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Phériché, le 27
octobre 1994.
La
nuit a été glaciale. Hier soir j'ai eu la bonne idée de me
coucher tout habillé après avoir enfilé deux paires de
collants. Cela ne m'a pas empêché d'avoir froid. J'ai dû
empaqueter mon duvet dans la couverture de survie et ce matin
le tout est collé par la condensation transformée en glace.
Dehors le ciel est d'une grande pureté. Tout est blanc et les
quelques filets d'eau qui descendent de la montagne, sont
gelés.
Depuis
un moment un bruit m'étonne. Comme par ces températures il
vaut mieux ne pas rester inactif, je mène mon enquête. Le
bruit semble venir d'une cabane de pierre installée à une
centaine de mètres du camp. J'enjambe les murets et m'avance.
Le sol résonne comme un tambour sous mes pas, sa surface est
glacée. En approchant je découvre : un moulin à prière qui
tourne, péniblement mu par la force de l'eau. Toute l'énergie
dont disposent les sherpas, sert à communiquer avec dieu.
De
retour je m'accorde avec Michel pour penser qu'il a du faire
-15 °. Nos cuisiniers nous ont préparé un copieux déjeuner
avec pancakes et oeufs que nous dégustons dans la lodge. Nous
apprécions cette chaleur relative en attendant que le soleil
vienne réchauffer toute la vallée. Dès que ses rayons
atteignent notre campement, la température se fait plus
clémente. Moan fait immédiatement démonter les tentes. Nous
quittons Phériché et remontons la vallée.
Elle
est large et orientée plein nord. Nous marchons tous de front
jusqu'au pied de la moraine du glacier du Khumbu. Celui-ci
descend de la face ouest de l'Everest et vire à 90° devant le
camp de base pour s'orienter ensuite plein sud. Moan nous
montre sur la gauche, le chemin que nous aurions dû prendre si
nous avions fait la traversée par Cho La Pass. Je suis en
pleine forme et me lance dans l'ascension de la moraine. A
mi-hauteur je rencontre un groupe de français et échange
quelques impressions. Eux ont fait la traversée directe par le
Cho La. Ils ont eu très froid. Ils ont été éblouis par le Pumo
Ri. En compagnie du cuisinier, j'arrive un des premiers au
sommet de la moraine. Il y a là de très nombreux cairns (les
cairns sont des petites pyramides de pierre jalonnant les
sentiers de randonnées alpines, mais ici ce sont de
mini-chörtens que l'on trouve à tous les sommets ou aux
passages d'un col. Certains portent des inscriptions à la
mémoire d'alpinistes morts dans l'ascension de l'Everest.
Lorsque Jac, Michel et Moan me rejoignent, ils sont heureux de
faire une petite halte pour reprendre leur souffle.
En
reprenant notre marche, nous traversons une vallée large et
sans grande pente. Nous longeons la moraine latérale ouest du
Khumbu jusqu'à Lobuché. A notre arrivée nous sommes en
transpiration et il faut toute la puissance du soleil pour
nous réchauffer. L'ambiance est celle d'un camp de base. Le
village est triste, sans logique urbanistique, au pied d'une
falaise, bloqué au nord par un amas rocheux, construit de part
et d'autre d'un torrent à moitié pris dans la glace. Les
lodges sont nombreuses avec sur chaque terrasse des tentes
multicolores et bien alignées. Deux magasins offrent aux
trekkeurs dépourvus tout ce qu'ils ont oublié d'acheter au
Vieux Campeur. Un peu partout, on remarque des guérites en
bois: ce sont les toilettes. Leur nombre et leur modernité,
indique que le parc national vient de faire une campagne
d'hygiène. A leur approche on sent tout de même une odeur
nauséabonde. A cette altitude, la température ne favorise pas
la décomposition rapide des excréments.
Pour
une raison incompréhensible, nos porteurs ont tardé à monter
nos tentes et ce n'est que bien après le repas que j'ai pu
m'installer pour la sieste. Jac et Michel sont partis faire du
shopping et à leur retour ils m'apprennent que derrière l'amas
rocheux, il y a une mission italienne qui étudie le mal des
montagnes. Je regretterai beaucoup de ne pas leur avoir rendu
visite car depuis j'ai appris qu'ils vivaient sous une
pyramide de verre semblable à celle du Louvre. Dans la soirée,
Moan m'informe que le guide de Haute Savoie a été évacué en
hélicoptère et que le reste de son groupe a renoncé à monter à
Island Peak, l'un d'eux ayant eu des saignements de nez. Il
semble inquiet et doute de la possibilité de retrouver le
guide de haute montagne qui doit m'accompagner. Il donne
quelques explications à Sumbadou sur l'itinéraire à suivre en
me laissant entendre qu'il sera capable de me guider. Tout
cela n'est pas fait pour rassurer Jac qui a du mal à imaginer
Sumbadou, en basket, sur un glacier. Pour ma part, j'ai appris
qu'au Népal, tout fini par s'arranger.
