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Dingpoche, le 2
novembre.
Malgré
quelques légers ronflements d'un de mes voisins, la nuit a été
bonne. Il y a bien des jours que je n'ai plus dormi dans une
atmosphère aussi ouatée. Sur l'un des piliers de la chambre le
thermomètre indique 10 °, c'est bien la preuve que les - 10 °
de ces derniers jours sont oubliés. Je suis le seul à être
impatient de me lever. A 6 h 30, alors qu'il fait vraiment
jour je me décide à aller aux toilettes. Dehors, le ciel est
mi-figue, mi-raisin, moitié nuages, moitié ciel bleu. Il est
possible que le temps se mette au beau. Une légère couche de
givre recouvre le sol et les tentes de la cour.
Je
regagne la chambre. C'est toujours le grand calme. Je
m'enfonce dans mon duvet. Mon agitation a fait école. Un autre
trekkeur sort, puis un troisième. Peu à peu la chambre
s'éveille. J'en profite pour me permettre un peu plus de
mouvement. Je mets de l'ordre dans mes affaires. Sumbadou est
le premier de mes compagnons à se manifester. Je ne sais pas
où il a dormi, mais dès qu'il a vu que j'étais réveillé, il
s'est démené pour me faire servir un thé. Cà commence à
s'agiter dans la cuisine. Il est vraisemblable que la patronne
vient juste de se lever. Il lui faudra encore un bon moment
pour relancer ses fourneaux et me servir le déjeuner.
Daten
Ji apparaît. Il semble sortir d'un profond sommeil. Il me
présente le menu et le cahier pour inscrire ma commande. Je le
retrouve dans la cour. Il s'est fait apporter une bassine
d'eau chaude et il entreprend une grande toilette. Torse nu,
il se savonne, se lave les cheveux et se plonge la tête dans
l'eau pour se rincer. Pendant ce temps je fais un tour dans
les environs. Au retour je remarque sur la façade de la lodge
un grand panneau publicitaire écrit en allemand et ventant une
lodge de Namché Bazar. Il y a aussi un panneau indiquant
l'altitude de 4.343 m.
Il est
9 h 30. Daten Ji donne le signal du départ. Il y a déjà un
moment que Sumbadou a sa charge prête et que mes voisins de
chambrée sont partis. Le ciel ne s'est pas dégagé et les
quelques lucarnes bleues du lever du jour ont disparu. Un
rideau de nuages cache tous les sommets. Les pentes
environnantes sont recouvertes d'une fine pellicule de neige.
Les nuages montent de la vallée. Je suis reposé et détendu.
Maintenant je sais que je n'ai plus qu'à me laisser descendre.
J'ai deux jours d'avance sur mon programme et je vais pouvoir
en profiter pour regarder vivre le peuple sherpa.
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Pangboché, au
centre son monastère, un des plus anciens du khumbu |
A 11 h nous arrivons à Pangboché. Un petit bâtiment à cheval
sur le torrent m'intrigue. Je m'approche et découvre un moulin
à prière richement décoré et entouré d'une Kata, cette écharpe
blanche dont on honore ses amis. Je suis surpris, je
m'attendais à voir un moulin à farine. Nous nous arrêtons dans
une des premières lodges du village. Elle semble récente. Dans
la cour il y a encore des planches attendant d'être mises en
place. Nous nous installons dans la cuisine. C'est normalement
le privilège des népalais. Les autres trekkeurs sont orientés
vers la salle commune. Pour moi c'est une aubaine, je vais
pouvoir admirer le travail de la cuisinière.
