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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Retour à Katmandou

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            Il y a longtemps que je n'ai pas connu une nuit aussi douillette. Il fait jour mais aucun signe de réveil. Mon guide n'est pas un lève-tôt. J'en profite pour m'offrir une grasse matinée. A 6 h 30 une porte grince, quelqu'un descend l'escalier. Un coup d'oeil par la fenêtre, je vois Sumbadou sur la terrasse. Je le rejoins et comme la température est douce, pour passer le temps, je décide de me laver les cheveux.

 

            Ma toilette terminée je retrouve Sumbadou dans la cuisine. Les deux guides ne tardent pas à nous rejoindre. La maîtresse de maison, son gamin dans les bras, prépare une bouillie sur le coin du feu. La cuisine est vaste, nous sommes assis sur la banquette coté baies vitrées. Le feu est en face de nous, dans l'autre coin, près de la porte, une table sur laquelle divers récipients sont posés, juste à coté, une théière  tibétaine. Dès que je la remarque, le patron entre et s'en saisit pour préparer le thé. La théière tibétaine ressemble à un tuyau en bois d'une quinzaine de centimètres de diamètre et de soixante centimètres de haut. C'est un instrument décoré par des cercles de cuivre ciselés destinés, comme sur un tonneau, à éviter l'évasement du bois. Au centre, une sorte de long pilon en bois sert à mélanger le liquide. Il se termine par un pommeau en cuivre souvent très décoré. Sur le coté une bretelle en cuir sert au transport.

 

            Je n'en crois pas mes yeux, je vais enfin voir comment on fait le thé tibétain. J'arme immédiatement ma caméra. Daten Ji comprend mon intérêt pour cette scène. Il explique au patron mon souhait de le filmer. Il accepte et prend la pose en souriant. Il me demande si je veux boire du thé thibétain. Ma réponse va de soi.

 

            Dans la théière, il verse du thé bouillant, puis quelques morceaux de beurre rance et commence le mélange en coinçant la bretelle avec son pied pour la stabiliser. Il rajoute du lait et continue à mélanger le tout avec son pilon. A chaque compression, le liquide gicle retombant un peu sur le sol. Une première fois, il reverse le liquide dans une casserole, puis le remet dans la théière pour un deuxième brassage.

 

            Enfin on nous sert la boisson. Sans trop de précipitation, je commence la dégustation. Le goût est particulier, à la fois doux et amer, mais le plus surprenant vient après. Il a envahi ma bouche et laisse durablement l'agréable sensation d'être désaltéré. Nous sommes toujours dans la période des fêtes du nouvel an népalais. On nous sert des pommes de terre que nous mangeons en les trempant dans une sauce au fromage de yack et de tchili.

 

            Le repas du bébé terminé, l'enfant a été confié au père et la maîtresse de maison sort de dessous la table une planche en bois et un rouleau à pâtisserie pour préparer la pâte d'un Pancake qu'elle fait frire dans une poêle.

 

            Il est 9 h lorsque nous nous décidons à quitter les lieux. Il fait beau. Nous dévalons rapidement les pentes si laborieusement montées à l'aller. Au passage je retrouve un groupe de français rencontré à Pangboche, ils s'intéressent à mon capteur solaire. Nous faisons deux petites haltes pour boire du thé. Il est 11 h lorsque nous entrons dans Lukla. A l'aller, je n'avais pas pris conscience de l'importance de cette ville qui s'étire tout en longueur et offre de très nombreux services. Il y a là de nombreux magasins de matériel de montagne, des banques et bien sûr beaucoup de lodges.

 

            Nous nous installons à "L'himalyan Hotel", une lodge superbe située juste au bout de la piste d'aviation. Avec mes compagnons, nous prenons place dans la cuisine pour le repas. Beaucoup de personnes s'agitent autour d'un grand fourneau. Autour il y a de très grandes bassines en cuivre destinées au stockage de l'eau. L'une d'elle a été équipée d'un échangeur pour recevoir l'eau chauffée par le fourneau. Les nombreuses étagères sont remplies de vases et de vaisselles richement ornementés.

