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Au cours de la nuit je me suis levé pour aller pisser. La
neige s'est arrêtée de tomber, mais une couche de cinq
centimètres recouvre le sol. La température s'est adoucie. Je
me demande si nous pourrons faire notre ascension.
Il est
deux heures du matin, nos guides ne se manifestent pas. J'en
déduis qu'ils ont renoncé. Mais à 3 h Daten Ji se présente à
l'entrée de la tente et nous demande de nous lever. Une demi
heure plus tard, il nous sert un thé brulant puis une platée
de pâtes.
Lentement, nous nous équipons. Je fais mon sac. Pour
m'alléger, je décide de laisser ma caméra et de ne prendre que
l'appareil photo. Je confie mon Thermos à Daten Ji pour qu'il
y mette une boisson chaude et à 4 h 15 c'est le départ. Nous
remontons le vallon en direction des autres tentes, puis
entreprenons l'ascension. Avec cette faible péllicule de
neige, le sol est très glissant. Daten Ji et son copain
semblent ne pas être sûrs de la voie à prendre. Ils hésitent
en permanence. C'est le guide de Michel qui fait la trace.
Alors que la pente est déjà très raide, il ne cesse de courir,
de revenir sur ses pas et de repartir dans une autre
direction. Daten Ji progresse lui aussi par bonds. J'ai le
plus grand mal à les suivre pourtant leur technique est bonne.
Sur ce terrain rendu glissant, les grandes enjambées sont le
seul moyen de trouver des appuis sûrs, mais mes jambes sont
trop courtes et je manque de puissance pour cet exercice. Mes
pas sont incertains, à de nombreuses reprises c'est la
glissade et je dois me cramponner à mon piolet pour ne pas
reculer. Depuis le départ, Michel n'a pas décroché un mot.
Avec ses grandes jambes, il est moins gêné que moi pour
progresser, mais je sens qu'il peine beaucoup.
Au
lever du jour, Daten Ji me montre quelques points lumineux
juste au dessus de nous. C'est le deuxième camps de base à
5.400 m. Lorsque nous y arrivons, nos lampes frontales ne sont
plus nécessaires. Il y a là deux tentes sur un petit replat
rocheux. Nous passons devant sans nous arrêter. Quelques
instants plus tard nous verrons quelques personnes les
quitter. Notre cheminement se poursuit dans un couloir très
raide. A plusieurs reprises je dois m'agripper au rocher pour
avancer. Nous sortons de ce couloir par une corniche et
reprenons l'ascension. Le jour s'est levé, en apercevant un
coin de ciel bleu, j'ai l'espoir d'un retour du beau temps.
Cette note d'optimisme n'est que de courte durée. Les nuages
montent de la vallée et nous entourent. Notre champ de vision
ne dépasse pas les deux cents mètres.
Il est un peu plus de 7 h. Mon altimètre indique 5.686 m. Nous
sommes donc à mi-parcours et Daten Ji nous engage sur de
grandes dalles lisses, rendues très glissantes par la fine
couche de neige qui les recouvre. Je me demande comment on va
pouvoir tenir la dessus. Depuis un moment je doute de plus en
plus de l'intérêt de cette expédition.
Nous ne verrons rien.
J'interpelle Daten Ji "It become dangerous, and there is
nothing to see". Daten Ji
s'arrête et se retourne vers moi sans rien dire. Au dessous,
l'autre guide s'arrête et semble étonné. Nous restons là un
moment figé. Michel ne bronche pas. Il s'est arrêté, tête
baissée, totalement absorbé par la nécessité de tenir le coup.
Je l'interpelle : "And You, what do you think". Il ne me
répond pas. Alors Daten Ji fait demi tour et redescend.
Je
sors mon Thermos et distribue de la citronnade chaude à tout
le monde. Daten Ji nous donne quelques biscuits. Le temps de
prendre quelques photos de l'évènement et l'un derrière
l'autre nous commençons à descendre. Je pensais croiser les
alpinistes du 2° camps de base, mais lorsque nous passons,
leurs tentes n'y sont plus. Ils ont du descendre. A 9 h 15
nous apercevons les tentes. Tout le monde est dehors à nous
attendre. Daten Ji explique à qui veut l'entendre les détails
de notre expédition. On nous offre des boissons. Un groupe de
belges me questionnent, ils nous ont entendu partir et étaient
inquiets. Michel qui n'a pas ouvert la bouche depuis notre
départ, déclare tout à coup qu'il veut descendre. Moi je n'ai
qu'une envie : dormir.
