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Macchermo, le 25 octobre 94.

 

            Cette nuit j'ai eu le sentiment d'avoir chaud, pourtant au lever du jour, le sol est blanc de givre et les toiles des tentes sont raidies par la glace. Nous nous habituons donc au froid et les quelques degrés gagnés grace au changement d'altitude ont suffi pour nous rendre la nuit agréable. Ainsi ce n'est qu'à 6 h 15 que le sifflement caractéristique du réchaud à pétrole, m'a signalé le réveil de nos porteurs. Comme moi, ils ont du apprécier la douceur de la nuit et ils se sont offerts une petite "grasse matinée". Lorsque le thé est prêt, le soleil a déjà envahi le campement et fait fondre givre et glace.

 

            Nos tentes sont à une quinzaine de mètres en dessous de la cabane des porteurs et lorsque le cuisinier nous apporte le thé, la théière, les tasses, le sucre et les cuillères posés sur un plateau d'osier, il se fait charger par un yack qui paissait dans le champ voisin. Il a juste le temps de se réfugier entre nos deux tentes. Les porteurs ont immédiatement réagi et entrepris de reconduire l'animal dans son enclos.

 

            Avant de partir Moan me présente Sumbadou. C'est le porteur qu'il a choisi pour m'accompagner à Island Peak. C'est un jeune Tamang qui porte un polo bleu sur lequel ont peut encore lire "Glacier Safari Trek". Il restera donc avec moi pendant que le reste du groupe retournera à Lukla avec Jac et Michel.

 

            En quittant le camp, je trouve que les porteurs sont plus chargés qu'à l'habitude, mais je ne fais pas attention que le plus jeune d'entre eux, lui, a son doko vide. On sent que la nuit a été salutaire, Moan et le cuisinier caracolent en tête et tout le monde descend d'un pas alerte même dans les passages les plus délicats ou les pentes les plus raides. Nous traversons la foret de rhododendrons. L'atmosphère est celle d'une fin de trek.

 

            Juste avant de traverser la rivière, Moan nous arrête et nous dit que nous devons nous séparer d'un porteur. Nous sommes surpris par cette annonce. Avec Jac et Michel, nous avions envisagé de donner 200 roupies à chacun d'eux, mais la décision finale n'avait pas été prise. Aussi nous sommes pris au dépourvu. Je fouille mes poches, je n'ai que des billets de 1000 et 5000 roupies. Jac me tend quelques billets que je remets au porteur. La scène est aussi brutale que déchirante. On sent une certaine tristesse dans les yeux de ce jeune. Nous voudrions lui exprimer notre regret, mais Moan ne nous en laisse pas le temps et nous incite à reprendre notre marche.

 

            De l'autre coté de la Dudh Kosi nous retrouvons la partie ensoleillée de la vallée. Le ciel est totalement dégagé. Il fait très chaud. Nous traversons Phorsé et commençons la montée le long de l'arête qui sépare les deux vallées. Très vite le pas alerte que nous avions, s'évanouit et notre souffle se fait plus court. La montée semble interminable. En haut, nous longeons un de ces nombreux murs faits de pierres gravées en bordure d'un grand terre-plein qui sert de cour d'école. Elle est déserte, mais quelques instants plus tard, en me retournant, je vois les écoliers alignés comme à l'armée. Je pense retrouver là les méthodes éducatives britanniques. L'an dernier j'avais plusieurs fois observé ces usages. Nous dominons le confluent des deux vallées et en face de nous, nous voyons Thyangboche avec son vaste monastère et le chemin qui y conduit. Dans quelques jours nous l'emprunterons. Il passe tout au fond de la vallée après avoir traversé l'Imja Koli sur un pont suspendu qui, d'ici, semble bien petit.