Pour
l'instant l'objectif est de monter au Kala Pattar. Il est
décidé que nous nous lèverons à 4 h 30 du matin. Nous n'avons
pas envie de veiller mais mon tube au néon se fait de plus en
plus capricieux. Maintenant il refuse de nous éclairer plus de
cinq minutes. Celà nous encourage à nous mettre immédiatement
au lit. Je laisse mon Thermos au cuisinier pour que demain il
nous approvisionne en boisson chaude. Cette nuit va être la
plus haute que je n'ai jamais passée. Nous sommes à 4930 m
d'altitude.
Lubuché, 28
octobre 1994.
C'est
un peu hagard que nous avalons notre thé. Les effets de la
nuit ne se sont pas encore totalement évaporés et nous sommes
complètement ahuris d'être si haut et sur le point de partir
plus haut encore, pour l'assaut du Kala Pattar. Il est 4 h 50,
à petits pas nous traversons le torrent totalement gelé. Sur
l'autre rive nous quittons Lobuché. Nous gravissons l'amas
rocheux qui domine le village et longeons la moraine latérale
du Khumbu. J'ai pris ma lampe frontale, mais avec le clair de
lune, elle est inutile.
Nous
traversons des éboulis de moraines. De gros galets jonchent le
sol et nous contraignent à louvoyer pour les éviter. Nos pas
ne sont pas très sûrs et soulèvent une fine poussière. Nous
progressons tantôt dans un fond de vallon, tantôt sur la crête
d'une moraine ou en pleine pente.
A
notre arrivée à Gorak Shep (5150 m), il est 7 h. Il fait
encore sombre mais le soleil illumine déjà le sommet de
l'Everest. L'heure est matinale, le village triste. Ses deux
lodges constituent les dernières habitations avant le camp de
base de l'Everest. J'ai l'impression d'être au bout du monde.
Moan nous fait servir du thé. La première gorgée est brûlante
et mes mains tentent de capter la chaleur de la tasse. Je sens
cette douceur s'évanouir. Aussi je me dépêche d'avaler les
dernières lampées avant que le thé ne soit totalement froid.
En
quittant Gorak Shep, nous traversons une vaste aire de sable
fin totalement plate. Au nord, devant nous, le fond de la
vallée avec le Kala Pattar surmonté du majestueux Pumo Ri
(7161 m). A l'est l'extraordinaire face triangulaire du Nupsé.
D'ici les 7879 m de ce sommet ressemblent à un mur vertical.
Nous ne sommes séparés de sa base que par les 1,5 km de
largeur du glacier du Khumbu.
L'heure n'est pas à la contemplation. Il fait froid et notre
principale obsession est d'arriver au sommet. Nous traversons
cette étendue sablonneuse et contournons l'arête sud du Kala
Pattar pour entreprendre l'ascension par un sentier moins
raide sur sa face est. Je suis étonné qu'à l'exception de
quelques rochers au sommet, cette montagne ne soit faite que
de tourbe. A 9 h j'arrive au sommet. Je suis accueilli par un
vent violent. Juste en dessous, un jeune couple est blotti
contre le rocher. Ce n'est pas la foule de Gokyo Peak. Nous
sommes partis très tôt par crainte du mauvais temps. Les
autres trekkeurs ont été plus paresseux et peut-être mieux
informés. Il n'y a pas un nuage à l'horizon. La masse des
trekkeurs ne se manifestera que beaucoup plus tard. Nous les
croiserons à la descente. Moan et Sumbadou me rejoignent, puis
c'est le tour de Michel et enfin Jac arrive avec son pas
tranquille et régulier. Je ne sais pourquoi, Michel est en
colère. Il redescend immédiatement et gagne un petit
terre-plein une centaine de mètres plus bas.
