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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Avec le peuple sherpa

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Dingpoche, le 2 novembre.

 

            Malgré quelques légers ronflements d'un de mes voisins, la nuit a été bonne. Il y a bien des jours que je n'ai plus dormi dans une atmosphère aussi ouatée. Sur l'un des piliers de la chambre le thermomètre indique 10 °, c'est bien la preuve que les - 10 ° de ces derniers jours sont oubliés. Je suis le seul à être impatient de me lever. A 6 h 30, alors qu'il fait vraiment jour je me décide à aller aux toilettes. Dehors, le ciel est mi-figue, mi-raisin, moitié nuages, moitié ciel bleu. Il est possible que le temps se mette au beau. Une légère couche de givre recouvre le sol et les tentes de la cour.

 

            Je regagne la chambre. C'est toujours le grand calme. Je m'enfonce dans mon duvet. Mon agitation a fait école. Un autre trekkeur sort, puis un troisième. Peu à peu la chambre s'éveille. J'en profite pour me permettre un peu plus de mouvement. Je mets de l'ordre dans mes affaires. Sumbadou est le premier de mes compagnons à se manifester. Je ne sais pas où il a dormi, mais dès qu'il a vu que j'étais réveillé, il s'est démené pour me faire servir un thé. Cà commence à s'agiter dans la cuisine. Il est vraisemblable que la patronne vient juste de se lever. Il lui faudra encore un bon moment pour relancer ses fourneaux et me servir le déjeuner.

 

            Daten Ji apparaît. Il semble sortir d'un profond sommeil. Il me présente le menu et le cahier pour inscrire ma commande. Je le retrouve dans la cour. Il s'est fait apporter une bassine d'eau chaude et il entreprend une grande toilette. Torse nu, il se savonne, se lave les cheveux et se plonge la tête dans l'eau pour se rincer. Pendant ce temps je fais un tour dans les environs. Au retour je remarque sur la façade de la lodge un grand panneau publicitaire écrit en allemand et ventant une lodge de Namché Bazar. Il y a aussi un panneau indiquant l'altitude de 4.343 m.

 

            Il est 9 h 30. Daten Ji donne le signal du départ. Il y a déjà un moment que Sumbadou a sa charge prête et que mes voisins de chambrée sont partis. Le ciel ne s'est pas dégagé et les quelques lucarnes bleues du lever du jour ont disparu. Un rideau de nuages cache tous les sommets. Les pentes environnantes sont recouvertes d'une fine pellicule de neige. Les nuages montent de la vallée. Je suis reposé et détendu. Maintenant je sais que je n'ai plus qu'à me laisser descendre. J'ai deux jours d'avance sur mon programme et je vais pouvoir en profiter pour regarder vivre le peuple sherpa. 

   

Pangboché, au centre son monastère, un des plus anciens du khumbu

        A 11 h nous arrivons à Pangboché. Un petit bâtiment à cheval sur le torrent m'intrigue. Je m'approche et découvre un moulin à prière richement décoré et entouré d'une Kata, cette écharpe blanche dont on honore ses amis. Je suis surpris, je m'attendais à voir un moulin à farine. Nous nous arrêtons dans une des premières lodges du village. Elle semble récente. Dans la cour il y a encore des planches attendant d'être mises en place. Nous nous installons dans la cuisine. C'est normalement le privilège des népalais. Les autres trekkeurs sont orientés vers la salle commune. Pour moi c'est une aubaine, je vais pouvoir admirer le travail de la cuisinière.