 

            Depuis que nous avons abandonné notre porteur, nous nous dirigeons plein est, droit sur l'Ama Dablan qui, tel un grand fantôme aux bras écartés, trône majestueusement au fond de la vallée. A ses pieds un étrange sillon sinueux blanc, forme une entaille sur un bourrelet de terre. C'est la trace d'un torrent descendant de ce sommet pendant la  mousson. Un peu plus au nord, c'est la grande barre du Lotze qui avec ses 8500 m nous cache l'Everest. Moan nous fait remarquer qu'au dessus de nous il y a deux couples de chamois de l'Himalaya. Le sentier chemine sur une pente très abrupte, 2 à 300 mètres au dessus du fond de la vallée. Enfin nous butons sur une barre rocheuse qui nous contraints à une bonne grimpette pour l'enjamber. Le sentier se transforme en escalier très raide et j'ai de la peine pour les porteurs qui subissent encore plus que moi cet obstacle. Je mets ma caméra en batterie et commence à les filmer pour leur rendre hommage. Je suis derrière eux et comme je souhaite les filmer de face, j'entreprends de remonter tout le groupe. La pente est terrible et une fois en haut j'apprécie de faire une pose.

 

            Il est 12 h 15 lorsque nous arrivons à Pangboche. Ce village est très différent de tous ceux que nous avons traversés. Plein sud, il est situé dans un petit repli de la montagne. Il est à la fois bien ensoleillé et à l'abri du vent, du coup une végétation plus riche s'y est développée. Ses maisons et ses enclos sont nombreux et s'étagent sur les 200 m de dénivellé de la vallée, avec tout en haut un monastère. Les arbres sont très nombreux.

 

            Moan a accéléré le pas au point de nous semer. Nous improvisons notre cheminement dans les rues en cherchant à rester sur l'axe principal ce qui nous conduit droit sur le monastère. Nous y retrouvons Moan qui avait pris les devants pour trouver un lieu de campement. Le monastère est sans prétention, mais assez beau. A coté, il y a plusieurs magasins. Jac en profite pour s'acheter un kata, ce foulard au caractère sacré qu'on offre comme un porte-bonheur, et dont les bouddhistes entourent les pierres des sommets, des cols et des lieux caractéristiques. Je trouve là des serviettes de toilette pour remplacer celle que j'ai maculée de sang avec mon saignement de nez.

 

            Les lodges sont nombreuses, mais Moan a choisi de nous installer dans la cour d'une maison, juste au dessous du monastère. Il est difficile d'apprécier la réelle composition de la famille qui nous accueille. Nous ne verrons les hommes qu'au repas du soir. Pour l'heure, ce sont surtout les jeunes enfants qui attirent notre attention. Il y a là un gamin, véritable garnement qui fait de l'équilibre sur les murets branlants de la cour, s'amuse à pisser le plus loin possible, recherche toutes les occasions pour se rouler dans la terre et se plaît à couvrir de poussière les cheveux de ses soeurs. La cour est aussi parsemée de trous cylindriques creusés dans le sol et dans lesquels nous aurions volontiers déposé nos ordures or à notre grande surprise nous découvrons que les femmes viennent y puiser leurs pommes de terre.

 

            Après le repas, nous faisons une petite visite au monastère. Tous les jours une femme ouvre la porte d'accès à sa cour centrale. Un escalier conduit à la galerie ouverte qui entoure la cour et sert vraisemblablement à l'accueil des pèlerins de passage. C'est aussi à ce niveau supérieur que se tient le lieu de prière, mais il n'est pas ouvert. Le bâtiment est sobre, la couleur des différentes peintures mériterait d'être rehaussée, mais l'ensemble est propre et témoigne d'une réelle activité religieuse. De part et d'autre, deux petites extensions abritent deux grands moulins à prières.

 

            Après cette visite, Michel me propose de descendre dans la vallée. Juste en dessous de notre camp, une ruelle plonge vers le bas du village, sillonnant entre les murets des nombreux enclos. C'est un véritable labyrinthe, conduisant quelque fois nulle part. Alors, il ne reste plus qu'à trouver un passage en sautant les murets. La partie basse est plus touristique. Il y a là de nombreuses lodges construites récemment pour accueillir les trekkeurs qui descendent et se dirigent vers Thyangpoche. La remontée au camp s'avère beaucoup plus dure que la descente et lorsque nous retrouvons Jac, nous sommes contents de lui proposer d'aller boire un thé dans la lodge voisine. Là nous pouvons nous asseoir sur les banquettes qui entourent la salle commune et rester au chaud en attendant la tombée du jour et le repas du soir. La maîtresse de maison nous questionne sur des médicaments qui lui ont été remis par le dispensaire pour son mari. Jac lui explique, comme elle peut, les doses et la périodicité à suivre. Il est vraisemblable que son mari est cardiaque, mais nous avons quelques doutes sur la bonne utilisation qu'elle fera de ces produits.

