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Lobuché, le 29
octobre.
Ce
matin il y a une ambiance de fin de trek. J'ai assez bien
dormi, mais ce n'est pas le cas de Jac et de Michel qui ont eu
très froid. Autour de nous tout est gelé. J'admire le courage
d'un de nos voisins qui a entrepris de se laver la tête. A
peine a-t-on fini de se passer un coup de gant sommaire sur la
figure que l'eau chaude qu'on nous a apportée, commence à se
recouvrir d'une pellicule de glace. Nous sommes transis de
froid, incapable de choisir entre un départ précipité ou un
retour tout aussi rapide dans nos duvets. Nous souhaitons tous
l'arrivée des rayons bienfaiteurs du soleil, mais ici, ils
n'arrivent que très tard.
Moan
prend la situation en main. Alors que les porteurs commencent
à démonter les tentes encore recouvertes de glace, il nous
donne le signal du départ. En arrivant sur la crête de la
moraine frontale du glacier, au pied des stèles élevées à la
mémoire de quelques montagnards décédés dans l'Everest, nous
faisons une petite halte pour profiter des premiers rayons du
soleil. Moan en profite pour nous montrer des traces de feux
qui seraient, selon lui, les restes de l'incinérations des
corps. Jac me signale qu'elle vient de discuter avec un
américain qui lui a dit qu'il avait relevé une température de
moins quinze degrés à l'intérieur de sa tente. Pas étonnant
qu'on ait eu froid!
Même
au soleil, il ne fait pas chaud. Nous poursuivons notre route,
mais au lieu de rejoindre le fond de la vallée, nous prenons
un sentier qui nous conduit au dessus de Phériché et passe par
ce que nous avons pris pour un terrain d'aviation. Nous
traversons plusieurs petits ruisseaux totalement gelés et bien
que nous progressions sur un plateau presque plat, à plusieurs
reprises nos pieds glissent sur la glace vive.
Enfin
nous passons au dessus de Phériché et atteignons les stèles de
l'arête que nous avions gravie à l'allée. Aujourd'hui le ciel
est totalement dégagé. Nous découvrons tout en bas Dingboché
où nous allons passer la nuit. Ses nombreux enclos et son
habitat dispersé montrent qu'il s'agit d'un village encore
très agricole. Au sud, de l'autre coté de la vallée c'est
l'éblouissant Ama Dablan. A l'Est, au milieu de la vallée, je
découvre enfin l'Island Peak. Je suis déçu. Ce sommet de
6.190 m semble bien petit. Il trône comme un minuscule pâté de
sable au milieu d'une cuvette. Il faut dire qu'il n'a pas de
chance. Dans les Alpes ce serait un monstre, mais ici sa base
est déjà à 5.000 m d'altitude et autour de lui l'Ama Dablan
fait 6.812 m, à l'est il y a le Makalu et ses 8.475 m et au
nord le Lotsé et ses 8.501 m.
De là
nous descendons sur Dingboché et nous installons dans la cour
d'une lodge, à l'extrême est du village. Dès que les porteurs
arrivent, Moan leur fait étaler les toiles de tente pour
qu'elles sèchent. C'est à ce moment qu'il s'aperçoit que l'une
d'elle a été oubliée à Lobuché. Sa colère est terrible et le
pauvre porteur responsable de l'oubli, tout penaud s'enfuit à
toutes jambes. Nous assistons à la scène un peu décontenancés
et tout autant surpris par la possibilité d'une telle erreur
que par l'attitude de notre guide. Nous en sommes même à nous
demander si le porteur osera revenir.
Il est
midi l'atmosphère est tendue. Notre cuisinier nous installe au
soleil, contre un mur pour nous mettre à l'abri du vent. Il
nous sert un repas d'autant plus apprécié que l'effort de la
veille, la bonne marche de ce matin et les 600 m d'altitude
perdus, nous ont ouvert l'appétit.
Depuis
notre arrivée, des nuages montent de la vallée et masquent les
sommets environnants. Lorsque ceux-ci réapparaissent, ils
ressemblent à des décors en carton pâte. Je tente de faire une
sieste pendant que Jac et Michel partent visiter le village.
Juste au dessus, de nombreux trekkeurs passent redescendant
d'Island Peak. Il est 15 h lorsqu'une exclamation générale me
réveille. Les porteurs ont aperçu leur collègue, tout en haut
de la colline, il revient avec la toile de tente sur le dos.
C'est un triomphe, il a fait l'aller retour en 2 h 30. Tout le
monde est rassuré et Moan retrouve le sourire. Les porteurs se
précipitent sur le matériel et montent les trois tentes. Un
seul manque à l'appel. Nous sommes hébergés dans la lodge de
ses parents et il a immédiatement été embauché pour la
cueillette des pommes de terres.
Je
profite des derniers rayons du soleil pour aller visiter le
village. Je pense trouver une voie en me dirigeant vers une
lodge juste au dessus de la notre, mais le chemin ne va pas
plus loin. De là je tente de rejoindre un chemin juste au
dessous où j'aperçois de nombreux passants. J'enjambe un grand
nombre de murets pour rejoindre cette unique rue. Elle est
étroite, presque rectiligne et en partie submergée par l'eau
d'un petit canal qui la borde. De part et d'autre des lodges
ont été construites, elles semblent de construction récente.