 

            La cuisine est vaste. Nous nous asseyons sur la banquette devant la large baie vitrée donnant sur la vallée et sur la cour de la lodge. Les trois autres murs de la pièce sont couverts d'étagères remplies de

vaisselles en inox. Dessous,  le long du mur de nombreux fûts en plastiques bleus sont alignés sur le sol. Ils proviennent des expéditions. J'ai vu de nombreux Yacks en porter. Ils servent au transport de la nourriture dont ils assurent la protection contre l'humidité. D'ailleurs ici ils sont utilisés pour le stockage du riz et des autres graines. Au milieu un grand fourneau dont la sherpanie entretient régulièrement le foyer pendant que son fils cuisine. Sur la gauche, il y a un évier en bois à double bac qui permet de laver et de rincer la vaisselle. Dans une grande poêle, au dessus du feu, le garçon malaxe de la farine avec une énorme spatule en bois. A mon grand étonnement, il sert cette pâte et une petite coupelle de lait à Daten Ji et à Sumbadou. Ils en font des boulettes qu'ils trempent dans le lait. Comme ils constatent ma curiosité, il m'en font goûter. Je trouve que cela n'a aucun goût. Ainsi seul avec mes compagnons népalais, je retrouve l'ambiance de mon séjour dans l'Hélambou l'an dernier. Certes ici, les constructions sont plus récentes et moins riches, mais l'ordonnancement est le même.

 

            En partant, Daten Ji me propose de visiter le monastère. Je n'ai pas réalisé que nous sommes dans ce village où une nuit un Yack a failli écraser ma tente. Nous remontons tout au sommet du village jusqu'à la lodge où nous avions séjourné. Nous pénétrons dans la cour du monastère. Une femme garde l'édifice et à l'étage la salle des prières est ouverte. Je me déchausse et pénètre à l'intérieur. Bien que petit et assez vétuste, ce monastère n'en est pas moins très beau.

 

            Nous poursuivons notre route en redescendant dans la vallée. Peu avant de traverser l'Imja Khola, nous passons près d'un joli chörten construit sur un surplomb rocheux en bordure d'une falaise vertigineuse. Nous trouvons là toute une caravane de yacks qui descend. Elle me semble être conduite par le berger rencontré au camp de base de l'Island Peak. Ensemble nous traversons le pont suspendu.

 

            De l'autre coté nous amorçons une remontée et doublons un groupe de français assez âgés qui semblent très essoufflés et en profitent pour admirer les gigantesques rhododendrons de la forêt environnante. Un peu plus loin, nous rattrapons une sherpanie que Daten Ji me présente comme étant sa soeur. Nous faisons un bout de chemin ensemble et passons sans nous arrêter devant un minuscule monastère qui me semble bien joli. Peu après, nous arrivons chez la soeur. On me fait entrer et on m'installe dans une grande pièce dont l'aménagement n'est pas terminé. Ce sera sans doute la pièce commune. La banquette qui sert de siège et de lit, n'est pas totalement réalisée. Un escalier en bois conduit à l'étage. Toute une câblerie électrique est en place et dehors j'ai vu qu'il y avait sur le toit des capteurs solaires. On m'apporte un thé. Pendant que je le déguste, les membres de la famille papotent dans la cuisine.

 

            Nous reprenons notre route, montons une petite côte et entre deux rangées d'arbres le monastère de Thyangpoché m'apparaît. Jusqu'ici je ne l'ai vu que de loin. Il se révêle maintenant dans toute sa splendeur. Je l'avais imaginé plus grand. Il est surtout rutilant et neuf. Le plus surprenant est le gigantisme de son parvis qui peut héberger sans peine une centaine de caravanes. Tout autour il y a des lodges. Daten Ji m'installe dans celle tenue par le monastère. Pour l'occidental, la célébrité du site tient au fait qu'un crâne de Yéti y est conservé, mais pour les bouddhistes c'est l'un des plus hauts lieux cultuels. Sa modernité est due au fait qu'il a brûlé quelques années plus tôt. Moan nous a dit qu'il avait certainement fait l'objet d'un pillage de la part de notables véreux qui avaient ensuite mis le feu pour maquiller leur forfait. Une partie des manuscrits qu'il contenait a pu être sauvée, mais une autre a disparu, brûlée ou volée.

