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Je n'ai pas compris pourquoi, mais hier soir, avant de me
coucher, on m'a demandé de changer de chambre. Celle qui m'a
été attribuée ressemble un peu plus à un dortoir. Il y a
quatre lits, mais elle est toute à moi. J'ai bien dormi et en
attendant que la maison commence à s'agiter, j'organise mes
bagages. La journée s'annonce belle et ce soir je dormirai à
une altitude plus humaine.
En
arrivant dans la grande salle, je trouve le vieil autrichien
sur le pied de guerre. Il ressemble au Gépetto de Pinochio.
Dans un angle de la pièce sa belle fille dort encore sur une
banquette. Lui est au bar et donne des ordres. Je comprends
très vite qu'il doit prendre l'avion pour aller à Katmandou.
La famille est composée de la mère qui s'occupe surtout des
travaux agricoles, de deux filles chargées de la cuisine et
d'un garçon qui doit avoir entre 12 et 14 ans et fait le
service. Il a une drôle de façon de marcher qui lui donne un
air de soumission. A l'inverse de nos garçons de café, il
avance genoux fléchis.
La
belle fille s'est éclipsée de la pièce. Le vieil autrichien
donne de nombreux ordres. On lui apporte un petit sac à dos et
quelques affaires de route. Le fils est passé derrière le
comptoir pour mettre une cassette dans la chaîne. Un certain
nombre de recommandations semblent s'échanger entre eux. Au
moment du départ, la mère apparaît et lui témoigne son
affection.
Daten
Ji entre et m'annonce que nous descendrons à Namché avec la
belle fille. Il me demande si je suis prêt. Pendant qu'il
règle les frais de notre séjour, Sumbadou prépare sa charge.
Il est 8 h 30, c'est le départ. La belle fille est en jeans et
équipée d'un petit sac à dos. En arrivant sur la crête qui
donne sur la ville, Daten Ji m'arrête et me montre le marché.
C'est époustouflant. Tout en bas, de l'autre coté du cirque,
il y a une marée humaine dont les conversations montent
jusqu'à nous.
Nous
descendons à toute allure la pente vertigineuse qui nous
conduit à la ville ce qui n'empêche nullement Daten Ji et la
belle fille d'entretenir une bonne conversation. En arrivant
dans la grande rue, nous nous séparons après les salutations
d'usage et avec Daten Ji nous descendons la rue jusqu'au
marché. Je pensais voir celle-ci envahie par les marchands or
il n'y en a pas plus que d'habitude. Je pensais trouver le
marché sur la grande aire qui est au centre de Namché.
Nouvelle erreur. Il s'étale sur trois terrasses en bordure de
la grande rue.
Lorsque nous arrivons, il est quasiment impossible de pénétrer
dans la foule tant elle est dense. Il n'y a pas un réel
ordonnancement. On trouve de préférence au premier niveau tout
ce qui n'est pas nourriture, au deuxième niveau, les marchands
de graines et tout en haut les bouchers. L'ambiance est très
proche de celle des marchés de Provence. Tous les habitants
des vallées environnantes sont descendus faire leurs
provisions pour la semaine. Ils sont en général par couple et
équipés d'un sac à dos. J'avais lu qu'on pouvait y trouver de
tout. C'est presque vrai. Il y a de très grands stands où l'on
vend tout: de la savonnette au matériel de cuisine en passant
par les bandes pour magnétophone et l'essence. Tous ces
produits ont été apportés à dos d'homme et dans l'angle des
stands sont empilés les dizaines de dokos qui ont servi au
transport. Tout ou presque est vendu à l'unité, même les
bouteille de Coka et autres sodas. La nourriture a été
transportée dans de grands sacs en fibre plastique et une
mesure en cuivre sert à déterminer les volumes. Il n'y a guère
que les bouchers à posséder des balances. Tout est posé par
terre, au mieux sur une bâche. On négocie beaucoup et à 10 h
une partie des commerçants a déjà tout vendu. Je les vois se
regrouper et compter leur recette. Ici, il n'y a pas besoin
d'avoir beaucoup d'argent pour avoir les mains débordantes de
billets.
Je
repère un lama qui fait ses courses. A le suivre il me semble
qu'il discute âprement les prix et se fait servir des mesures
plutôt débordantes que rases. Daten Ji m'a laissé contempler
ce fabuleux spectacle et Sumbadou est resté en bas,
surveillant mes va et vient pour ne pas me perdre des yeux.
C'est étonnant de constater qu'on trouve presque tout,
évidemment ici la présentation n'a rien à voir avec celle des
grandes surfaces. Il ne faut pas être trop regardant sur la
propreté. Le pire est du coté des stands des bouchers. Ici pas
de banques frigorifiques, on vend de la viande séchée, souvent
apportée par des tibétains qui l'apportent. Ici pas
d'escalope, de plat de cote ou de rognon, tout ce qui est
vendu, n'est que lamelles de viandes découpées au hasard avec
un grand couteau. Le poids prime sur la qualité.
