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Il y a
longtemps que je n'ai pas connu une nuit aussi douillette. Il
fait jour mais aucun signe de réveil. Mon guide n'est pas un
lève-tôt. J'en profite pour m'offrir une grasse matinée. A 6 h
30 une porte grince, quelqu'un descend l'escalier. Un coup
d'oeil par la fenêtre, je vois Sumbadou sur la terrasse. Je le
rejoins et comme la température est douce, pour passer le
temps, je décide de me laver les cheveux.
Ma
toilette terminée je retrouve Sumbadou dans la cuisine. Les
deux guides ne tardent pas à nous rejoindre. La maîtresse de
maison, son gamin dans les bras, prépare une bouillie sur le
coin du feu. La cuisine est vaste, nous sommes assis sur la
banquette coté baies vitrées. Le feu est en face de nous, dans
l'autre coin, près de la porte, une table sur laquelle divers
récipients sont posés, juste à coté, une théière tibétaine.
Dès que je la remarque, le patron entre et s'en saisit pour
préparer le thé. La théière tibétaine ressemble à un tuyau en
bois d'une quinzaine de centimètres de diamètre et de soixante
centimètres de haut. C'est un instrument décoré par des
cercles de cuivre ciselés destinés, comme sur un tonneau, à
éviter l'évasement du bois. Au centre, une sorte de long pilon
en bois sert à mélanger le liquide. Il se termine par un
pommeau en cuivre souvent très décoré. Sur le coté une
bretelle en cuir sert au transport.
Je
n'en crois pas mes yeux, je vais enfin voir comment on fait le
thé tibétain. J'arme immédiatement ma caméra. Daten Ji
comprend mon intérêt pour cette scène. Il explique au patron
mon souhait de le filmer. Il accepte et prend la pose en
souriant. Il me demande si je veux boire du thé thibétain. Ma
réponse va de soi.
Dans
la théière, il verse du thé bouillant, puis quelques morceaux
de beurre rance et commence le mélange en coinçant la bretelle
avec son pied pour la stabiliser. Il rajoute du lait et
continue à mélanger le tout avec son pilon. A chaque
compression, le liquide gicle retombant un peu sur le sol. Une
première fois, il reverse le liquide dans une casserole, puis
le remet dans la théière pour un deuxième brassage.
Enfin
on nous sert la boisson. Sans trop de précipitation, je
commence la dégustation. Le goût est particulier, à la fois
doux et amer, mais le plus surprenant vient après. Il a envahi
ma bouche et laisse durablement l'agréable sensation d'être
désaltéré. Nous sommes toujours dans la période des fêtes du
nouvel an népalais. On nous sert des pommes de terre que nous
mangeons en les trempant dans une sauce au fromage de yack et
de tchili.
Le
repas du bébé terminé, l'enfant a été confié au père et la
maîtresse de maison sort de dessous la table une planche en
bois et un rouleau à pâtisserie pour préparer la pâte d'un
Pancake qu'elle fait frire dans une poêle.
Il est
9 h lorsque nous nous décidons à quitter les lieux. Il fait
beau. Nous dévalons rapidement les pentes si laborieusement
montées à l'aller. Au passage je retrouve un groupe de
français rencontré à Pangboche, ils s'intéressent à mon
capteur solaire. Nous faisons deux petites haltes pour boire
du thé. Il est 11 h lorsque nous entrons dans Lukla. A
l'aller, je n'avais pas pris conscience de l'importance de
cette ville qui s'étire tout en longueur et offre de très
nombreux services. Il y a là de nombreux magasins de matériel
de montagne, des banques et bien sûr beaucoup de lodges.
Nous
nous installons à "L'himalyan Hotel", une lodge superbe située
juste au bout de la piste d'aviation. Avec mes compagnons,
nous prenons place dans la cuisine pour le repas. Beaucoup de
personnes s'agitent autour d'un grand fourneau. Autour il y a
de très grandes bassines en cuivre destinées au stockage de
l'eau. L'une d'elle a été équipée d'un échangeur pour recevoir
l'eau chauffée par le fourneau. Les nombreuses étagères sont
remplies de vases et de vaisselles richement ornementés.