 

            Daten Ji m'a dit qu'il s'occuperait des réservations pour mon avion dès l'ouverture des bureaux de la Royal Népal. Le repas pris et une petite sieste faite, je sors et profite de cet après-midi libre pour visiter les environs. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais je fais un peu de lèche-vitrines. De retour, j'aperçois une manifestation qui remonte la piste d'aviation. Sur la plate-forme de l'aéroport, il y a un hélicoptère de l'armée. L'heure des va-et-vient aéronautique est passée.

 

            Comme c'est l'heure de l'ouverture des bureaux de la Royal Népal, je repars faire un tour en ville. Les bureaux ne sont pas encore ouverts. Je ne vois pas mes guides. En rentrant, je retrouve le groupe qui remontait la piste. Il passe de lodge en lodge pour faire la sérénade. Il est composé d'un guitariste, d'un orgue électrique alimenté par une batterie, de tam-tam, d'un choeur de jeunes filles et de très jeunes danseuses. A chaque lodge ils donnent l'aubade pendant qu'une bande de quêteurs recueillent des dons dans les commerces environnants. Lorsque ceux-ci sont acquis, ils sont exhibés au public, un intendant en habit Néwar signe un reçu et le groupe part vers la lodge voisine.

 

            Daten Ji m'a rejoint. Il m'explique, avec un certain mépris, qu'il s'agit de la communauté hindouiste de Lukla. L'ambiance n'est pas pas exaltante. Ce spectacle me laisse sur ma faim. La grisaille s'est installée dans le ciel. Il commence à faire froid. Mais bien que peu habillé, je reste là espérant l'événement qui ne vient pas. En quittant la grande rue, je suis attiré par un autre attroupement. Au sol, bien alignés, formant un carré, il y a des petits tas d'habits et de matériel de montagne. Un important groupe de trekkeurs est en train de répartir son équipement entre les porteurs. Il semble que la méthode choisie soit celle des parts de valeurs égales pour chacun. La répartition se fait par tirage au sort.

 

            De retour, j'apprends que Sumbadou reste là. Demain, il part pour un tour du Khumbu avec ascension de l'Island Peak. Dans la grande salle de la lodge, quelques clients se réchauffent en silence autour du poêle. Sa chaleur est très subjective. A 18 h mes compagnons me rejoignent. Je leur offre une vodka et nous prenons ensemble notre repas: pour moi des pommes de terre, pour eux un grand dal bat.

  

                               

Fête hindouiste dans Lukla                                                                               L'aéroport de Lukla

Lukla le 7 novembre.

 

            Ce matin le froid de la veille semble s'être dissipé. A 6 h 15 tout la lodge s'agite alors que pour une fois je prolongerais bien mon sommeil. A 7 h je me décide à préparer mes affaires et à faire ma toilette. Sumbadou, toujours matinal, est dans la salle de séjour. Dès que j'arrive, il me commande un thé et mon petit déjeuner, mais la serveuse semble m'ignorer. Les autres clients arrivent, se font servir et j'attends toujours. A chaque fois qu'elle passe, Sumbadou la rappelle à l'ordre, mais rien n'y fait.

 

            Le patron de la lodge arrive et me demande si j'ai bien mes billets. Il doit être chargé de veiller sur l'organisation des départs pour Katmandou. Je n'ai pas le temps de lui répondre. Daten Ji est là et répond à ma place. Il est 8 h, il faut se rendre à l'aéroport et je n'ai toujours pas mangé.

 

            C'est le ventre vide que je me retrouve dans la minuscule salle de l'aérogare. Il y a là une grande agitation. Chaque voyageur remet ses bagages, passe dans une cabine pour la fouille. Je me fais saisir les deux briquets que j'avais sur moi, leur port est interdit dans l'avion. Toutes ces formalités se passent dans la plus grande pagaille. Heureusement, j'ai Daten Ji pour me guider. Nous nous retrouvons dehors le long d'une barrière à attendre l'arrivée du premier avion.