La cuisine est vaste. Nous nous asseyons sur la banquette
devant la large baie vitrée donnant sur la vallée et sur la
cour de la lodge. Les trois autres murs de la pièce sont
couverts d'étagères remplies de
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vaisselles en
inox. Dessous, le long du
mur de nombreux fûts en plastiques bleus sont alignés sur le
sol. Ils proviennent des expéditions. J'ai vu de nombreux
Yacks en porter. Ils servent au transport de la nourriture
dont ils assurent la protection contre l'humidité. D'ailleurs
ici ils sont utilisés pour le stockage du riz et des autres
graines. Au milieu un grand fourneau dont la sherpanie
entretient régulièrement le foyer pendant que son fils
cuisine. Sur la gauche, il y a un évier en bois à double bac
qui permet de laver et de rincer la vaisselle. Dans une grande
poêle, au dessus du feu, le garçon malaxe de la farine avec
une énorme spatule en bois. A mon grand étonnement, il sert
cette pâte et une petite coupelle de lait à Daten Ji et à
Sumbadou. Ils en font des boulettes qu'ils trempent dans le
lait. Comme ils constatent ma curiosité, il m'en font goûter.
Je trouve que cela n'a aucun goût. Ainsi seul avec mes
compagnons népalais, je retrouve l'ambiance de mon séjour dans
l'Hélambou l'an dernier. Certes ici, les constructions sont
plus récentes et moins riches, mais l'ordonnancement est le
même.
En
partant, Daten Ji me propose de visiter le monastère. Je n'ai
pas réalisé que nous sommes dans ce village où une nuit un
Yack a failli écraser ma tente. Nous remontons tout au sommet
du village jusqu'à la lodge où nous avions séjourné. Nous
pénétrons dans la cour du monastère. Une femme garde l'édifice
et à l'étage la salle des prières est ouverte. Je me déchausse
et pénètre à l'intérieur. Bien que petit et assez vétuste, ce
monastère n'en est pas moins très beau.
Nous
poursuivons notre route en redescendant dans la vallée. Peu
avant de traverser l'Imja Khola, nous passons près d'un joli
chörten construit sur un surplomb rocheux en bordure d'une
falaise vertigineuse. Nous trouvons là toute une caravane de
yacks qui descend. Elle me semble être conduite par le berger
rencontré au camp de base de l'Island Peak. Ensemble nous
traversons le pont suspendu.
De
l'autre coté nous amorçons une remontée et doublons un groupe
de français assez âgés qui semblent très essoufflés et en
profitent pour admirer les gigantesques rhododendrons de la
forêt environnante. Un peu plus loin, nous rattrapons une
sherpanie que Daten Ji me présente comme étant sa soeur. Nous
faisons un bout de chemin ensemble et passons sans nous
arrêter devant un minuscule monastère qui me semble bien joli.
Peu après, nous arrivons chez la soeur. On me fait entrer et
on m'installe dans une grande pièce dont l'aménagement n'est
pas terminé. Ce sera sans doute la pièce commune. La banquette
qui sert de siège et de lit, n'est pas totalement réalisée. Un
escalier en bois conduit à l'étage. Toute une câblerie
électrique est en place et dehors j'ai vu qu'il y avait sur le
toit des capteurs solaires. On m'apporte un thé. Pendant que
je le déguste, les membres de la famille papotent dans la
cuisine.
Nous
reprenons notre route, montons une petite côte et entre deux
rangées d'arbres le monastère de Thyangpoché m'apparaît.
Jusqu'ici je ne l'ai vu que de loin. Il se révêle maintenant
dans toute sa splendeur. Je l'avais imaginé plus grand. Il est
surtout rutilant et neuf. Le plus surprenant est le gigantisme
de son parvis qui peut héberger sans peine une centaine de
caravanes. Tout autour il y a des lodges. Daten Ji m'installe
dans celle tenue par le monastère. Pour l'occidental, la
célébrité du site tient au fait qu'un crâne de Yéti y est
conservé, mais pour les bouddhistes c'est l'un des plus hauts
lieux cultuels. Sa modernité est due au fait qu'il a brûlé
quelques années plus tôt. Moan nous a dit qu'il avait
certainement fait l'objet d'un pillage de la part de notables
véreux qui avaient ensuite mis le feu pour maquiller leur
forfait. Une partie des manuscrits qu'il contenait a pu être
sauvée, mais une autre a disparu, brûlée ou volée.
