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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

La séparation

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Lobuché, le 29 octobre.

 

            Ce matin il y a une ambiance de fin de trek. J'ai assez bien dormi, mais ce n'est pas le cas de Jac et de Michel qui ont eu très froid. Autour de nous tout est gelé. J'admire le courage d'un de nos voisins qui a entrepris de se laver la tête. A peine a-t-on fini de se passer un coup de gant sommaire sur la figure que l'eau chaude qu'on nous a apportée, commence à se recouvrir d'une pellicule de glace. Nous sommes transis de froid, incapable de choisir entre un départ précipité ou un retour tout aussi rapide dans nos duvets. Nous souhaitons tous l'arrivée des rayons bienfaiteurs du soleil, mais ici, ils n'arrivent que très tard.

 

            Moan prend la situation en main. Alors que les porteurs commencent à démonter les tentes encore recouvertes de glace, il nous donne le signal du départ. En arrivant sur la crête de la moraine frontale du glacier, au pied des stèles élevées à la mémoire de quelques montagnards décédés dans l'Everest, nous faisons une petite halte pour profiter des premiers rayons du soleil. Moan en profite pour nous montrer des traces de feux qui seraient, selon lui, les restes de l'incinérations des corps. Jac me signale qu'elle vient de discuter avec un américain qui lui a dit qu'il avait relevé une température de moins quinze degrés à l'intérieur de sa tente. Pas étonnant qu'on ait eu froid!

 

            Même au soleil, il ne fait pas chaud. Nous poursuivons notre route, mais au lieu de rejoindre le fond de la vallée, nous prenons un sentier qui nous conduit au dessus de Phériché et passe par ce que nous avons pris pour un terrain d'aviation. Nous traversons plusieurs petits ruisseaux totalement gelés et bien que nous progressions sur un plateau presque plat, à plusieurs reprises nos pieds glissent sur la glace vive.

 

            Enfin nous passons au dessus de Phériché et atteignons les stèles de l'arête que nous avions gravie à l'allée. Aujourd'hui le ciel est totalement dégagé. Nous découvrons tout en bas Dingboché où nous allons passer la nuit. Ses nombreux enclos et son habitat dispersé montrent qu'il s'agit d'un village encore très agricole. Au sud, de l'autre coté de la vallée c'est l'éblouissant Ama Dablan. A  l'Est, au milieu de la vallée, je découvre enfin  l'Island Peak. Je suis déçu. Ce sommet de 6.190 m semble bien petit. Il trône comme un minuscule pâté de sable au milieu d'une cuvette. Il faut dire qu'il n'a pas de chance. Dans les Alpes ce serait un monstre, mais ici sa base est déjà à 5.000 m d'altitude et autour de lui l'Ama Dablan fait 6.812 m, à l'est il y a le Makalu et ses 8.475 m et au nord le Lotsé et ses 8.501 m.

 

            De là nous descendons sur Dingboché et nous installons dans la cour d'une lodge, à l'extrême est du village. Dès que les porteurs arrivent, Moan leur fait étaler les toiles de tente pour qu'elles sèchent. C'est à ce moment qu'il s'aperçoit que l'une d'elle a été oubliée à Lobuché. Sa colère est terrible et le pauvre porteur responsable de l'oubli, tout penaud s'enfuit à toutes jambes. Nous assistons à la scène un peu décontenancés et tout autant surpris par la possibilité d'une telle erreur que  par l'attitude de notre guide. Nous en sommes même à nous demander si le porteur osera revenir.

 

            Il est midi l'atmosphère est tendue. Notre cuisinier nous installe au soleil, contre un mur pour nous mettre à l'abri du vent. Il nous sert un repas d'autant plus apprécié que l'effort de la veille, la bonne marche de ce matin et les 600 m d'altitude perdus, nous ont ouvert l'appétit.

 

            Depuis notre arrivée, des nuages montent de la vallée et masquent les sommets environnants. Lorsque ceux-ci réapparaissent, ils ressemblent à des décors en carton pâte. Je tente de faire une sieste pendant que Jac et Michel partent visiter le village. Juste au dessus, de nombreux trekkeurs passent redescendant d'Island Peak. Il est 15 h lorsqu'une exclamation générale me réveille. Les porteurs ont aperçu leur collègue, tout en haut de la colline, il revient avec la toile de tente sur le dos. C'est un triomphe, il a fait l'aller retour en 2 h 30. Tout le monde est rassuré et Moan retrouve le sourire. Les porteurs se précipitent sur le matériel et montent les trois tentes. Un seul manque à l'appel. Nous sommes hébergés dans la lodge de ses parents et il a immédiatement été embauché pour la cueillette des pommes de terres.

 

            Je profite des derniers rayons du soleil pour aller visiter le village. Je pense trouver une voie en me dirigeant vers une lodge juste au dessus de la notre, mais le chemin ne va pas plus loin. De là je tente de rejoindre un chemin juste au dessous où j'aperçois de nombreux passants. J'enjambe un grand nombre de murets pour rejoindre cette unique rue. Elle est étroite, presque rectiligne et en partie submergée par l'eau d'un petit canal qui la borde. De part et d'autre des lodges ont été construites, elles semblent de construction récente.