De
retour, comme il ne fait pas très chaud, Moan nous invite à
nous installer à l'intérieur de la lodge. Dans la pièce, il y
a un grand gaillard attablé avec deux compagnons. Je ne
manifeste pas mon inquiètude mais, je n'ai toujours pas de
nouvelle du guide qui doit m'accompagner à Island Peak.
L'attitude de Moan n'est pas rassurante. Comme à Lobuché, il
laisse entendre que si le guide ne vient pas, Sumbadou se
débrouillera. Il lui renouvelle ses explications sur
l'itinéraire à suivre. Sumbadou l'écoute sans répondre et
garde son grand sourire. Je sens Jac effrayée par cette
perspective. Je la rassure comme je peux en lui disant qu'au
Népal tout trouve une solution.
Le
grand gaillard s'avère être un canadien qui vient de tenter
l'ascension de l'Ama Dablan par une voie nouvelle. Je ne sais
s'il a bu un peu trop de bière ou si c'est son échec, mais il
ne supporte pas que nous discutions sans lui. Alors, de sa
voix forte, il n'a de cesse de provoquer Moan, dénigrant la
notoriété des sherpas, prétendant que les occidentaux sont les
seuls à pouvoir atteindre les plus hauts sommets, que les
sherpas ne grimpent que pour l'argent. Il est horrible et nous
sommes très gênés par ses propos blessants. Nous avons beau
tenter de nous faire discrets, il poursuit ses attaques et
Moan s'accroche à lui répondre.
A la
tombée de la nuit la salle devient assez obscure. Elle n'est
éclairée que par une mauvaise ampoule alimentée par le capteur
solaire de la station météorologique voisine. Depuis Lobuché,
mon tube au néon refuse de diffuser la moindre lumière et j'ai
définitivement renoncé à lui. Dans cette pénombre, notre
cuisinier se présente avec un gigantesque gâteau et un couteau
tout aussi grand. Il fête à sa manière la séparation de notre
groupe. Il est tout heureux de son effet mais l'ambiance n'y
est pas. Nous sommes trop contrariés par les agressions du
canadien et par l'absence de mon guide.
Alors
que Michel tente de me rassurer, une grande jeune fille arrive
avec une femme plus âgée. Ce sont les savoyardes rencontrées,
courant sur le sentier, au début de notre trek. Elles nous
expliquent que tout leur groupe est là pour supporter la plus
jeune qui, après avoir fait 5° aux 94 km du Mont Ventoux,
espère bien remporter le marathon du Langtang au nord de
Katmandou. Avec elle, une partie du groupe a gravi l'Island
Peak en huit heures sans aucune difficulté. Elles viennent
rejoindre le canadien. En moi-même j'espère que cela le
calmera un peu.

Au milieu de la vallée Island
Peak |
Il est
déjà tard et nous commençons à envisager d'aller nous coucher
quand notre cuisinier introduit deux sherpas. Moan me les
présente comme étant ceux qu'il a trouvé pour m'accompagner à
Island Peak. Ils sont tous les deux en doudoune. L'un a le
visage plat et carré, l'autre une écharpe enroulée autour de
la tête qui le fait ressembler à un iroquois. Une longue
négociation commence avec Moan. Elle n'est entrecoupée que par
les aboiements de notre canadien que la présence de nos
françaises n'a pas réussi à calmer. Il n'admet toujours pas
ces apartés. Aux regards qui me sont lancés par Moan et les
sherpas, je comprends qu'il est question de moi, sans doute de
mes projets et celui qui doit devenir mon guide, hoche
ostensiblement la tête. Enfin tout le monde se lève, on se
salue et Moan m'explique que nous avons rendez-vous demain
matin.
Comme
il est tard, chacun se précipite vers sa tente. Sur la
terrasse au dessus de nous, notre canadien et sa copine
entretiennent une bruyante conversation que Moan s'empresse de
calmer.
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Dingboché, le 30
novembre.
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Daten Ji mon
nouveau guide
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Il est 6 h. Je viens de passer une excellente nuit bien qu'à
de nombreuses reprises j'ai du sortir pour pisser. Comme cette
matinée inaugure une nouvelle phase de mon trek, j'en profite
pour faire un changement complet de mes vêtements et
sous-vêtements et pour réorganiser mes bagages. Cette
opération n'est pas très aisée dans l'espace réduit de la
tente. Lorsqu'elle se termine, je sors et je tombe nez à nez
avec le cuisinier qui m'apporte le thé du matin. Il fait très
beau et le camp est assez agité. Tandis que le cuisinier
dirige les opérations de vaisselle, Moan et les porteurs
commencent à démonter les tentes et à faire la répartition des
charges. Sumbadou prépare la sienne, il portera mes bagages,
une tente et quelques vivres en plus de ses affaires.
Mon nouveau guide ne tarde pas à arriver. Il est équipé d'un
gros sac d'où dépasse un piolet et une grosse cornière en alu,
sans doute prévue pour réaliser une main courante pour
traverser une crevasse. Il est petit mais très râblé et avec
son faciès, il donne l'impression d'un rouleur de mécanique.
Il s'appelle Daten Ji.
Les adieux sont rudes. J'ai bien du mal à quitter le groupe.
Jac et Michel doivent regagner Katmandou et envisagent en
m'attendant d'aller faire un tour à Pokara. Nous nous donnons
rendez-vous à mon retour. Nous sommes tous le sac sur le dos,
mais nous n'arrivons pas à prendre l'initiative de la
séparation. Jac me prodigue tous ses encouragements. Je salue
tout le monde et me décide à donner le signe du départ. Il est
8 h 30.
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