Daten
Ji me propose d'en faire la visite. Nous montons les
nombreuses marches qui symbolisent l'ascension vers la
spiritualité et le nirvana. Nous arrivons dans la cour
centrale. Je remarque de nombreux projecteurs destinés à
mettre en valeur l'édifice. Les façades sont décorées par des
motifs aux couleurs très vives dans un style "bande dessinée"
propre à la culture bouddhiste. Dans la cour un moine fait
sécher des graines au soleil. Après les avoir étalées, il les
déplace régulièrement pour accélérer l'évaporation. Le
bâtiment est fait de deux niveaux. Le rez-de-chaussée est
entouré d'une galerie couverte pour se mettre à l'ombre. A
l'étage une autre galerie permet d'accéder aux différentes
pièces. Par une petite porte nous parvenons à l'arrière du
bâtiment qui donne sur la vallée. Un touriste fait remarquer
que toutes les fenêtres sont entourées par un motif entrelacé
où se succèdent une tête de mort et une tête riante d'enfant
symbolisant le cycle de la vie.
Au
moment où nous arrivons, un moine ouvre la porte du musée
d'une fondation américaine. Il a été inauguré par Jimmy Carter
en 1987 et retrace assez succinctement l'histoire du Khumbu,
de ses traditions et de sa géologie. Il propose aussi quelques
livres et produits artisanaux. Il y a mieux, mais c'est simple
et didactique si on a une bonne connaissance de l'anglais.
Lorsque nous sortons, le soleil est sur le point de se coucher
et le froid commence à se faire sentir. Malgré ses efforts le
soleil n'a pas réussi à percer. Moins de dix mètres au dessus
de nous, une épaisse couche de nuages nous masque les
montagnes. Nous sommes encore à 3.900 m d'altitude. Daten Ji
m'entraîne dans les petites ruelles qui entourent le
monastère. Elles sont étroites et délabrées. Les magasins et
lodges de Thyangpoché sont tout autour du vaste parvis. Depuis
notre arrivée, des tentes bariolées se sont installées en
grand nombre.
Le
dortoir est composé de deux rangées de lits. Je choisis un lit
individuel. De l'autre coté ce sont des lits à étage. En face
de moi, un groupe d'italiens s'installe. Je les ai déjà vus à
Lobuché. L'un d'eux fait très rouleur de mécanique. Il a
entrepris un strip tease et se retrouve en slip fort heureux
de s'aérer. Il y a aussi un couple avec de nombreux enfants
dont un en très bas âge. Nous sommes environ 45 dans cette
pièce. Avec la montée en puissance du froid, vers 17 h 45 nous
nous retrouvons tous dans le réfectoire près de la cuisine. Il
sert aussi de hall d'entrée. Il est ouvert sur les deux cotés
du bâtiment. Au milieu un poêle chauffe très symboliquement la
pièce. Les entrées et sorties des pensionnaires sont autant
d'occasion de faire pénétrer le froid. Il y a là tout un
groupe de jeunes allemands avec deux filles qui abreuvent
l'assistance de paroles.
Daten
Ji et Sumbadou ont préféré la chaleur et la fumée de la
cuisine. En mangeant j'apprécie la chaleur des aliments dans
la bouche, mais les plats ne valent pas ceux de notre
cuisinier. Le repas terminé, je prends vite mes dispositions
pour m'enfoncer dans mon duvet et passer la meilleure nuit
possible. En sortant pour faire ma toilette, je découvre le
monastère magnifique sous le feux des projecteurs. Un peu
partout sur le parvis, les grandes tentes "salles à manger"
des expéditions sont en pleine effervescence.

Le temple de
Thyangpoché
Thyangpoché, le 3
novembre.
Ce
sont les allemands proches de moi qui donnent le signal du
lever général. Personne ne peut y échapper. Les deux
pipelettes ont repris leurs conversations et elles ne cessent
d'entrer et de sortir. Cette nuit en allant pisser j'ai
découvert un ciel très étoilé et ce matin le ciel est encore
totalement pur. Les hauts sommets enneigés sont déjà sous les
feux du soleil alors que sur la place de Thyangpoché on hésite
encore à mettre le nez dehors. Pour passer le temps en
attendant que le déjeuner se prépare, j'en fais le tour. De
l'autre coté, je retrouve le berger de la veille et tout son
troupeau de yacks bien alignés et tout recouverts de givre. On
se croirait devant la ménagerie de Pinder.