Daten
Ji m'a dit qu'il s'occuperait des réservations pour mon avion
dès l'ouverture des bureaux de la Royal Népal. Le repas pris
et une petite sieste faite, je sors et profite de cet
après-midi libre pour visiter les environs. Ce n'est pas dans
mes habitudes, mais je fais un peu de lèche-vitrines. De
retour, j'aperçois une manifestation qui remonte la piste
d'aviation. Sur la plate-forme de l'aéroport, il y a un
hélicoptère de l'armée. L'heure des va-et-vient aéronautique
est passée.
Comme
c'est l'heure de l'ouverture des bureaux de la Royal Népal, je
repars faire un tour en ville. Les bureaux ne sont pas encore
ouverts. Je ne vois pas mes guides. En rentrant, je retrouve
le groupe qui remontait la piste. Il passe de lodge en lodge
pour faire la sérénade. Il est composé d'un guitariste, d'un
orgue électrique alimenté par une batterie, de tam-tam, d'un
choeur de jeunes filles et de très jeunes danseuses. A chaque
lodge ils donnent l'aubade pendant qu'une bande de quêteurs
recueillent des dons dans les commerces environnants. Lorsque
ceux-ci sont acquis, ils sont exhibés au public, un intendant
en habit Néwar signe un reçu et le groupe part vers la lodge
voisine.
Daten
Ji m'a rejoint. Il m'explique, avec un certain mépris, qu'il
s'agit de la communauté hindouiste de Lukla. L'ambiance n'est
pas pas exaltante. Ce spectacle me laisse sur ma faim. La
grisaille s'est installée dans le ciel. Il commence à faire
froid. Mais bien que peu habillé, je reste là espérant
l'événement qui ne vient pas. En quittant la grande rue, je
suis attiré par un autre attroupement. Au sol, bien alignés,
formant un carré, il y a des petits tas d'habits et de
matériel de montagne. Un important groupe de trekkeurs est en
train de répartir son équipement entre les porteurs. Il semble
que la méthode choisie soit celle des parts de valeurs égales
pour chacun. La répartition se fait par tirage au sort.
De
retour, j'apprends que Sumbadou reste là. Demain, il part pour
un tour du Khumbu avec ascension de l'Island Peak. Dans la
grande salle de la lodge, quelques clients se réchauffent en
silence autour du poêle. Sa chaleur est très subjective. A 18
h mes compagnons me rejoignent. Je leur offre une vodka et
nous prenons ensemble notre repas: pour moi des pommes de
terre, pour eux un grand dal bat.

Fête hindouiste
dans Lukla
L'aéroport de Lukla
Lukla le 7
novembre.
Ce
matin le froid de la veille semble s'être dissipé. A 6 h 15
tout la lodge s'agite alors que pour une fois je prolongerais
bien mon sommeil. A 7 h je me décide à préparer mes affaires
et à faire ma toilette. Sumbadou, toujours matinal, est dans
la salle de séjour. Dès que j'arrive, il me commande un thé et
mon petit déjeuner, mais la serveuse semble m'ignorer. Les
autres clients arrivent, se font servir et j'attends toujours.
A chaque fois qu'elle passe, Sumbadou la rappelle à l'ordre,
mais rien n'y fait.
Le
patron de la lodge arrive et me demande si j'ai bien mes
billets. Il doit être chargé de veiller sur l'organisation des
départs pour Katmandou. Je n'ai pas le temps de lui répondre.
Daten Ji est là et répond à ma place. Il est 8 h, il faut se
rendre à l'aéroport et je n'ai toujours pas mangé.
C'est
le ventre vide que je me retrouve dans la minuscule salle de
l'aérogare. Il y a là une grande agitation. Chaque voyageur
remet ses bagages, passe dans une cabine pour la fouille. Je
me fais saisir les deux briquets que j'avais sur moi, leur
port est interdit dans l'avion. Toutes ces formalités se
passent dans la plus grande pagaille. Heureusement, j'ai Daten
Ji pour me guider. Nous nous retrouvons dehors le long d'une
barrière à attendre l'arrivée du premier avion.