 

            A 8 h 30 le ronronnement d'un moteur retenti. Un avion surgit en haut de la piste. A peine arrêté, un deuxième apparait déjà sur la plateforme. Les voyageurs descendent pendant que leurs bagages sont déchargés et remplacés par d'autres. Un groupe est appelé. Daten Ji m'avait dit que je serais dans le premier avion, mais il ne me fait aucun signe. Ne sachant comment allait s'organiser ce départ, je lui ai remis, ainsi qu'à Sumbadou 1000 roupies. Le premier avion décole, le deuxième est déjà plein, un agent lance un appel avec de grands signes, Daten Ji me fait signe d'y aller. A peine le temps de le saluer une dernière fois et je cours vers l'avion. L'agent me crie quelque chose que je ne comprends pas. A peine la passerelle escaladée, la porte de l'avion se referme sur moi. Je me retrouve sur l'unique place assise, à l'avant de l'appareil. Mes voisins m'expliquent que je retrouverais mon piolet dans la soute à bagage. Dans la précipitation, je n'ai pas senti que l'agent l'avait détaché de mon sac à dos.

 

            Les moteurs de l'avion rugissent, l'appareil fait le point en bout de piste et presqu'immédiatement se lance dans la vallée. Je pensais le décollage impressionnant, mais dès les premiers mètres, l'avion a pris son vol, nous passons un col, puis nous nous laissons glisser sur Katmandou. Un petit virage au dessus de l'aéroport et c'est l'atterrissage. Le temps de descendre, on nous distribue déjà nos bagages et en file indienne nous quittons l'aéroport par une sortie qui ressemble beaucoup à celle d'un chantier.

 

            Moan m'avait dit que quelqu'un viendrait me chercher à l'aérogare. Il n'y a personne. Je suis sollicité par les taxis. Je jette un coup d'oeil dans la salle de l'aérogare. Personne que je puisse reconnaître. Je quitte donc l'aéroport pour me rendre au carrefour d'accès. Peut-être qu'en attendant là, quelqu'un de l'agence me verra.

 

            Un gamin entreprend une action de propagande en faveur d'un parent qui a une voiture neuve et peut me conduire où je veux. Je lui explique que j'attends quelqu'un, mais il insiste, poursuit son baratin. Une demi-heure passe. Toujours rien. J'accepte la proposition. Le gamin me fait immédiatement monter dans une voiture qui semble réellement neuve. Lui prend place à l'avant et nous partons vitres grandes ouvertes. J'explique que je vais vers Tridevi Marg. Je suis incapable de contrôler s'il prend le bon chemin.

 

            Je suis sauvé, je reconnais les abords du palais royal, nous ne sommes plus très loin. J'indique au chauffeur où est l'agence et lui demande combien je dois. Il me répond "Ce que vous voulez". J'insiste, mais je me souviens qu'aujourd'hui doit-être le jour des affaires, ce jour représentatif, aux yeux des hindouistes, des affaires qu'ils feront dans l'année. Comme à l'aller j'ai entendu le chauffeur me crier "200 roupies", je lui donne 200 roupies. Il semble tout heureux et me quitte en me faisant de grands "Namasté".

 

            A l'agence je retrouve Catherine. Un de ses employés est passé à l'aérogare mais ne m'a pas vu. Elle me donne les dernières nouvelles de Jac et Michel. Partis à Pokara, ils devraient être là demain. Elle me dit aussi qu'elle a du aller chercher le guide de Haute Savoie en hélicoptère et qu'elle a eu quelques difficultés pour le faire rapatrier, mais qu'il semble être bien.

 

            Elle est très occupée, la saison touristique bat son plein et il semble qu'une partie des touristes se soit détournés de l'Inde pour se rabattre sur le Népal à cause de l'épidémie de peste qui a défrayé la chronique. Pour ne pas la déranger davantage, je lui propose de la retrouver ce soir, en attendant j'irais faire un tour dans Katmandou.

 

            Je décide de revoir Dubar Square et si possible de manger dans ce restaurant où l'an dernier j'avais rencontré Jean Christophe Lafaille. Je parcours à grandes enjambées la ville. On sent que l'atmosphère a changé. Nous sommes en pleine campagne électorale. Les murs sont recouverts d'affiches électorales. Sur les guirlandes de drapeaux tendues entre les maisons, on peut repérer la présence des différents partis. A plusieurs reprises je croise des cortèges avec musiciens et banderolles aux couleurs de leurs partis. Il y a aussi l'incessant passage de camions, de cars ou de moto-taxis recouverts d'affiches électorales et équipés de haut-parleurs débitants leur propagande. Le public semble indifférent, mais on sent une grande agitation.