Lorsque je regagne la salle commune de la lodge, l'agitation
est grande. Des cuisines un porteur sort avec un immense
gâteau couvert de bougies allumées. Les allemands fêtes les 20
ans d'une des pipelettes. L'excitation est à son comble.
Chacun veut photographier l'événement et se faire
photographier devant le gâteau. Les autres pensionnaires ont
le plus grand mal à trouver une place dans ce chahut. Il y a
aussi les gamins du couple aux nombreux enfants qui ne cessent
d'entrer et de sortir. Ils sont désespérés de voir leurs
parents prolonger leur grasse matinée. Un suisse germanique
m'interroge sur mon capteur solaire et me demande quelques
conseils pour le choix du menu.
Sumbadou et moi nous retrouvons seuls dans la pièce. Tous les
autres ont repris la route. Nous sommes autour du poêle dont
la chaleur est toujours aussi symbolique. De temps à autre,
Sumbadou rajoute une brique de tourbe, ouvre et ferme les
volets, mais l'effet n'est pas très grand. Enfin, il est 8 h
30 quand Daten Ji donne le signal du départ. Le soleil vient
juste d'envahir la place.
Dès
que nous quittons Thyangpoché, nous entreprenons une descente
vertigineuse au milieu d'une vaste forêt. Sous les pas des
marcheurs, le sol s'est transformé en une fine poussière qui
fait roulement à billes. Il faut être très attentif pour ne
pas glisser. Un peu plus bas le sol se fait plus humide et de
nombreux ruisseaux traversent notre route. Ils viennent de
dégeler avec les premiers rayons du soleil, mais dans les
parties les plus à l'ombre il y a encore de grandes plaques de
glace vive. Je comprends pourquoi Daten Ji n'était pas pressé
de partir.
Ce
sont près de 800 m de dénivelé que nous dévalons. Je plains
les marcheurs que je croise et qui attaquent la montée de
cette côte vertigineuse. A 11 h nous nous arrêtons à Phunki un
étroit village à flan de coteau. Son unique rue, passage
obligé des caravanes, est envahie de marchands de bibelots. Il
fait beau et chaud. Daten Ji m'installe à la terrasse d'une
lodge et me fait servir un thé. Je commande un dal bat. Je
fais le tour des étals, qui présentent à peu près toutes les
mêmes marchandises déjà vues à Katmandou ou à Namché Bazar,
mais ici le spectacle c'est la rue. Elle est étroite et
lorsque des yacks passent les vendeuses ont intérêt à protéger
leurs étalages. Les yacks n'avancent pas de façon régulière et
ils se foutent totalement des obstacles qu'ils rencontrent. Un
berger peut conduire une dizaine de yacks. Lui marche
derrière. Autant dire que devant il se passe ce qu'il se
passe. Lorsqu'un yack s'arrête, les autres s'agglutinent sur
lui jusqu'à ce que la pression se fasse trop forte et qu'il se
remette en route. A chacun de leurs passages les sherpanies se
mettent en place pour protéger les milliers de colliers,
bagues et boites qu'elles ont disposées sur des trétaux au
bord de leur route. Elles ont l'oeil sur les yacks pour les
remettre sur le chemin. Quelques sherpanies sont en jeans et
anorak, d'autres sont en costume traditionnel, une robe sombre
et longue, un tablier à la taille. Le haut est souvent plus
coloré, généralement rouge. Elles portent aussi des boucles
d'oreilles et souvent tiennent leurs cheveux avec de jolies
broches. Mais ici, elles ont presque toutes la coiffe
traditionnelle, une sorte de serviette de toilette posée sur
la tête comme une tuile formant visière pour se protéger des
rayons du soleil.
