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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Au pied de l'Island Peak

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            Cette séparation me projette dans une toute autre ambiance, plus proche de celle vécue l'an dernier. Maintenant je suis seul avec un guide Sherpa et un porteur Tamang. Il fait beau, nous marchons d'un pas rapide. Daten Ji, en plus de son sac à dos, porte un carton à la main, sans doute quelque nourriture pour la journée à passer au camp de base. Il n'arrête pas de bavarder avec Sumbadou. A 9 h 30 nous nous arrêtons à Shargo. Il y a là une seule lodge et une femme nous sert un thé bien chaud. J'essaye de nouer la conversation avec Sumbadou, mais il ne connaît que quelques mots d'anglais. Avec son grand sourire il me fait signe qu'il ne comprend pas. Daten Ji parle un peu mieux, mais il est loin de converser comme Moan.

 

            A 10 h 15 après avoir traversé une rivière, nous arrivons à Chhukhung. L'atmosphère est assez bizarre. Nous sommes à 4.780 m d'altitude. Malgré un grand soleil il fait froid. La végétation qui nous entoure est presque nulle. Chhukhung n'est pas à proprement parler un village. Il n'y a que des lodges très dispersées. L'ambiance est celle d'une vallée du bout du monde égayée par les seules tentes multicolores des trekkeurs. Nous nous arrêtons dans une des premières lodges. Daten Ji me fait servir un thé pendant que Sumbadou monte la tente. Pour occuper le temps, les quelques trekkeurs du campement se sont dispersés sur les moraines environnantes. Le village est situé entre deux glaciers, l'un descendant de l'Ama Dablan, l'autre du Lotsé.

 

            En avalant mon thé, je reste un moment assis sur les banquettes qui entourent la terrasse de la lodge. En face l'Ama Dablan m'apparaît sous un jour nouveau. Il ne ressemble plus à ce grand fantome blanc dominant les environs. Ici c'est un mur de glace alimentant un glacier que nous cache une moraine latérale. Des moraines, il y en a partout. Le paysage ressemble à un vaste chantier de travaux publics où des monticules de terre sont en cours de déplacemement. Derrière la lodge c'est le Ltosé et je suis surpris que ce quatrième sommet de la planète n'apparaisse pas plus gigantesque.

 

            Je décide de me reposer sous la tente en attendant l'heure du repas. Daten Ji se présente peu après. Il me demande ce que je veux manger. Il réapparaîtra un bon moment plus tard avec mon repas. Je fais une courte sieste puis je décide de partir en direction de Lotsé vers la moraine qui me semble la plus haute. Daten Ji et Sumbadou se sont installés sur la terrasse de la lodge et ont entrepris une bruyante partie de cartes avec d'autres sherpas.

 

            Je remonte le village et du haut de la première moraine, je constate que la vallée n'est qu'un cahot morainique. J'en escalade une seconde, qui se prolonge par une troisième puis par une quatrième. Je ne cesse de monter et de descendre. La végétation est rare mais je trouve de minuscules edelweiss. J'atteins ainsi l'altitude de 5.000 m. Moan m'avait laissé entendre que de là j'aurai un beau point de vue, pourtant ici tout est triste. Rien à voir avec les paysages riants de nos Alpes. Des pentes du Lotsé descendent des dizaines de glaciers qui viennent se rassembler derrière une moraine puis descendent la vallée. C'est sans doute leurs eaux que j'ai traversées en entrant dans Chhukhung.

 

            A 13 h 45 je suis de retour. De nombreuses tentes ont été démontées et d'autres les ont remplacées. Daten Ji et Sumbadou sont toujours dans leur partie de cartes. Leur jeu ressemble un peu à la belote. L'indien d'hier soir les a rejoints. Il est accompagné d'un autre sherpa. Les propriétaires de la lodge ont un gamin d'un an ou deux. Il est habillé d'une grosse doudoune et se promène d'un pas encore peu assuré dans tout le campement. De temps à autre, il prend une gamelle, il a quelques difficultés pour se relever mais, une fois debout, il repart pour une autre aventure.

 

            Des nuages remontent la vallée et masquent de plus en plus les sommets. Je m'enferme dans la tente et partage mon temps entre sommeil et lecture d'Alexendra David Neel. Un groupe d'italien s'est installé à coté. Il est fort bruyant. A cinq heures Daten Ji me propose du thé et me propose le menu du soir. Je le rejoins sur les banquettes de la lodge et regarde les derniers rayons du soleil illuminer la vaste muraille de l'Ama Dablan. Le passage de nuages masque en partie le panorama et ne me révèle les montagnes qu'en filigrane.

 

            Le froid est tombé. Je m'enferme dans la tente et j'essaye de trouver le sommeil. Mes voisins font beaucoup de bruit. En plus de leurs tentes igloos, ils ont installé une salle à manger couverte avec tables et chaises et gràce à ce confort, ils prolongent leurs agapes bien après la tombée de la nuit.


 

Chhukhung, le 31 octobre.

 

            A 6 h. le camp commence à s'éveiller. Je sors pour pisser. Le ciel est gris. Le long de la lodge, une demi-douzaine de yacks sont couchés les uns contre les autres. Leur dos est  couvert de givre. Ce sont eux qui ont transporté le lourd matériel de l'expédition italienne. L'un après l'autre, ils se redressent et laissent leur marque sur le sol. Les italiens se sont remis à table pour déjeuner. Leurs porteurs démontent les tentes et les chargent sur les yacks. Daten Ji me sert un thé et me commande un musli. J'essaye de me mettre à l'abri dans la lodge, mais à l'intérieur il y a tant de monde que je renonce. Le service est assez long, la patronne a le plus grand mal à cuisiner. Entre ses hôtes il y a peu de place. Les banquettes de la cuisine sont encombrées par ceux qui dorment encore. Daten Ji me signale que le patron vient de rompre avec la vie de lama.