 

            Daten Ji me propose d'en faire la visite. Nous montons les nombreuses marches qui symbolisent l'ascension vers la spiritualité et le nirvana. Nous arrivons dans la cour centrale. Je remarque de nombreux projecteurs destinés à mettre en valeur l'édifice. Les façades sont décorées par des motifs aux couleurs très vives dans un style "bande dessinée" propre à la culture bouddhiste. Dans la cour un moine fait sécher des graines au soleil. Après les avoir étalées, il les déplace régulièrement pour accélérer l'évaporation. Le bâtiment est fait de deux niveaux. Le rez-de-chaussée est entouré d'une galerie couverte pour se mettre à l'ombre. A  l'étage une autre galerie permet d'accéder aux différentes pièces. Par une petite porte nous parvenons à l'arrière du bâtiment qui donne sur la vallée. Un touriste fait remarquer que toutes les fenêtres sont entourées par un motif entrelacé où se succèdent une tête de mort et une tête riante d'enfant symbolisant le cycle de la vie.

 

            Au moment où nous arrivons, un moine ouvre la porte du musée d'une fondation américaine. Il a été inauguré par Jimmy Carter en 1987 et retrace assez succinctement l'histoire du Khumbu, de ses traditions et de sa géologie. Il propose aussi quelques livres et produits artisanaux. Il y a mieux, mais c'est simple et didactique si on a une bonne connaissance de l'anglais.

 

            Lorsque nous sortons, le soleil est sur le point de se coucher et le froid commence à se faire sentir. Malgré ses efforts le soleil n'a pas réussi à percer. Moins de dix mètres au dessus de nous, une épaisse couche de nuages nous masque les montagnes. Nous sommes encore à 3.900 m d'altitude. Daten Ji m'entraîne dans les petites ruelles qui entourent le monastère. Elles sont étroites et délabrées. Les magasins et lodges de Thyangpoché sont tout autour du vaste parvis. Depuis notre arrivée, des tentes bariolées se sont installées en grand nombre.

 

            Le dortoir est composé de deux rangées de lits. Je choisis un lit individuel. De l'autre coté ce sont des lits à étage. En face de moi, un groupe d'italiens s'installe. Je les ai déjà vus à Lobuché. L'un d'eux fait très rouleur de mécanique. Il a entrepris un strip tease et se retrouve en slip fort heureux de s'aérer. Il y a aussi un couple avec de nombreux enfants dont un en très bas âge. Nous sommes environ 45 dans cette pièce. Avec la montée en puissance du froid, vers 17 h 45 nous nous retrouvons tous dans le réfectoire près de la cuisine. Il sert aussi de hall d'entrée. Il est ouvert sur les deux cotés du bâtiment. Au milieu un poêle chauffe très symboliquement la pièce. Les entrées et sorties des pensionnaires sont autant d'occasion de faire pénétrer le froid. Il y a là tout un groupe de jeunes allemands avec deux filles qui abreuvent l'assistance de paroles.

 

            Daten Ji et Sumbadou ont préféré la chaleur et la fumée de la cuisine. En mangeant j'apprécie la chaleur des aliments dans la bouche, mais les plats ne valent pas ceux de notre cuisinier. Le repas terminé, je prends vite mes dispositions pour m'enfoncer dans mon duvet et passer la meilleure nuit possible. En sortant pour faire ma toilette, je découvre le monastère magnifique sous le feux des projecteurs. Un peu partout sur le parvis, les grandes tentes "salles à manger" des expéditions sont en pleine effervescence.

 

                                      

 

Le temple de Thyangpoché

Thyangpoché, le 3 novembre.

 

            Ce sont les allemands proches de moi qui donnent le signal du lever général. Personne ne peut y échapper. Les deux pipelettes ont repris leurs conversations et elles ne cessent d'entrer et de sortir. Cette nuit en allant pisser j'ai découvert un ciel très étoilé et ce matin le ciel est encore totalement pur. Les hauts sommets enneigés sont déjà sous les feux du soleil alors que sur la place de Thyangpoché on hésite encore à mettre le nez dehors. Pour passer le temps en attendant que le déjeuner se prépare, j'en fais le tour. De l'autre coté, je retrouve le berger de la veille et tout son troupeau de yacks bien alignés et tout recouverts de givre. On se croirait devant la ménagerie de Pinder.