Je
suis assis juste en face du Kang Taïga dont le sommet est dans
les nuages. Ses flancs sont encore recouverts de la neige
tombée ces derniers jours. Pendant que je mange mon dal bat,
le groupe des italiens arrive et s'installe à coté de moi. Ils
sont quatre très différents les uns des autres. Le rouleur de
mécanique est toujours en tête. Il semble être le plus agé, il
ne s'assoit pas pour manger et surveille les faits et gestes
de ses copains. Celui qui a pris place à coté de moi est un
grand mince avec de fines lunettes. Il ressemble à un
professeur. Il m'explique qu'ils viennent de Florence. Le plus
jeune est le dernier à arriver. C'est celui qui a le plus de
mal à avancer. Je leur conseille de prendre un dal bat. Je
l'ai trouvé copieux et bien apprêté.
Enfin
à 14 h nous reprenons la route. Nous traversons Phunki. Ce
n'est qu'une succession de lodges plus ou moins espacées. Peu
après nous retraversons l'Imja Khola et recommençons à monter.
Le sentier est assez large, peu sinueux et s'élève doucement
jusqu'à Namché Bazar. Nous rattrapons le groupe d'italien et
restons ensemble jusqu'à l'entrée de la ville. Là après avoir
franchi le col qui la domine, nos routes se séparent. Les
italiens descendent dans la ville tandis que nous nous restons
sur le sentier qui conduit au monastère. Nous montons par un
chemin très raide en direction d'un ensemble de mâts soutenant
des drapeaux à prières. Là nous retrouvons quelques fermes
près desquelles nous étions passés à l'aller et une lodge : le
Sun Rise Hôtel. Nous poussons le portail de l'entrée, puis la
porte de la lodge. Tout l'intérieur est en bois. Dans la salle
commune, il y a des allemands sirotant de la bière et un
énorme bar fort alimenté en alcool de toutes sortes. Un
européen assez âgé nous conduit à l'étage et me désigne une
chambre à deux lits assez confortable. Je commence à prendre
mes aises et comme en montant j'ai aperçu une salle de bain,
je demande s'il est possible de prendre une douche. Daten Ji
me dit qu'il faut attendre un petit moment, le temps de
chauffer l'eau. Quelques instants plus tard, on vient me
chercher. Je descend avec mes affaires de toilette et de quoi
me changer. La salle de bain est elle aussi tout en bois et
équipée d'un lavabo et d'une douche avec tout un système de
tuyauteries et de vannes achetées dans une jardinerie.
Je
suis heureux de pouvoir me déshabiller et changer de
vêtements. Ceux que j'ai n'ont plus de couleurs tant la
poussière s'y est incrusté. Mais, une fois à poil et enfermé
dans cette salle, je m'aperçois qu'il m'appartient de faire le
bon branchement. Malgré toute ma technicité, je n'arrive à
faire passer l'eau chaude dans le tuyau conduisant à la pomme
de douche. Je suis contraint de me rincer avec un jet sortant
à 50 cm au dessus du sol. C'est tout de même bien agréable de
se sentir propre.
Dans
la salle commune, je retrouve le groupe d'allemands. De
nombreuses chopes de bière ont déjà été éclusées, ils parlent
très forts et semblent faire des plaisanteries de corps de
garde. Dans un coin de la pièce, il y a une photo du Dalaï
Lama entourée d'une Kata et sur le comptoir deux figurines
représentant un couple d'autrichiens. Sur la gauche du
comptoir il y a une mini chaîne stéréo et à coté de la porte
une bibliothèque remplie de livres en allemand. Je ne tarde
pas à comprendre que je suis dans une lodge tenue par un
autrichien marié à une sherpanie. C'est la lodge dont j'avais
vu la publicité ce matin. Dans la bibliothèque, il y a aussi
des albums de photos où je découvre toute l'épopée du couple.
Au comptoir, assis sur un tabouret de bar, il y a aussi le
père, celui qui m'a reçu. Il semble de temps à autre donner un
coup de main et donne des ordres aux femmes de la cuisine.
L'ambiance est assez irréelle. Perdu dans ces montagnes du
Khumbu, à presque 4.000 m d'altitude je suis dans une maison
confortable où on parle plus allemand que népalais.
A
l'heure du repas, un jeune couple arrive et rejoins les
autrichiens. Alors que je commence à déguster la soupe de
pâtes et le plat de spaghettis à la viande que j'ai commandés,
le père me demande si je peux changer de chambre. Je ne
comprends pas très bien les raisons de ce changement, mais
cela ne me dérange pas. Il m'offre en échange une chambre pour
moi tout seul.