Comme
moi, quelques trekkeurs sont là, éblouis par cette ambiance
étonnante, cependant nous sommes minoritaires. Au bout d'une
heure, je préfère prendre un peu de distance. De l'autre coté
de la rue, sur un énorme rocher, des trekkeurs se sont
réfugiés. De là ils ont une vue plongeante sur le marché. Je
les rejoins pour me faire plus discret et continuer à admirer
ce spectacle.
A 10 h
30 je retrouve Daten Ji. Il me conduit dans une auberge où de
nombreux sherpas se sont libérés de leurs sacs pour faire le
marché. De retour, les amis se retrouvent et en profitent pour
boire du tchang cette boisson fermentée typique du Tibet. J'en
ai beaucoup entendu parler. Ma curiosité et l'ambiance
générale, m'incitent à accepter la proposition que me fait
Daten Ji. Le tchang a la couleur du petit lait et le goût du
citron pressé. Il n'y a pas de quoi s'extasier, mais c'est
assez bon. Chacun y va de sa tournée. Les femmes semblent
préfèrer le thé.
Comme
il est près de midi, Daten Ji me propose d'aller manger. Il me
conduit dans une lodge proche du marché. On y entre par un
grand escalier intérieur digne d'une maison de maître. Il me
fait installer dans la cuisine. où un bébé dort dans un
berceau. Il n'y a là pour nous recevoir qu'une fillette qui
nous apporte le menu. La cuisine est grande, au centre un
énorme fourneau sous une grande cheminée en forme de hotte
aspirante. Il m'installe dans un coin et me dit qu'il va
manger ailleurs avec Sumbadou. La pièce est vitrée sur trois
de ses faces, je peux donc tout autant contempler le marché
que la ville et la montagne. J'ai choisi un plat de pommes de
terre avec des légumes et du fromage. La fillette a pris la
commande mais me laisse seul un bon moment. Le bébé dort
silencieusement. Comme le temps passe et qu'aucun adulte
n'apparaît, la fillette revient et entreprend de préparer mon
repas. Elle sort une énorme poêle à frire et commence à faire
chauffer les légumes. De temps à autre elle donne un coup
d'oeil à son petit frère. Sa soeur vient à la rescousse, mais
ne semble pas intéressée par la cuisine. C'est assez comique
de voir cette gamine cuisiner comme si elle jouait.
Mon
repas est presque prêt lorsque la mère arrive. Elle me propose
d'ajouter des oeufs ce que j'accepte. Son mari passe aussi. Il
est assez drôle. Comme beaucoup de népalais il fait très
jeune. Il a une casquette avec une énorme visière qui lui
donne une allure de garçon des rues. Il est 12 h 30 lorsque
Daten Ji réapparaît. Je me suis rassasié de ces bonnes pommes
de terre, spécialité de ces hauts plateaux.
En
quittant la lodge, je découvre que le marché est toujours en
pleine activité. Nous descendons la grande rue et retrouvons
Sumbadou. Une vieille femme me serre longuement les mains et
me déverse une profusion de "Namasté". C'est sans doute une
parente de Daten Ji. Ce jour a la particularité d'être celui
où les filles honorent les garçons. Tout au long de notre
route, Daten Ji qui connaît tout le monde, se fait inviter. En
sa compagnie on m'offre des pommes de terre bouillies, puis du
thé ou du Tchang. A chaque fois il propose de l'argent, mais à
chaque fois on le lui refuse. Il insiste mais toujours le même
refus. A force de me gaver de pommes de terre, je comprends
pourquoi Daten Ji n'a pas pris son repas avec moi. Il a du
soit être invité, soit prévoir la suite des événements.
La
grande côte de Namché Bazar s'avère très glissante. Sur les
rochers la multitude des passants a transformé la poussière en
roulements à billes. Une ou deux fois je dérape et manque de
tomber. Daten Ji lui aussi glisse et tombe. Lorsqu'il se
relève, je sens qu'il est un peu vexé. Il a peut-être bu un
peu trop de tchang. Ce qui est certain, nous marchons d'un bon
pas et le terrain est très glissant.
En
cours de route nous retrouvons le guide au look d'iroquois. Il
part à Katmandou d'où il doit accompagner un groupe pour le
tour des Annapurnas. Nous ferons route ensemble jusqu'à Lukla.
A Phakding nous nous arrêtons dans une des premières lodges
après la traversée de la rivière. Daten Ji me fait installer
dans une chambre. Lui, l'autre guide et Sumbadou s'installent
dans une autre. Je les rejoins dans la cuisine. Là une femme
prépare les repas tout en nourrissant son bébé. Je remarque
que pour nourrir son petit elle mâche la nourriture avant de
la lui recracher dans la bouche. A midi, à Namché, j'avais
pris ce geste pour une marque d'affection alors qu'il s'agit
d'une technique.
La
nuit est tombée. Je commence à avoir faim. Daten Ji m'entraîne
dans la salle commune où un couple de suédois attend. Il me
fait servir une "garlic soup" et des pommes de terre au
fromage. Le repas avalé, je sors pour me laver les dents. La
température est très douce.
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