 

            Lorsque je regagne la salle commune de la lodge, l'agitation est grande. Des cuisines un porteur sort avec un immense gâteau couvert de bougies allumées. Les allemands fêtes les 20 ans d'une des pipelettes. L'excitation est à son comble. Chacun veut photographier l'événement et se faire photographier devant le gâteau. Les autres pensionnaires ont le plus grand mal à trouver une place dans ce chahut. Il y a aussi les gamins du couple aux nombreux enfants qui ne cessent d'entrer et de sortir. Ils sont désespérés de voir leurs parents prolonger leur grasse matinée. Un suisse germanique m'interroge sur mon capteur solaire et me demande quelques conseils pour le choix du menu.

 

            Sumbadou et moi nous retrouvons seuls dans la pièce. Tous les autres ont repris la route. Nous sommes autour du poêle dont la chaleur est toujours aussi symbolique. De temps à autre, Sumbadou rajoute une brique de tourbe, ouvre et ferme les volets, mais l'effet n'est pas très grand. Enfin, il est 8 h 30 quand Daten Ji donne le signal du départ. Le soleil vient juste d'envahir la place.

 

            Dès que nous quittons Thyangpoché, nous entreprenons une descente vertigineuse au milieu d'une vaste forêt. Sous les pas des marcheurs, le sol s'est transformé en une fine poussière qui fait roulement à billes. Il faut être très attentif pour ne pas glisser. Un peu plus bas le sol se fait plus humide et de nombreux ruisseaux traversent notre route. Ils viennent de dégeler avec les premiers rayons du soleil, mais dans les parties les plus à l'ombre il y a encore de grandes plaques de glace vive. Je comprends pourquoi Daten Ji n'était pas pressé de partir.

 

            Ce sont près de 800 m de dénivelé que nous dévalons. Je plains les marcheurs que je croise et qui attaquent la montée de cette côte vertigineuse. A 11 h nous nous arrêtons à Phunki un étroit village à flan de coteau. Son unique rue, passage obligé des caravanes, est envahie de marchands de bibelots. Il fait beau et chaud. Daten Ji m'installe à la terrasse d'une lodge et me fait servir un thé. Je commande un dal bat. Je fais le tour des étals, qui présentent à peu près toutes les mêmes marchandises déjà vues à Katmandou ou à Namché Bazar, mais ici le spectacle c'est la rue. Elle est étroite et lorsque des yacks passent les vendeuses ont intérêt à protéger leurs étalages. Les yacks n'avancent pas de façon régulière et ils se foutent totalement des obstacles qu'ils rencontrent. Un berger peut conduire une dizaine de yacks. Lui marche derrière. Autant dire que devant il se passe ce qu'il se passe. Lorsqu'un yack s'arrête, les autres s'agglutinent sur lui jusqu'à ce que la pression se fasse trop forte et qu'il se remette en route. A chacun de leurs passages les sherpanies se mettent en place pour protéger les milliers de colliers, bagues et boites qu'elles ont disposées sur des trétaux au bord de leur route. Elles ont l'oeil sur les yacks pour les remettre sur le chemin. Quelques sherpanies sont en jeans et anorak, d'autres sont en costume traditionnel, une robe sombre et longue, un tablier à la taille. Le haut est souvent plus coloré, généralement rouge. Elles portent aussi des boucles d'oreilles et souvent tiennent leurs cheveux avec de jolies broches. Mais ici, elles ont presque toutes la coiffe traditionnelle, une sorte de serviette de toilette posée sur la tête comme une tuile formant visière pour se protéger des rayons du soleil.