Namché Bazar, le 4
novembre.
J'ai
pu dormir sans trop de vêtements. Les autrichiens m'ont bien
réveillé lorsqu'ils se sont couchés, mais cela ne m'a pas
empêché de passer une bonne nuit. Par la fenêtre, il est
encore impossible de voir quoique ce soit. Elle ruisselle
d'eau. En attendant les premiers signes du lever général, je
me plonge dans Alexandra David Neel. Dès que les premiers
rayons du soleil se font plus proches, les vitres s'assèchent
et les sommets s'illuminent. La journée va être belle.
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Comme
j'ai deux jours d'avance, j'ai proposé à Daten Ji d'aller à
Thamé. Il veut bien m'accompagner. J'ai lu qu'il y avait dans
ce village un monastère. C'est aussi la route qu'emprunte les
tibétains pour traverser la frontière au col de Nangpa La près
du Cho Oyu. Cette visite me permettra de passer une bonne
journée et demain matin je serais là pour le célèbre marché du
samedi à Namché Bazar.
En me
rendant dans la salle commune, c'est Sumbadou que je trouve
entretenant le feu du poêle. Dès que j'entre il se précipite
dans la cuisine pour me faire servir un thé et faire
enregistrer ma commande. Les autrichiens sont très agités.
Pour eux c'est la fin de leur trek. Daten Ji n'est pas un lève
tôt. Quand il se présente, le soleil a déjà envahi la vallée.
Il me donne le signal du départ.
A la vitesse à laquelle Daten Ji s'est mis à marcher, je
comprends que nous ne mettrons pas longtemps pour faire
l'aller retour. Il me semble que nous tenons largement
|
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les 6 km/h d'une marche Audax. A 4.000 m d'altitude, il faut le faire. Nous traversons
une forêt. Daten Ji m'arrête et me fait signe de ne pas faire
de bruit. Une demi douzaine de faisans sortent des bois,
traversent notre chemin et s'enfoncent dans la bruyère juste
au dessous de nous. A pas feutrés je m'avance. Il y en a de
tous les cotés. Nous remontons la vallée et très vite nous
trouvons les premiers poteaux d'une ligne électrique. C'est
vraisemblablement celle qui alimente Namché. Nous sommes
sortis de la forêt, la vallée forme un large V, le chemin
s'est élargi. Nous passons devant une ferme créee par Sir
Edmond Hilary et croisons quelques caravanes de tibétains. A
chaque fois ce sont une quarantaine de yacks accompagnés
d'hommes et de femmes crasseux qui descendent fortement
chargés. Nous sommes sur une route internationale. Il est
vraisemblable qu'ils se rendent au marché de Namché. Si demain
ils n'arrivent pas à écouler leur marchandise, ils
poursuivront leur route jusqu'à Katmandou et feront trois
semaines de marche de plus. Mais déjà pour venir jusque là,
ils ont du franchir le col de Nangpa La (5.716 m de haut) que
les autorités chinoises ouvrent au printemps et à l'automne.
Toutes ces caravanes sont chargées de sel gemme, mais comme
celui-ci se vend de moins en moins bien, elles transportent
aussi de la viande séchée et des produits de l'industrie
chinoise.
Au
moment où nous entrons dans Phurte, Daten Ji m'arrête à
nouveau. Il me désigne un enclos, tout en bas du village. Il y
a là quatre ou cinq chamois du Khumbu qui paissent.
Malheureusement pour moi, ma vue n'est pas assez bonne pour
bien les distinguer. Nous traversons une rivière et passons
devant un magnifique chörten très coloré. Enfin Thamé est en
vue. Nous arrivons dans une gorge profonde creusée par les
eaux bouillonnante de la Nangpo Tsangpo. Sur la paroi du
rocher une énorme fresque a été dessinée. Après avoir traversé
ce torrent, la pente du chemin s'accentue pour atteindre le
plateau où sont installées les fermes et les lodges de Thamé.