A 8 h
30 le ronronnement d'un moteur retenti. Un avion surgit en
haut de la piste. A peine arrêté, un deuxième apparait déjà
sur la plateforme. Les voyageurs descendent pendant que leurs
bagages sont déchargés et remplacés par d'autres. Un groupe
est appelé. Daten Ji m'avait dit que je serais dans le premier
avion, mais il ne me fait aucun signe. Ne sachant comment
allait s'organiser ce départ, je lui ai remis, ainsi qu'à
Sumbadou 1000 roupies. Le premier avion décole, le deuxième
est déjà plein, un agent lance un appel avec de grands signes,
Daten Ji me fait signe d'y aller. A peine le temps de le
saluer une dernière fois et je cours vers l'avion. L'agent me
crie quelque chose que je ne comprends pas. A peine la
passerelle escaladée, la porte de l'avion se referme sur moi.
Je me retrouve sur l'unique place assise, à l'avant de
l'appareil. Mes voisins m'expliquent que je retrouverais mon
piolet dans la soute à bagage. Dans la précipitation, je n'ai
pas senti que l'agent l'avait détaché de mon sac à dos.
Les
moteurs de l'avion rugissent, l'appareil fait le point en bout
de piste et presqu'immédiatement se lance dans la vallée. Je
pensais le décollage impressionnant, mais dès les premiers
mètres, l'avion a pris son vol, nous passons un col, puis nous
nous laissons glisser sur Katmandou. Un petit virage au dessus
de l'aéroport et c'est l'atterrissage. Le temps de descendre,
on nous distribue déjà nos bagages et en file indienne nous
quittons l'aéroport par une sortie qui ressemble beaucoup à
celle d'un chantier.
Moan
m'avait dit que quelqu'un viendrait me chercher à l'aérogare.
Il n'y a personne. Je suis sollicité par les taxis. Je jette
un coup d'oeil dans la salle de l'aérogare. Personne que je
puisse reconnaître. Je quitte donc l'aéroport pour me rendre
au carrefour d'accès. Peut-être qu'en attendant là, quelqu'un
de l'agence me verra.
Un
gamin entreprend une action de propagande en faveur d'un
parent qui a une voiture neuve et peut me conduire où je veux.
Je lui explique que j'attends quelqu'un, mais il insiste,
poursuit son baratin. Une demi-heure passe. Toujours rien.
J'accepte la proposition. Le gamin me fait immédiatement
monter dans une voiture qui semble réellement neuve. Lui prend
place à l'avant et nous partons vitres grandes ouvertes.
J'explique que je vais vers Tridevi Marg. Je suis incapable de
contrôler s'il prend le bon chemin.
Je
suis sauvé, je reconnais les abords du palais royal, nous ne
sommes plus très loin. J'indique au chauffeur où est l'agence
et lui demande combien je dois. Il me répond "Ce que vous
voulez". J'insiste, mais je me souviens qu'aujourd'hui
doit-être le jour des affaires, ce jour représentatif, aux
yeux des hindouistes, des affaires qu'ils feront dans l'année.
Comme à l'aller j'ai entendu le chauffeur me crier "200
roupies", je lui donne 200 roupies. Il semble tout heureux et
me quitte en me faisant de grands "Namasté".
A
l'agence je retrouve Catherine. Un de ses employés est passé à
l'aérogare mais ne m'a pas vu. Elle me donne les dernières
nouvelles de Jac et Michel. Partis à Pokara, ils devraient
être là demain. Elle me dit aussi qu'elle a du aller chercher
le guide de Haute Savoie en hélicoptère et qu'elle a eu
quelques difficultés pour le faire rapatrier, mais qu'il
semble être bien.
Elle
est très occupée, la saison touristique bat son plein et il
semble qu'une partie des touristes se soit détournés de l'Inde
pour se rabattre sur le Népal à cause de l'épidémie de peste
qui a défrayé la chronique. Pour ne pas la déranger davantage,
je lui propose de la retrouver ce soir, en attendant j'irais
faire un tour dans Katmandou.
Je
décide de revoir Dubar Square et si possible de manger dans ce
restaurant où l'an dernier j'avais rencontré Jean Christophe
Lafaille. Je parcours à grandes enjambées la ville. On sent
que l'atmosphère a changé. Nous sommes en pleine campagne
électorale. Les murs sont recouverts d'affiches électorales.