 

            Enfin, à la tombée de la nuit, Moan vient nous chercher pour le repas du soir. Il nous conduit au premier étage de la ferme. Dans l'obscurité, nous traversons l'étable où repose un jeune yack, nous montons un escalier et aboutissons dans la grande pièce commune de la maison. Nos cuisiniers ont installé là tous leurs ustensiles. Je me demande comment ils arrivent à travailler à la lumière des quelques bougies de la pièce. Je retourne à tâtons, chercher mon tube au néon qui apporte un tout autre éclairage à ces lieux.

 

            A 19 h nous regagnons nos tentes et alors que je suis déjà dans un profond sommeil, je suis réveillé par la charge d'un ou de plusieurs yacks passant derrière ma tente. Ce qui se passe est impressionnant car je suis installé très prêt d'une étroite banquette qui longe la maison. Je m'apprête à sortir mais Moan nous rassure et commence à charrier des pierres pour fermer les différentes ouvertures de l'enclos. Rassuré par sa présence et trop frileux pour oser quitter mon duvet, je replonge dans mon sommeil. Ce n'est qu'au petit matin que j'ai les explications. Deux yacks ont pénétré dans l'enclos et reniflé autour de la tente de Moan, perturbant son sommeil. En les chassant, l'un d'eux a sauté sur la banquette et descellé une grosse pierre, juste derrière ma tente.

 

            Malgré l'incident, nous avons bien dormi, j'ai même eu chaud et j'ai du m'allèger d'une épaisseur de vêtement, mais un peu avant le lever du jour, le froid étant revenu, il m'a fallu me rhabiller. Le ciel est couvert et il souffle un fort vent glacial. Nos porteurs ont du bien dormir car ils ne nous ont apporté le thé qu'à 6 h 30. Nous prenons notre petit déjeuner dans la grande salle de la ferme que je découvre sous un jour nouveau. Elle est éclairée par quatre fenêtres. Toute en bois noirci par le temps et la fumée du foyer, elle est très sombre. Sur le poteau qui supporte la poutre principale du centre de la pièce, un miroir est accroché avec une photo du Dalaï Lama et celle d'un jeune militaire.

 

            Nous quittons Pangboche à 8 h 45 et passons devant la stèle du Golden Sherpa dont Moan nous a souvent parlé. Ce sherpa était un buveur impénitent, mais extraordinaire montagnard. Cinq fois il avait conduit des expéditions au sommet de l'Everest ce qui lui avait valu d'être distingué par le roi du titre de Golden Sherpa. Malheureusement, son goût pour la boisson fit qu'un soir sa femme le mit à la porte et qu'errant de nuit sur ce chemin, il tomba dans le ravin et se tua. C'est ainsi qu'il est entré dans la mythologie népalaise. Un peu plus loin c'est une fresque qui orne un coin de rocher. Elle honore un gourou qui a fait la gloire du monastère de Thyangboche.

 

            A 11 h nous atteignons Phériché. A la différence de tous les villages que nous venons de traverser, les maisons de Phériché sont installées sur la vaste plaine plate de l'Imja qui mène à l'Everest. Cette situation et son altitude de 4311 m. a conduit l'Himalyan Rescue Association à installer un hôpital. Le village est traversé par une rue unique le long de laquelle se répartissent, les lodges, les maisons et les enclos. Il n'y a pas de grands bâtiments, mais les lodges sont plutôt mignonnes. Dès notre entrée nous sommes surpris de constater que les murets sont ici composés de pierres mais aussi de pavés de tourbe. Nous nous installons près de l'entrée du village et pendant que nos cuisiniers préparent le repas de midi, nous partons pour une visite des alentours. Nous sommes intrigués par ce qui ressemble à une caravane. Comment serait-elle venue se perdre ici, il n'y a pas de route? En approchant nous nous appercevons qu'il s'agit d'un caisson de compression abandonné par l'hôpital. Quelques jeunes filles sont entrain de prendre le soleil et l'une d'elle me questionne pour savoir si je parle anglais. Comme je réponds oui, elle m'invite à passer à 15 heures à l'hôpital pour la conférence sur le mal des montagnes.