Tout en bas, il y a une école et surtout une grande centrale
hydroélectrique. Nous longeons le village sans réellement
accéder au plateau et Daten Ji m'introduit dans une lodge pour
boire un thé. L'entrée est assez sombre. Nous montons à
l'étage, traversons une cuisine et débouchons dans une vaste
salle richement ornée. Tous les murs sont occupés par des
vitrines. A la place d'honneur, sur le mur du fond, se
trouvent un portrait du Dalaï Lama. Dans un angle de la pièce
un gigot d'agneau séché est pendu. Dans la cuisine, il y a de
nombreuses bassines en cuivre. La femme m'apporte une tasse de
thé, son bébé dort dans un berceau en bois qu'elle porte sur
le dos. La maison est une des plus belles et des plus typiques
que j'ai vu au Népal.
Quand
Daten Ji m'a montré Thamé, ce n'est pas le village qu'il m'a
indiqué mais le monastère, accroché à flan de montagne à deux
kilomètres de là. Pour y parvenir, nous devons encore monter.
Nous passons devant un long mur de pierres gravées puis sous
un porche. Enfin nous arrivons dans la cour du monastère. Ici
il n'y a pas le luxe et la modernité de Tengpoché. Un chien
annonce notre présence. Des bâtiments émane le son scandé par
des tam-tams de la prière des moines. La cour est propre,
l'architecture est sobre. Les galeries de l'étage sont fermées
par des petites fenêtres. Le temple s'inscrit dans un ensemble
de bâtiments et de ruelles que la Provence ne renieraient pas.
Sur le coté de la grande porte du temple, une pièce abrite un
énorme moulin à prière que Daten Ji se met à faire tourner. A
chaque tour, il déclenche un son de cloche. Un moine ne tarde
pas à se présenter. Il nous propose d'ouvrir le temple. Pour
entrer nous nous déchaussons. Pour Daten Ji ce n'est pas une
difficulté. Pour moi, avec le laçage de mes chaussures de
marche c'est moins facile. Je ne peux pourtant refuser cette
opportunité. Le moine nous ouvre les portes. Nous entrons. La
pièce est décorée sans excès, mais on sent qu'elle est très
entretenue. Il y a là des tambours, des trompes et tous les
ustensiles du culte. Je remarque surtout le panneau du fond
constitué d'une multitude de casiers dans lesquels sont
déposés les livres sacrés, chacun d'eux étant enroulé dans une
écharpe.
Daten
Ji a entrepris une prière avec de nombreuses salutations et
accroupissements. En sortant, je remets quelques roupies au
moine. Daten Ji négocie avec lui la possibilité de voir les
prêtres faire leur prière. Il accepte à condition que je ne
les filme pas. Nous sortons donc et montons à l'étage où les
moines psalmodient leurs chants. Au fond d'un couloir très
sombre, le moine nous fait signe. Daten Ji écarte un rideau.
Il donne sur une pièce où une vingtaine de moines de tous âges
chantent et font brûler de l'encens. Nous restons sur le pas
de la porte. L'ambiance est très particulière. La musique
comme l'ornement de la salle et les habits des moines
inspirent sérénité et recueillement. Les moines n'ont pas
prêté attention à notre présence, mais ils ne semblent pas
pour autant attentifs à leur cérémonie.
Nous
nous retirons sur la pointe des pieds, remercions notre hôte
et entreprenons la descente toujours au pas de charge. Il est
11 h lorsque nous retraversons Thamé. Nous ne nous arrêtons
pas. Le repas ce sera pour plus tard. A l'aller j'avais
remarqué le travail d'un homme étalant des rondelles jaunes
sur de grandes nattes. En repassant je questione Daten Ji. Il
m'explique qu'il est en train de faire sécher des pommes de
terre pour en faire des chips.
A midi
nous ne sommes plus très loin de Namché. Daten Ji s'aperçoit
enfin qu'il est tard. Il cherche une lodge et jette son dévolu
sur une maison en bordure du chemin. Il me fait entrer dans la
grande salle et s'en va discuter dans la cuisine. J'ai
rarement vu une maison aussi pauvre.