 

            Dans le Khumbu déjà j'avais remarqué qu'au début du séjour, il y avait dans toutes les lodges les affiches des royalistes. Peu après celles du parti du Congrès les avaient remplacées et après mon ascension ratée de l'Island Peak, je n'avais plus vu que des affiches du "Sun", le principal parti communiste du Népal. Ces affiches m'avaient d'ailleurs intrigué car elles représentaientt un verre dessiné. J'avais essayé de m'en faire expliquer le sens par Daten Ji, mais il avait été incapable de me répondre.

 

            Je commence à tourner dans Dubar Square et passe d'un temple à l'autre. Ce lieu m'apparait plus sympathique et plus propre que l'an dernier. Alors que je suis dans une cour avec un groupe de touristes conduit par un guide, j'entends celui-ci demander à tous les présents de ne plus faire usage de leur appareil photo. Il vient de négocier l'apparition de la "Déesse Vivante": "la kumari". Comme j'ai lu que cela ne présente aucun intérêt et qu'il va falloir donner un bakchic, je m'éclipse.

 

            Il est 12 h 30. Je n'ai toujours pas retrouvé mon restaurant. Je pars à la recherche du premier venu. A mon grand étonnement il n'y en a pas beaucoup dans les environs. Je remonte Freek Streat, cette rue qui fut le refuge des beatneaks en 1968. Elle n'a rien d'extraordinaire. Elle est étroite et il y a là un seul restaurant. Il a la particularité d'offrir une ambiance musicale.

 

            Je rentre. La hall d'entrée est minuscule. Il y a deux tables et un bar. Le patron a le look d'un gros chanteur de folk song avec blouson de cuir et cheveux longs, sur les murs de nombreuses photos de chanteurs de rock. Je m'installe à la seule table libre. L'autre est occupée par trois jeunes népalais au style branché. Je me demande si je ne suis pas tombé dans un coupe gorge. Je commande un riz frit au mouton et une tasse de thé. Deux jeunes femmes, certainement des touristes américaines, entrent. Elles sont conduites dans l'arrière salle qui semble plus grande. Elles en ressortent précipitamment. Comme moi, elles ont du être effrayées par l'ambiance. On m'apporte mon plat, il est copieux et bon. A coté de moi, les jeunes, eux aussi, sont servis. Ce repas avalé je paye l'addition, elle est très honnète et je poursuis ma promenade.

 

            Sur le chemin du retour, j'achète un journal : "The Kathmandu Post". A l'approche de Thamel je me mets  à la recherche des cartes postales des différents sommets que je connais. Je m'arrête dans un bureau de poste privé pour téléphoner à ma soeur et lui donner des nouvelles de mon retour. J'apprends qu'elle sera à Paris à mon arrivée.

 

            A 16 h je retrouve Catherine à l'agence. Nous partons chercher sa fille à l'école et gagnons sa maison où je peux prendre une bonne douche et m'habiller de neuf. Pendant ce temps le ciel s'est chargé de nuages menaçants et à la nuit tombante, un gros orage éclate. Catherine est toute étonnée, c'est la première fois qu'elle voit un tel phénomène à cette saison. Dans le journal, je découvre que trois militants communistes ont été tués par balle dans une échauffourée avec la police. Catherine ne semble pas au courant, mais m'explique que si "The Kathmandu Post" le dit, c'est sûrement vrai car c'est un bon journal. Elle semble cependant très inquiète à l'idée que les communistes puissent devenir majoritaires. Elle reconnait pourtant que le parti du Congrès n'a rien fait. Je lui explique que j'ai lu que les communistes proposaient de plus imposer les placements bancaires et moins le travail. Elle me répond que "de toute façon, ici il suffit de donner un bakchich pour ne pas payer d'impôts".

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