 

            Après le repas, je vais faire un petit tour à l'unique W.C. que j'ai repéré. A mon grand étonnement, il est  propre et comme neuf, mais muni d'un très petit trou. Après avoir fait mes besoins, je m'aperçois qu'une partie de mes matières sont restées accrochées au bord du trou. Vu la propreté des lieux, je me sens l'obligation de les nettoyer. Avec un papier, je pousse mes déjections mais je suis surpris de découvrir qu'elle ne peuvent m'appartenir. Elles sont dures comme du béton, glacées et bien accrochées au plancher.         Rassuré et surpris par de ce constat imprévu de la fraîcheur ambiante, je retourne au camp. Avec Jac et Michel, nous décidons de monter sur l'arête qui sépare les deux vallées. De là nous devrions voir l'Island Peak que je dois gravir. Il fait un vent terrible et les nuages remontent la vallée avec une incroyable rapidité. Nous atteignons un replat où trois chörtens ont été construits. L'Ama Dablan est fantastique, il n'apparaît que par morceau au gré des nuages qui passent. Michel et moi tentons de l'immortaliser en le photographiant, mais impossible de voir le fond de vallée qui me révélerait Island Peak. Je dois me résoudre à attendre encore quelques jours pour apprécier les difficultés que me réserve les 6200 m de cette montagne.

 

            Au dessus du village, un grand replat ressemble à une piste d'atterrissage. Deux alignements de blocs de pierre forment comme un balisage. De retour nous en parlons à Moan qui ne semble pas au courant et nous donne des explications aussi confuses que peu convainquantes. Il est 15 h 30 lorsque nous redescendons et nous assistons à une scène comique. Deux ou trois porteurs courent après un yack qui refuse de se laisser débâter. Nous avons assez souvent observé cette attitude des yacks qui doivent préférer être couverts que supporter la chaleur extérieure.

 

            Nous sommes conscients d'être en retard pour la conférence, mais, ne serait ce que pour passer le temps, nous nous rendons à l'hôpital. Lorsque nous poussons la porte, une vingtaine de personnes sont dans le hall d'entrée, les uns assis, les autres debout. On nous fait une petite place et la conférence reprend. Comme elle est en anglais, je dois reconnaître que je suis loin d'en comprendre tous les détails. La doctoresse qui m'avait interpellé le matin, termine sa conférence et montre un petit appareil électronique qui éveille toute l'attention de Jac. Elle a l'habitude de l'utiliser en salle d'opération. Aussi, pendant que toute l'assistance se dirige vers une autre pièce pour une démonstration du caisson de compression, Jac demande l'autorisation d'utiliser l'appareil. Elle introduit son doigt dans la pince prévue à cet effet et immédiatement il s'affiche 84 et 104. Michel en fait de même et il s'inscrit 84 et 107. Comme je ne veux pas être plus idiot que les autres, je fais comme eux et il s'affiche 84 et 72. Je vois les yeux de Jac s'écarquiller. Je m'inquiète et lui demande ce que cela signifie. Elle me dit : "Je comprends pourquoi tu montes si bien, ton coeur bat à 72 pulsations par minute quand les notres sont à plus de 100". Elle nous explique que le nombre 84 signifie que notre sang a un taux d'oxygénation de 84 % ce qui est normal à cette altitude, mais qui l'inquiéterait sérieusement s'il s'agissait d'un de ses patients. L'autre nombre représente le nombre de battement par minute.

 

            Je quitte l'hôpital tout étonné. J'avais entendu Marc Bâtard raconter qu'il avait pu gravir l'Everest en moins de 24 h parce qu'il avait un coeur battant à 30 au repos, mais pour avoir plusieurs fois mesuré mes pulsations, je sais que dans les mêmes conditions mon coeur bat entre 70 et 80. C'est tout de même étonnant que 4000 m plus haut il n'y ait pas la moindre différence.

 

            De retour au camp. Moan nous invite à boire le thé à l'intérieur de la lodge. Elle est très propre et bien rangée. Une vieille femme avec des lunettes de myope se tient au chaud auprès du feu, pendant que sa fille s'active à la cuisine. Nous resterons là jusqu'au repas du soir, Moan toujours intarissable en histoires.

 

  

Au fond l'Everest, devant la face triangulaire du Nuptsé

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