La
maison est faite de quatre murs et n'a pour toiture qu'une
couverture faite des lanières de bambou tressées au travers
desquelles on voit le soleil. La cuisine n'est séparée de la
pièce où je suis, que par quelques planches de bois. Pour tout
aménagement il n'y a que des planches de bois servant de
banquettes. A l'intérieur il ne fait pas très chaud et je
préfère m'installer au soleil sur le seuil de la porte. Il y a
là deux gamins, un garçon et une fille, tous deux habillés
avec des survêtements américains jaunes. Voyant que je les
filme, ils se mettent à faire les pires pitreries. Pendant que
je mange mon dal bat (le dal bat est le plat le plus populaire
du Népal, il s'agit de riz accompagné de quelques légumes et
d'une sauce aux lentilles) leur mère leur sert une tasse de
riz. Ils commencent à manger tout en faisant de l'équilibre
sur les murs. Plusieurs fois ils tombent, le riz se répand à
terre. Ils remettent le tout dans leur tasse et poursuivent
leurs jeux. Ils entreprennent de ramasser le crotin de yack et
de le mettre à sécher sur les façades de la maison. La mère
revient et leur donne des biscuits qu'ils mangent sans s'être
lavés.
Au
soleil il fait très bon. En me voyant manger sur le pas de la
porte, deux australiens style "hippies" s'arrêtent et se font
servir un dal bat. Nous les doublerons un peu plus tard
lorsque le repas terminé nous reprendrons notre route. Il est
14 h 30 nous arrivons à la lodge. Il n'est pas très tard et je
propose à Daten Ji de descendre à Namché pour visiter le musée
du Parc National. Comme il a des courses à faire, il décide de
m'accompagner.
Nous
descendons la pente vertigineuse qui conduit à la ville. Daten
Ji s'arrête à une boutique et entreprend une négociation pour
acheter des chaussures. J'en profite pour faire un tour.
J'achète une pellicule photo et quelques cartes postales. En
repassant devant le magasin où Daten Ji s'est arrêté, je vois
que la négociation se prolonge. J'entreprends un nouveau tour
des magasins et cherche une carte postale de l'Island Peak. La
seule que je trouve n'est pas terrible. Je reporte mon achat
pour Katmandou. De retour, Daten Ji est toujours en
négociation. Je repars pour un nouveau tour de ville et
lorsque je reviens, Daten Ji n'est plus là. Au cas où je
l'aurais croisé sans le voir, je fais un nouveau tour et ne le
retrouve pas. Je suppose que nous nous sommes mal compris.
Je
sais que le musée est derrière le Check Post, presque en haut
du village sur la face opposée à notre lodge. Je monte au
Check Post, rien n'indique la présence d'un musée. Il est 16
h. et il commence à faire frais. Je décide de rentrer. Je fais
le tour du cirque en conservant le même niveau, puis monte
droit et me retrouve sur un promontoire juste au dessus de la
lodge. En arrivant je retrouve Sumbadou, mais Daten Ji n'est
pas là. Ce n'est qu'une heure plus tard qu'il arrivera
accompagné d'un ami. Il m'explique qu'il n'a pas acheté les
chaussures qu'il convoitait. On lui en demandait 2.500 roupies
(250 frs), c'était trop cher pour lui.
Aujourd'hui on célèbre la fête de la Tihar et Daten Ji m'offre
de boire un rhum népalais. Comme je ne veux pas paraître
ingrat, j'offre à mon tour une tournée. Au moment du repas je
suis content de pouvoir avaler un peu de solide. Je commence à
ne plus avoir les yeux en face des trous. La chance veut que
j'avais commandé un repas consistant avec soupe, frites et
viande. Lorsque j'achève de dîner, il y a longtemps que Daten
Ji et son copain sont partis faire la fête. La Tihar est la
fête des lumières. Ce jour là les villes du Népal s'ornent de
lumignons un peu comme le fait Lyon pour le 8 décembre. Cette
fête est commune à l'Inde et au Népal. Elle est censée
célébrer la victoire de Vishnou que les habitants d'une ville
avait appelé à l'aide et guidé en illuminant son chemin avec
des milliers de petites lampes.

Déjeuner avec
Sumbadou
Une lodge moderne de Namché
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