 

            Je suis assis juste en face du Kang Taïga dont le sommet est dans les nuages. Ses flancs sont encore recouverts de la neige tombée ces derniers jours. Pendant que je mange mon dal bat, le groupe des italiens arrive et s'installe à coté de moi. Ils sont quatre très différents les uns des autres. Le rouleur de mécanique est toujours en tête. Il semble être le plus agé, il ne s'assoit pas pour manger et surveille les faits et gestes de ses copains. Celui qui a pris place à coté de moi est un grand mince avec de fines lunettes. Il ressemble à un professeur. Il m'explique qu'ils viennent de Florence. Le plus jeune est le dernier à arriver. C'est celui qui a le plus de mal à avancer. Je leur conseille de prendre un dal bat. Je l'ai trouvé copieux et bien apprêté.

 

            Enfin à 14 h nous reprenons la route. Nous traversons Phunki. Ce n'est qu'une succession de lodges plus ou moins espacées. Peu après nous retraversons l'Imja Khola et recommençons à monter. Le sentier est assez large, peu sinueux et s'élève doucement jusqu'à Namché Bazar. Nous rattrapons le groupe d'italien et restons ensemble jusqu'à l'entrée de la ville. Là après avoir franchi le col qui la domine, nos routes se séparent. Les italiens descendent dans la ville tandis que nous nous restons sur le sentier qui conduit au monastère. Nous montons par un chemin très raide en direction d'un ensemble de mâts soutenant des drapeaux à prières. Là nous retrouvons quelques fermes près desquelles nous étions passés à l'aller et une lodge : le Sun Rise Hôtel. Nous poussons le portail de l'entrée, puis la porte de la lodge. Tout l'intérieur est en bois. Dans la salle commune, il y a des allemands sirotant de la bière et un énorme bar fort alimenté en alcool de toutes sortes. Un européen assez âgé nous conduit à l'étage et me désigne une chambre à deux lits assez confortable. Je commence à prendre mes aises et comme en montant j'ai aperçu une salle de bain, je demande s'il est possible de prendre une douche. Daten Ji me dit qu'il faut attendre un petit moment, le temps de chauffer l'eau. Quelques instants plus tard, on vient me chercher. Je descend avec mes affaires de toilette et de quoi me changer. La salle de bain est elle aussi tout en bois et équipée d'un lavabo et d'une douche avec tout un système de tuyauteries et de vannes achetées dans une jardinerie.

 

            Je suis heureux de pouvoir me déshabiller et changer de vêtements. Ceux que j'ai n'ont plus de couleurs tant la poussière s'y est incrusté. Mais, une fois à poil et enfermé dans cette salle, je m'aperçois qu'il m'appartient de faire le bon branchement. Malgré toute ma technicité, je n'arrive à faire passer l'eau chaude dans le tuyau conduisant à la pomme de douche. Je suis contraint de me rincer avec un jet sortant à 50 cm au dessus du sol. C'est tout de même bien agréable de se sentir propre.

 

            Dans la salle commune, je retrouve le groupe d'allemands. De nombreuses chopes de bière ont déjà été éclusées, ils parlent très forts et semblent faire des plaisanteries de corps de garde. Dans un coin de la pièce, il y a une photo du Dalaï Lama entourée d'une Kata et sur le comptoir deux figurines représentant un couple d'autrichiens. Sur la gauche du comptoir il y a une mini chaîne stéréo et à coté de la porte une bibliothèque remplie de livres en allemand. Je ne tarde pas à comprendre que je suis dans une lodge tenue par un autrichien marié à une sherpanie. C'est la lodge dont j'avais vu la publicité ce matin. Dans la bibliothèque, il y a aussi des albums de photos où je découvre toute l'épopée du couple. Au comptoir, assis sur un tabouret de bar, il y a aussi le père, celui qui m'a reçu. Il semble de temps à autre donner un coup de main et donne des ordres aux femmes de la cuisine. L'ambiance est assez irréelle. Perdu dans ces montagnes du Khumbu, à presque 4.000 m d'altitude je suis dans une maison confortable où on parle plus allemand que népalais.

 

            A l'heure du repas, un jeune couple arrive et rejoins les autrichiens. Alors que je commence à déguster la soupe de pâtes et le plat de spaghettis à la viande que j'ai commandés, le père me demande si je peux changer de chambre. Je ne comprends pas très bien les raisons de ce changement, mais cela ne me dérange pas. Il m'offre en échange une chambre pour moi tout seul.