Lorsque nous regagnons nos tentes, je demande à Daten Ji la
possibilité de me coucher pendant une heure. Je m'enfonce tout
habillé dans mon duvet et tombe dans un profond sommeil. C'est
tout surpris que je me reveille et découvre, penché sur moi,
la tête de Daten Ji. Michel a quitté le camp, il a déménagé
sans que je m'en rende compte. Les deux autres tentes ont été
démontées, il n'y a plus ici que Daten Ji, l'autre guide,
Sumbadou et moi. Ils m'attendent pour partir.
Tout
en reprenant mes esprits, je range mes affaires. C'est là que
je m'apercois que mes chaussures de ski sont pleines de boues,
qu'il faudrait pouvoir les laver avant de les mettre dans mon
sac. L'opération est impossible. Tant pis, au risque
d'attraper des ampoules, je les rechausse. Mes amis sont
pressés. Ils bourrent mes affaires dans mon sac. J'ai à peine
le temps de filmer le camp qu'il est déjà démonté. Un groupe
de sherpanies fortement chargées passent devant nous, d'autres
trekkeurs les suivent. Tous le monde descend. Dans la
précipitation je crains d'avoir perdu mon couteau suisse.
Enfin c'est le départ. Je n'ai nul regret d'avoir renoncer à
l'ascension. Aucune amélioration du temps n'est à espérer et
bien qu'ayant un jour d'avance sur mon programme, je ne vois
aucun intérêt à rester un jour de plus dans ces lieux.
Mes
trois compagnons sont en grande forme. La visibilité ne
s'améliore pas. Les nuages continuent à monter. C'est sans
doute ce sentiment d'isolement qui les conduit à chanter. Je
tente de filmer la scène, mais en me voyant opérer, ils
baissent le ton. En cours de route nous croisons le guide
iroquois rencontré deux jours plus tôt. A tous ceux que nous
croisons Daten Ji raconte notre aventure. Je m'aperçois qu'il
connaît tout le monde. Bien que je ne comprenne pas un mot de
ce qu'il dit, je prends peu à peu conscience que nous avons
tout de même fait un exploit, qu'aujourd'hui nous avons été
les seuls à tenter l'ascension, que les autres groupes ont
abandonné leurs projets.
A 12 h
30 nous arrivons à Chhukhung. Daten Ji me propose de manger,
mais je n'ai pas faim. Je me contente de boire un thé. Le
village est presque désert. Tous les trekkeurs descendent. Il
recommence à neiger. Nous poursuivons notre route jusqu'à
Dangboche que nous traversons presque entiérement. A 2 h nous
nous arrêtons dans une lodge. Daten Ji me demande si je veux
dormir à l'intérieur ou sous la tente. Je sens qu'il m'incite
au confort, aussi je décide de dormir dans le dortoir. Là je
retrouve Michel, près du seul poële de la pièce, encore grogui
par notre expédition. Lui a prévu de dormir sous la tente. Il
part demain pour les lacs Gokyo.
Je
prends place dans le dortoir. Les lits sont à touche touche,
sur deux niveaux, comme dans les refuges. Je m'installe à
l'étage, près de la fenêtre. Il fait bon. J'enfile des habits
plus adaptés à la nouvelle situation, me fait apporter une
bassine d'eau chaude pour me laver les pieds. La marche forcée
en chaussures de ski n'a pas manqué de me faire des amploules.
Je me fais un pensement. Je nettoies mes chaussures,
réorganise mes bagages et range définitivement tout ce qui est
matériel de montagne.
Vers
16 h Daten Ji me fait servir un thé. Je me mets à la grande
table près du poêle et me plonge dans mes cartes. Une anglaise
s'intalle en face de moi. Elle me demande ce que je viens de
faire. Puis c'est un jeune couple lyonnais qui s'installe à
mes cotés et commande un thé. Ce sont des habitués du
trekking. A la tombée de la nuit, le jeune serveur allume
l'unique tube au néon de la pièce. Il est alimenté par un
capteur solaire. Daten Ji réapparaît pour prendre la commande
de mon repas. La faim est revenue et je commande un dal bat.
Comme
il fait bon, c'est relativement déshabillé que je m'enfile
dans le duvet. Mes voisins sont calmes. La nuit va être bonne.
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