Sur les guirlandes de drapeaux tendues entre les maisons, on
peut repérer la présence des différents partis. A plusieurs
reprises je croise des cortèges avec musiciens et banderolles
aux couleurs de leurs partis. Il y a aussi l'incessant passage
de camions, de cars ou de moto-taxis recouverts d'affiches
électorales et équipés de haut-parleurs débitants leur
propagande. Le public semble indifférent, mais on sent une
grande agitation.
Dans
le Khumbu déjà j'avais remarqué qu'au début du séjour, il y
avait dans toutes les lodges les affiches des royalistes. Peu
après celles du parti du Congrès les avaient remplacées et
après mon ascension ratée de l'Island Peak, je n'avais plus vu
que des affiches du "Sun", le principal parti communiste du
Népal. Ces affiches m'avaient d'ailleurs intrigué car elles
représentaientt un verre dessiné. J'avais essayé de m'en faire
expliquer le sens par Daten Ji, mais il avait été incapable de
me répondre.
Je
commence à tourner dans Dubar Square et passe d'un temple à
l'autre. Ce lieu m'apparait plus sympathique et plus propre
que l'an dernier. Alors que je suis dans une cour avec un
groupe de touristes conduit par un guide, j'entends celui-ci
demander à tous les présents de ne plus faire usage de leur
appareil photo. Il vient de négocier l'apparition de la
"Déesse Vivante": "la kumari". Comme j'ai lu que cela ne
présente aucun intérêt et qu'il va falloir donner un bakchic,
je m'éclipse.
Il est
12 h 30. Je n'ai toujours pas retrouvé mon restaurant. Je pars
à la recherche du premier venu. A mon grand étonnement il n'y
en a pas beaucoup dans les environs. Je remonte Freek Streat,
cette rue qui fut le refuge des beatneaks en 1968. Elle n'a
rien d'extraordinaire. Elle est étroite et il y a là un seul
restaurant. Il a la particularité d'offrir une ambiance
musicale.
Je
rentre. La hall d'entrée est minuscule. Il y a deux tables et
un bar. Le patron a le look d'un gros chanteur de folk song
avec blouson de cuir et cheveux longs, sur les murs de
nombreuses photos de chanteurs de rock. Je m'installe à la
seule table libre. L'autre est occupée par trois jeunes
népalais au style branché. Je me demande si je ne suis pas
tombé dans un coupe gorge. Je commande un riz frit au mouton
et une tasse de thé. Deux jeunes femmes, certainement des
touristes américaines, entrent. Elles sont conduites dans
l'arrière salle qui semble plus grande. Elles en ressortent
précipitamment. Comme moi, elles ont du être effrayées par
l'ambiance. On m'apporte mon plat, il est copieux et bon. A
coté de moi, les jeunes, eux aussi, sont servis. Ce repas
avalé je paye l'addition, elle est très honnète et je poursuis
ma promenade.
Sur le
chemin du retour, j'achète un journal : "The Kathmandu Post".
A l'approche de Thamel je me mets à la recherche des cartes
postales des différents sommets que je connais. Je m'arrête
dans un bureau de poste privé pour téléphoner à ma soeur et
lui donner des nouvelles de mon retour. J'apprends qu'elle
sera à Paris à mon arrivée.
A 16 h
je retrouve Catherine à l'agence. Nous partons chercher sa
fille à l'école et gagnons sa maison où je peux prendre une
bonne douche et m'habiller de neuf. Pendant ce temps le ciel
s'est chargé de nuages menaçants et à la nuit tombante, un
gros orage éclate. Catherine est toute étonnée, c'est la
première fois qu'elle voit un tel phénomène à cette saison.
Dans le journal, je découvre que trois militants communistes
ont été tués par balle dans une échauffourée avec la police.
Catherine ne semble pas au courant, mais m'explique que si "The
Kathmandu Post" le dit, c'est sûrement vrai car c'est un bon
journal. Elle semble cependant très inquiète à l'idée que les
communistes puissent devenir majoritaires. Elle reconnait
pourtant que le parti du Congrès n'a rien fait. Je lui
explique que j'ai lu que les communistes proposaient de plus
imposer les placements bancaires et moins le travail. Elle me
répond que "de toute façon, ici il suffit de donner un
bakchich pour ne pas payer d'impôts".
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