 

Namché Bazar, le 4 novembre.

 

            J'ai pu dormir sans trop de vêtements. Les autrichiens m'ont bien réveillé lorsqu'ils se sont couchés, mais cela ne m'a pas empêché de passer une bonne nuit. Par la fenêtre, il est encore impossible de voir quoique ce soit. Elle ruisselle d'eau. En attendant les premiers signes du lever général, je me plonge dans Alexandra David Neel. Dès que les premiers rayons du soleil se font plus proches, les vitres s'assèchent et les sommets s'illuminent. La journée va être belle.

    

         Comme j'ai deux jours d'avance, j'ai proposé à Daten Ji d'aller à Thamé. Il veut bien m'accompagner. J'ai lu qu'il y avait dans ce village un monastère. C'est aussi la route qu'emprunte les tibétains pour traverser la frontière au col de Nangpa La près du Cho Oyu. Cette visite me permettra de passer une bonne journée et demain matin je serais là pour le célèbre marché du samedi à Namché Bazar.

 

            En me rendant dans la salle commune, c'est Sumbadou que je trouve entretenant le feu du poêle. Dès que j'entre il se précipite dans la cuisine pour me faire servir un thé et faire enregistrer ma commande. Les autrichiens sont très agités. Pour eux c'est la fin de leur trek. Daten Ji n'est pas un lève tôt. Quand il se présente, le soleil a déjà envahi la vallée. Il me donne le signal du départ.

 

         A la vitesse à laquelle Daten Ji s'est mis à marcher, je comprends que nous ne mettrons pas longtemps pour faire l'aller retour. Il me semble que nous tenons largement

les 6 km/h d'une marche Audax. A 4.000 m d'altitude, il faut le faire. Nous traversons une forêt. Daten Ji m'arrête et me fait signe de ne pas faire de bruit. Une demi douzaine de faisans sortent des bois, traversent notre chemin et s'enfoncent dans la bruyère juste au dessous de nous. A pas feutrés je m'avance. Il y en a de tous les cotés. Nous remontons la vallée et très vite nous trouvons les premiers poteaux d'une ligne électrique. C'est vraisemblablement celle qui alimente Namché. Nous sommes sortis de la forêt, la vallée forme un large V, le chemin s'est élargi. Nous passons devant une ferme créee par Sir Edmond Hilary et croisons quelques caravanes de tibétains. A chaque fois ce sont une quarantaine de yacks accompagnés d'hommes et de femmes crasseux qui descendent fortement chargés. Nous sommes sur une route internationale. Il est vraisemblable qu'ils se rendent au marché de Namché. Si demain ils n'arrivent pas à écouler leur marchandise, ils poursuivront leur route jusqu'à Katmandou et feront trois semaines de marche de plus. Mais déjà pour venir jusque là, ils ont du franchir le col de Nangpa La (5.716 m de haut) que les autorités chinoises ouvrent au printemps et à l'automne. Toutes ces caravanes sont chargées de sel gemme, mais comme celui-ci se vend de moins en moins bien, elles transportent aussi de la viande séchée et des produits de l'industrie chinoise.

 

            Au moment où nous entrons dans Phurte, Daten Ji m'arrête à nouveau. Il me désigne un enclos, tout en bas du village. Il y a là quatre ou cinq chamois du Khumbu qui paissent. Malheureusement pour moi, ma vue n'est pas assez bonne pour bien les distinguer. Nous traversons une rivière et passons devant un magnifique chörten très coloré. Enfin Thamé est en vue. Nous arrivons dans une gorge profonde creusée par les eaux bouillonnante de la Nangpo Tsangpo. Sur la paroi du rocher une énorme fresque a été dessinée. Après avoir traversé ce torrent, la pente du chemin s'accentue pour atteindre le plateau où sont installées les fermes et les lodges de Thamé. Tout en bas, il y a une école et surtout une grande centrale hydroélectrique. Nous longeons le village sans réellement accéder au plateau et Daten Ji m'introduit dans une lodge pour boire un thé. L'entrée est assez sombre. Nous montons à l'étage, traversons une cuisine et débouchons dans une vaste salle richement ornée. Tous les murs sont occupés par des vitrines. A la place d'honneur, sur le mur du fond, se trouvent un portrait du Dalaï Lama. Dans un angle de la pièce un gigot d'agneau séché est pendu. Dans la cuisine, il y a de nombreuses bassines en cuivre. La femme m'apporte une tasse de thé, son bébé dort dans un berceau en bois qu'elle porte sur le dos. La maison est une des plus belles et des plus typiques que j'ai vu au Népal.