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Au fond l'Everest,
devant la face triangulaire du Nuptsé
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Le vent ne souffle plus que de temps en temps. A l'abri
des rochers on ne le sent plus du tout. J'entre-prends de
filmer le panorama. Ici rien à voir avec le spectacle de Gokyo Peak. Mon
altimètre indique 5630 m. Les 7161 m du sommet du Pumo Ri ne
sont qu'à 2 km de nous, l'Everest est à 9,5 km. Avec le lever
du jour les ombres amplifient les éffets de perspective et
changent à tout instant le paysage. Nous sommes entourés de
glaciers aux séracs gigantesques. Nous avons l'impression que
tout cela est à portée de main. Le glacier du Khumbu forme un
vaste sillon gris et chaoti-que. Juste en dessous de nous, 500
m plus bas, c'est le camp de base de l'Everest, départ de tant
d'exploits qui ont émerveillé le monde. Devant lui, le glacier
du Khumbu est un peu plus blanc, sa surface forme d'étonnants
stalagmites. Au sud, toujours majestueux, mais assez loin de
nous, l'Ama Dablan domine tous les autres sommets.
Jac
a pris la place du couple. Elle reste plaquée contre les
rochers, bien à l'abri du vent. Elle demeure là un long moment
contemplative. J'ai vu bien des panoramas de haute montagne,
mais je n'ai pas le
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souvenir d'un tel
spectacle. En général, lorsque j'atteins un sommet, après avoir parcouru le paysage,
je n'ai qu'une hâte: descendre. Là, je n'arrive pas à
rassasier mes yeux. Protégé du vent il fait bon et mon esprit
ne cesse de me répéter : "tu es là, près du plus haut sommet
du monde. Combien d'alpinistes aimeraient être à ta place?".
Alors je regarde et regarde encore. Mes yeux fixent le camp de
base de l'Everest, remontent les terribles Ice Falls jusqu'au
Col Sud, puis longent la crête sommitale jusqu'aux 8848 m du
toit du monde. Caméra en main je fais panoramique sur
panoramique, use et abuse du zoom pour garder en mémoire ce
fabuleux spectacle.
Lorsque nous nous décidons à redescendre il est 10 h. Nous
rejoignons Michel sur son terre-plein. Sumbadou sort mon
Thermos et nous sert un thé bien chaud. Pour immortaliser cet
instant, je demande à Michel de me filmer, malheureusement
l'usage d'une caméra n'est pas évident pour un néophyte et sur
la bande il y aura tout sauf moi. Cette fois nous nous
dirigeons plein sud et descendons par l'arête contournée à la
montée. D'en haut nous apercevons tous les groupes qui
montent.
A
Gorak Shep nous dégustons un thé. Il fait bon, le Nupsé est
éblouissant. Tout d'un coup Michel me crie: "regarde une
avalanche". Ma myopie m'empêche de la discerner immédiatement.
Je tente de mettre en marche ma caméra, je me fais expliquer
où elle se trouve. Enfin je la vois descendre les 2,5 km de
parois. Elle est si éloignée que son fracas ne parvient pas à
nos oreilles et lorsque mes réglages sont faits, la montagne a
retrouvé le repos.
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Photo du groupe |
Il est midi, nous arrivons à Lobuché. Sumbadou a pris les devant pour
prévenir le cuisinier et lorsque nous arrivons une soupe de
pâtes nous attend. Il fait beau, ce repas nous réchauffe.
L'heure est à la détente. Aussi, avant de nous laisser
emporter par une sieste bien méritée, je réunis tout le groupe
pour la grande photo de famille. Tous se prêtent au jeu, je
plante mon piolet dans le sol, pose mon appareil dessus,
déclenche le retardateur et me joins au groupe. Je renouvelle
l'opération une deuxième fois," au cas où!", et j'en profite
pour filmer tous les porteurs. Jac les présente un à un. Une
atmosphère de fin de trek s'installe. Nous avons atteint notre
but et maintenant ce sont les souvenirs qui prennent le
dessus.
Les
porteurs se sont installés au soleil, à l'abri d'un mur. Ils
ont entrepris une bruyante partie de carte. Elle ne s'arrêtera
qu'à 15 h lorsqu'ils iront préparer le thé. A 16 h le soleil
disparaît derrière les montagnes. Immédiatement le froid se
fait sentir et nous nous précipitons dans nos duvets. C'est le
cuisinier qui m'en sort en m'apportant le thé. Réveillé en
sursaut et réchauffé par cette boisson, je décide de me
raccourcir la barbe. Une fois rafraîchi, je replonge dans mon
duvet.
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A
l'heure du souper, nous nous retrouvons dans la pièce où les
porteurs sont installés. Moan est toujours en verve. Ce soir
il peste contre les népalais qui se laissent influencer par
les étrangers. Il ne comprend pas que ce soit la prononciation
hindoue qui ait été choisie pour le Kala Pattar qui signifie:
"Montagne Noire" en Hindou. Pour lui le nom népalais "Kalo
Pohar" aurait été plus normal.
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