           

            Sumbadou a démonté ma tente et préparé sa charge. A 8 h 30 je pars avec lui pendant que Daten Ji règle la note. Nous traversons un torrent au sud de Chhukhung et montons sur une moraine face à l'Ama Dablan. D'en haut, le spectacle de cette barrière de glace paraît encore plus fabuleux. Je vois enfin la base de cette muraille mais bien d'autres moraines sont à franchir pour en atteindre le pied. Nous remontons celle-là en direction de l'est pour atteindre un large vallon et une vaste aire totalement plate. Je l'avais repérée sur ma carte et prise pour un lac. En fait il s'agit d'un triangle rectangle de sable blanc très fin dont nous longeons la plus grande arête. Cette marche dans le sable est épuisante. Puis nous remontons un front morainique et dans un goulet, entre deux gros blocs rocheux, nous trouvons un berger, au faciès tibétain, entretenant un feu à l'abri du rocher. Sumbadou me fait comprendre que nous sommes au camp de base d'Island Peak. Il est 11 h.

 

            Nous sommes à 5.086 m juste au sud du sommet. Sumbadou s'est installé près du feu avec le berger et bavarde. En attendant l'arrivée de Daten Ji, je décide de monter sur la moraine qui fait face à l'Island Peak. De là j'apprécierais mieux la situation. Sur un glacier, juste au dessus du camp, j'aperçois trois alpinistes qui redescendent. A mon retour, Sumbadou me propose de monter la tente. Alors qu'il commence,  je lui fais modifier l'orientation pour qu'elle soit dos au vent. Celui-ci remonte de la vallée et il est aussi froid que violent. Daten Ji n'est toujours pas arrivé. J'entame une petite sieste et c'est un bruit de casserole qui me réveille.

 

             Il est 12 h 30. Je sors de la tente et trouve Daten Ji, son copain guide, un allemand et un nouveau porteur en train d'installer la cuisine à l'abri du rocher. Je les aide à protéger cet abri du vent et j'invite l'allemand à venir se mettre au chaud sous ma tente. Il est grand et mince, a une trentaine d'années. Dans cet espace exigue je le sens géné pour se mouvoir. Il m'explique qu'il s'appelle Michel, qu'il est de la région de Cologne, qu'il voyage seul avec un guide et un cuisinier, qu'il est au tout début de son séjour dans le Khumbu. Nos guides ont prévu que nous monterions ensemble à Island Peak.

            Pendant que nous conversons, nos porteurs ont monté deux autres tentes, l'une hébergera les guides, l'autre Sumbadou et le cuisinier. Michel dormira dans la mienne. La cuisine a été rendue fonctionnelle et Daten Ji nous apporte une citronnade chaude et des biscuits en attendant que le repas soit prêt.

 

      Une fois restaurés, nos deux guides nous proposent une visite des lieux. Nous remontons la moraine escaladée le matin. Derrière nous découvrons un immense glacier descendant du Lotsé. Il y a à sa surface un vaste lac. Le glacier est en général recouvert d'une fine couche de terre grise, d'importantes crevaces et de la glace vive. Nous remontons la moraine et descendons un peu plus vers l'est. Il y a là les tentes des groupes redescendant d'Island Peak ou s'apprétant à y monter.

 

            Il n'y a pas grand chose à voir dans ce vallon triste comme la mort. De retour je m'enferme dans la tente pour une nouvelle sieste. Les bagages de Michel ont été installés et nous organisons au mieux notre cohabitation. Nos guides nous expliquent qu'ils nous réveilleront à deux heures du matin pour faire l'ascension. Alors que nous somnolons, Daten Ji nous demande si nous n'avons pas une pharmacie, le cuisinier s'est coupé. J'ai tout ce qu'il faut et je me transforme en infirmier. Il revient un peu plus tard me demander une nouvelle aide. Décidément le cuisinier est très maladroit. Michel est tout fier de me montrer que lui aussi a plein de médicaments. Il sort une boite remplie de pilules, mais ce ne sont que des vitamines et des réconfortants. Il n'a rien pour les blessures. Il a mal à la tête et pense avoir un rhume.

 

            Dans cette ambiance glaciale, nous n'avons qu'une obsession : préserver toutes nos forces pour le lendemain. A 18 h nous sommes réveillés pour le souper. Nos cuisiniers ont fait des prodiges d'efforts pour nous doper. Ils nous servent une soupe, des frites, une platée de pâtes que je n'arrive pas à finir tant il y en a et le repas s'achève avec une salade de fruits.

 

            Dehors un fin grésil s'est mis à tomber. Une fine couche de neige a recouvert le sol. Le repas terminé je sors pour aller faire mes besoins. Il fait nuit noire. Ce que j'avais craint, est arrivé. Nous sommes un jour sans lune. Ma lampe frontale n'éclaire quasiment pas. Je n'ose aller trop loin de peur de ne pas retrouver la tente, mais ici il n'y a pas le moindre rocher pour se mettre à l'abri. Un peu au hazard je décide d'un emplacement, j'éteins ma lampe et fais mes besoins, puis retourne à la tente. Là je m'aperçois que j'ai perdu un gant. Comment le retrouver dans cet espace où tout est devenu blanc? Je retourne sur mes pas et fort heureusement le retrouve. Un moment j'ai craint de devoir faire l'ascension avec une main sans gant.

  

     

Camp de base de l'Island Peak           

 

 Dernière hésitation avant le retour

                                                                                              

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