 

            Quand Daten Ji m'a montré Thamé, ce n'est pas le village qu'il m'a indiqué mais le monastère, accroché à flan de montagne à deux kilomètres de là. Pour y parvenir, nous devons encore monter. Nous passons devant un long mur de pierres gravées puis sous un porche. Enfin nous arrivons dans la cour du monastère. Ici il n'y a pas le luxe et la modernité de Tengpoché. Un chien annonce notre présence. Des bâtiments émane le son scandé par des tam-tams de la prière des moines. La cour est propre, l'architecture est sobre. Les galeries de l'étage sont fermées par des petites fenêtres. Le temple s'inscrit dans un ensemble de bâtiments et de ruelles que la Provence ne renieraient pas. Sur le coté de la grande porte du temple, une pièce abrite un énorme moulin à prière que Daten Ji se met à faire tourner. A chaque tour, il déclenche un son de cloche. Un moine ne tarde pas à se présenter. Il nous propose d'ouvrir le temple. Pour entrer nous nous déchaussons. Pour Daten Ji ce n'est pas une difficulté. Pour moi, avec le laçage de mes chaussures de marche c'est moins facile. Je ne peux pourtant refuser cette opportunité. Le moine nous ouvre les portes. Nous entrons. La pièce est décorée sans excès, mais on sent qu'elle est très entretenue. Il y a là des tambours, des trompes et tous les ustensiles du culte. Je remarque surtout le panneau du fond constitué d'une multitude de casiers dans lesquels sont déposés les livres sacrés, chacun d'eux étant enroulé dans une écharpe.

 

            Daten Ji a entrepris une prière avec de nombreuses salutations et accroupissements. En sortant, je remets quelques roupies au moine. Daten Ji négocie avec lui la possibilité de voir les prêtres faire leur prière. Il accepte à condition que je ne les filme pas. Nous sortons donc et montons à l'étage où les moines psalmodient leurs chants. Au fond d'un couloir très sombre, le moine nous fait signe. Daten Ji écarte un rideau. Il donne sur une pièce où une vingtaine de moines de tous âges chantent et font brûler de l'encens. Nous restons sur le pas de la porte. L'ambiance est très particulière. La musique comme l'ornement de la salle et les habits des moines inspirent sérénité et recueillement. Les moines n'ont pas prêté attention à notre présence, mais ils ne semblent pas pour autant attentifs à leur cérémonie.

 

            Nous nous retirons sur la pointe des pieds, remercions notre hôte et entreprenons la descente toujours au pas de charge. Il est 11 h lorsque nous retraversons Thamé. Nous ne nous arrêtons pas. Le repas ce sera pour plus tard. A l'aller j'avais remarqué le travail d'un homme étalant des rondelles jaunes sur de grandes nattes. En repassant je questione Daten Ji. Il m'explique qu'il est en train de faire sécher des pommes de terre pour en faire des chips.

 

            A midi nous ne sommes plus très loin de Namché. Daten Ji s'aperçoit enfin qu'il est tard. Il cherche une lodge et jette son dévolu sur une maison en bordure du chemin. Il me fait entrer dans la grande salle et s'en va discuter dans la cuisine. J'ai rarement vu une maison aussi pauvre.