 

            De retour, comme il ne fait pas très chaud, Moan nous invite à nous installer à l'intérieur de la lodge. Dans la pièce, il y a un grand gaillard attablé avec deux compagnons. Je ne manifeste pas mon inquiètude mais, je n'ai toujours pas de nouvelle du guide qui doit m'accompagner à Island Peak. L'attitude de Moan n'est pas rassurante. Comme à Lobuché, il laisse entendre que si le guide ne vient pas, Sumbadou se débrouillera. Il lui renouvelle ses explications sur l'itinéraire à suivre. Sumbadou l'écoute sans répondre et garde son grand sourire. Je sens Jac effrayée par cette perspective. Je la rassure comme je peux en lui disant qu'au Népal tout trouve une solution.

 

            Le grand gaillard s'avère être un canadien qui vient de tenter l'ascension de l'Ama Dablan par une voie nouvelle. Je ne sais s'il a bu un peu trop de bière ou si c'est son échec, mais il ne supporte pas que nous discutions sans lui. Alors, de sa voix forte, il n'a de cesse de provoquer Moan, dénigrant la notoriété des sherpas, prétendant que les occidentaux sont les seuls à pouvoir atteindre les plus hauts sommets, que les sherpas ne grimpent que pour l'argent. Il est horrible et nous sommes très gênés par ses propos blessants. Nous avons beau tenter de nous faire discrets, il poursuit ses attaques et Moan s'accroche à lui répondre.

 

            A la tombée de la nuit la salle devient assez obscure. Elle n'est éclairée que par une mauvaise ampoule alimentée par le capteur solaire de la station météorologique voisine. Depuis Lobuché, mon tube au néon refuse de diffuser la moindre lumière et j'ai définitivement renoncé à lui. Dans cette pénombre, notre cuisinier se présente avec un gigantesque gâteau et un couteau tout aussi grand. Il fête à sa manière la séparation de notre groupe. Il est tout heureux de son effet mais l'ambiance n'y est pas. Nous sommes trop contrariés par les agressions du canadien et par l'absence de mon guide.

 

            Alors que Michel tente de me rassurer, une grande jeune fille arrive avec une femme plus âgée. Ce sont les savoyardes rencontrées, courant sur le sentier, au début de notre trek. Elles nous expliquent que tout leur groupe est là pour supporter la plus jeune qui, après avoir fait 5° aux 94 km du Mont Ventoux, espère bien remporter le marathon du Langtang au nord de Katmandou. Avec elle, une partie du groupe a gravi l'Island Peak en huit heures sans aucune difficulté. Elles viennent rejoindre le canadien. En moi-même j'espère que cela le calmera un peu.

 

Au milieu de la vallée Island Peak

            Il est déjà tard et nous commençons à envisager d'aller nous coucher quand notre cuisinier introduit deux sherpas. Moan me les présente comme étant ceux qu'il a trouvé pour m'accompagner à Island Peak. Ils sont tous les deux en doudoune. L'un a le visage plat et carré, l'autre une écharpe enroulée autour de la tête qui le fait ressembler à un iroquois. Une longue négociation commence avec Moan. Elle n'est entrecoupée que par les aboiements de notre canadien que la présence de nos françaises n'a pas réussi à calmer. Il n'admet toujours pas ces apartés. Aux regards qui me sont lancés par Moan et les sherpas, je comprends qu'il est question de moi, sans doute de mes projets et celui qui doit devenir mon guide, hoche ostensiblement la tête. Enfin tout le monde se lève, on se salue et Moan m'explique que nous avons rendez-vous demain matin.

 

            Comme il est tard, chacun se précipite vers sa tente. Sur la terrasse au dessus de nous, notre canadien et sa copine entretiennent une bruyante conversation que Moan s'empresse de calmer.

 

Dingboché, le 30 novembre. 

 

Daten Ji mon nouveau guide

           Il est 6 h. Je viens de passer une excellente nuit bien qu'à de nombreuses reprises j'ai du sortir pour pisser. Comme cette matinée inaugure une nouvelle phase de mon trek, j'en profite pour faire un changement complet de mes vêtements et sous-vêtements et pour réorganiser mes bagages. Cette opération n'est pas très aisée dans l'espace réduit de la tente. Lorsqu'elle se termine, je sors et je tombe nez à nez avec le cuisinier qui m'apporte le thé du matin. Il fait très beau et le camp est assez agité. Tandis que le cuisinier dirige les opérations de vaisselle, Moan et les porteurs commencent à démonter les tentes et à faire la répartition des charges. Sumbadou prépare la sienne, il portera mes bagages, une tente et quelques vivres en plus de ses affaires.

 

            Mon nouveau guide ne tarde pas à arriver. Il est équipé d'un gros sac d'où dépasse un piolet et une grosse cornière en alu, sans doute prévue pour réaliser une main courante pour traverser une crevasse. Il est petit mais très râblé et avec son faciès, il donne l'impression d'un rouleur de mécanique. Il s'appelle Daten Ji.

 

            Les adieux sont rudes. J'ai bien du mal à quitter le groupe. Jac et Michel doivent regagner Katmandou et envisagent en m'attendant d'aller faire un tour à Pokara. Nous nous donnons rendez-vous à mon retour. Nous sommes tous le sac sur le dos, mais nous n'arrivons pas à prendre l'initiative de la séparation. Jac me prodigue tous ses encouragements. Je salue tout le monde et me décide à donner le signe du départ. Il est 8 h 30.

 

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