 

            La maison est faite de quatre murs et n'a pour toiture qu'une couverture faite des lanières de bambou tressées au travers desquelles on voit le soleil. La cuisine n'est séparée de la pièce où je suis, que par quelques planches de bois. Pour tout aménagement il n'y a que des planches de bois servant de banquettes. A l'intérieur il ne fait pas très chaud et je préfère m'installer au soleil sur le seuil de la porte. Il y a là deux gamins, un garçon et une fille, tous deux habillés avec des survêtements américains jaunes. Voyant que je les filme, ils se mettent à faire les pires pitreries. Pendant que je mange mon dal bat (le dal bat est le plat le plus populaire du Népal, il s'agit de riz accompagné de quelques légumes et d'une sauce aux lentilles) leur mère leur sert une tasse de riz. Ils commencent à manger tout en faisant de l'équilibre sur les murs. Plusieurs fois ils tombent, le riz se répand à terre. Ils remettent le tout dans leur tasse et poursuivent leurs jeux. Ils entreprennent de ramasser le crotin de yack et de le mettre à sécher sur les façades de la maison. La mère revient et leur donne des biscuits qu'ils mangent sans s'être lavés.

 

            Au soleil il fait très bon. En me voyant manger sur le pas de la porte, deux australiens style "hippies" s'arrêtent et se font servir un dal bat. Nous les doublerons un peu plus tard lorsque le repas terminé nous reprendrons notre route. Il est 14 h 30 nous arrivons à la lodge. Il n'est pas très tard et je propose à Daten Ji de descendre à Namché pour visiter le musée du Parc National. Comme il a des courses à faire, il décide de m'accompagner.

 

            Nous descendons la pente vertigineuse qui conduit à la ville. Daten Ji s'arrête à une boutique et entreprend une négociation pour acheter des chaussures. J'en profite pour faire un tour. J'achète une pellicule photo et quelques cartes postales. En repassant devant le magasin où Daten Ji s'est arrêté, je vois que la négociation se prolonge. J'entreprends un nouveau tour des magasins et cherche une carte postale de l'Island Peak. La seule que je trouve n'est pas terrible. Je reporte mon achat pour Katmandou. De retour, Daten Ji est toujours en négociation. Je repars pour un nouveau tour de ville et lorsque je reviens, Daten Ji n'est plus là. Au cas où je l'aurais croisé sans le voir, je fais un nouveau tour et ne le retrouve pas. Je suppose que nous nous sommes mal compris.

 

            Je sais que le musée est derrière le Check Post, presque en haut du village sur la face opposée à notre lodge. Je monte au Check Post, rien n'indique la présence d'un musée. Il est 16 h. et il commence à faire frais. Je décide de rentrer. Je fais le tour du cirque en conservant le même niveau, puis monte droit et me retrouve sur un promontoire juste au dessus de la lodge. En arrivant je retrouve Sumbadou, mais Daten Ji n'est pas là. Ce n'est qu'une heure plus tard qu'il arrivera accompagné d'un ami. Il m'explique qu'il n'a pas acheté les chaussures qu'il convoitait. On lui en demandait 2.500 roupies (250 frs), c'était trop cher pour lui.

 

            Aujourd'hui on célèbre la fête de la Tihar et Daten Ji m'offre de boire un rhum népalais. Comme je ne veux pas paraître ingrat, j'offre à mon tour une tournée. Au moment du repas je suis content de pouvoir avaler un peu de solide. Je commence à ne plus avoir les yeux en face des trous. La chance veut que j'avais commandé un repas consistant avec soupe, frites et viande. Lorsque j'achève de dîner, il y a longtemps que Daten Ji et son copain sont partis faire la fête. La Tihar est la fête des lumières. Ce jour là les villes du Népal s'ornent de lumignons un peu comme le fait Lyon pour le 8 décembre. Cette fête est commune à l'Inde et au Népal. Elle est censée célébrer la victoire de Vishnou que les habitants d'une ville avait appelé à l'aide et guidé en illuminant son chemin avec des milliers de petites lampes.

 

                         

Déjeuner avec Sumbadou                                                            Une lodge moderne de Namché

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