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Mon aventure sur le toit du Monde 1994

Visite de Patan

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Katmandou, le 8 novembre 1994.

 

            Voici déjà quelques semaines que je n'avais plus dormi dans un vrai lit avec des draps, une couverture et un oreiller. C'est moins excitant que de dormir sous une tente à 4000 m d'altitude mais autrement plus reposant. Il est 6 h 45, la lueur du jour filtre à travers les volets. Pour ne pas perdre de temps, je fais ma toilette et réorganise mes affaires. Je peux mettre piolets, crampons, vêtements chauds et effets sales au fond du sac, je n'en aurais plus besoin. Dans l'ambiance très européenne de cette chambre, j'ai le plus grand mal à imaginer qu'hier encore j'étais environné par les plus hauts sommets de la planète. En rangeant mes cartes, je parcours une nouvelle fois les chemins et sentiers de mon trek et comme à la fin d'une longue nuit, j'ai le plus grand mal à m'arracher à mes souvenirs.

 

            Un bruit nasillard vient rompre le calme environnant et me rappelle que nous sommes en pleine campagne électorale. Un véhicule avec haut-parleur passe et déverse un flot ininterrompu de paroles. Je range mes cartes et ne garde que celles de Katmandou et de ses environs. Elles me seront utiles pour la visite que je dois faire aujourd'hui.

 

            A 9 heures Catherine m'amène à l'agence. Lorsque nous arrivons, j'aperçois Jac et Michel qui font les cent pas dans l'allée face à l'agence. J'ai à peine le temps de descendre de voiture qu'ils me questionnent sur les péripéties de mon épopée. Eux ont rencontré le mauvais temps à Namché Bazar et ils ont décidé de gagner Lukla immédiatement. Arrivés avec un jour d'avance, Moan s'est démené comme un diable pour leur obtenir une place d'avion.

 

            Nous aurions tant de choses à nous dire que nous sommes tentés de rester là à nous raconter tous nos exploits. Mais nous avons projeté d'aller visiter Patan, l'un des sites des environs de Katmandou que je ne connais pas encore. La veille Jac et Michel ont loué des vélos pour aller visiter Bhaktapour. Ils ont une expérience que je n'ai pas. Aussi je les laisse prendre les opérations en main.

 

            Nous n'avons pas à aller très loin, les loueurs sont nombreux. Nous passons en revue différents vélos et après discussion, nous optons pour une solution un peu plus chère, mais nous garantissant des engins récents. A ma plus grande surprise, Michel me propose une pince à vélo, précaution fort utile si on ne veut pas se tartiner de cambouis comme j'en avais fait l'expérience l'an dernier .

 

            Au milieu de la circulation très fantaisiste de Katmandou, je ne suis pas rassuré. Je laisse filer Michel tout en restant attentif à ne pas le perdre de vue. Je consacre l'essentiel de mon attention à ne pas tomber dans un trou ou me faire coincer entre deux véhicules. Nous passons devant le palais royal et prenons la route qui lui fait face. Nous arrivons au seul pont qui traverse la Bagmati. Je me souviens être passé par là l'an dernier avec Bassou. Puis c'est une longue montée, j'ai beau rétrograder toutes les vitesses, je termine debout sur les pédales. Dans ces conditions c'est encore moins évident d'éviter les trous, les piétons et les véhicules.

 

            La route nous parait plus longue que prévue. Une ou deux fois nous interrogeons des passants pour nous assurer de notre itinéraires. Enfin l'ambiance change, le quartier dans lequel nous entrons semble plus homogène et plus authentique. Par des rues étroites nous arrivons devant le palais royal. A peine le temps de mettre le pied à terre, un jeune nous accoste et nous propose de visiter la ville. Jac et Michel ont l'habitude de négocier. Le prix convenu est de 200 roupies. Nous utilisons tous les antivols que nous avons pour regrouper et attacher nos vélos et partons.

 

            Le guide est tout petit. Il doit avoir une tête de moins que moi ce qui n'est pas peu dire. Il est difficile de lui donner un âge. je serais tenté de lui donner 14 ans mais il pourrait tout aussi bien en avoir 30. Il parle très bien anglais et connaît même des mots français dont certains nous paraissent totalement inattendus dans sa bouche. Il s'avère connaître son affaire. Jac, en femme scrupuleuse, est plongée dans un livre décrivant Patan et au fur et à mesure qu'elle cite les noms des principaux monuments, notre guide nous les montre et explique leur histoire. Il la  précéde aussi dans ses explications et va jusqu'à comparer les différents livres décrivant Patan.

 

            Ce Dubar Square n'a ni l'ampleur de celui de Katmandou, ni la beauté de celui de Bhaktapour. Il semble plus ancien. Les bâtiments sont plus trapus, plus faits de rondeurs, plus hindous. Les détails architecturaux sont plus finement ciselés. Il n'est pas une poutre, un chevron, un élément d'architecture qui ne soit l'occasion d'une sculpture de divinité ou d'un motif quelconque. Une porte dorée est le principal élément de la façade du palais. Celui-ci n'est plus une résidence et par deux minuscules portes nous accédons à ses cours. L'une d'elle est en cours de restauration et des panneaux donnent des explications sur les travaux en cours. Devant le palais, quelques temples forment un ensemble baroque. Les décors révèlent de très nombreuses scènes érotiques dont je n'arrive pas à comprendre le sens dans ce pays qui semble plutôt assez prude. Notre guide ne tarit pas en explications que j'ai le plus grand mal à assimiler tant l'hindouisme est une religion compliquée et étrange.

 

            Cette visite terminée, le guide nous entraîne vers Mahabaudha, un temple bouddhiste peu évident à trouver car on n'y accède que par une entrée étroite. Le temple est une sorte d'épaisse colonne à étage, d'un style très particulier et sur laquelle des milliers de bouddhas ont été sculptés dans des niches. Cet édifice, d'une quinzaine de mètres de haut, est totalement emprisonné par les immeubles environnants. Le guide utilise ses relations pour nous permettre d'accéder à une terrasse d'où nous pouvons avoir une vue de l'ensemble. Au passage il nous fait passer chez quelques uns de ses comparses à qui il est de bon ton de laisser un bakchich. Jac et Michel sont à la recherche d'un bibelot souvenir à mettre dans une vitrine. Nous nous arrêtons chez un orfèvre qui entreprend immédiatement un forcing, offrant de nombreux bouddhas en argent et toutes sortes de figurines et pièces d'un jeu d'échec. Après quelques hésitations Jac et Michel renoncent à leur projet. Le commerçant sort alors des thangkas, ces peintures au style naïf représentant les grands moments du bouddhisme, et des mandalas, ces fresques de structure géométrique représentant la cosmologie bouddhique. Comme il sent mon intérêt pour les thangkas, c'est vers moi qu'il jette tout son savoir-faire de négociateur. Plus facile à convaincre, je repars avec ma peinture pliée dans un papier journal.

 

            En passant, je remarque un orfèvre en plein travail. La scène se passe au bord de la rue. Ici pas de vitrines, pas de portes, pas de façades. L'artisan utilise un petit foyer en terre cuite et quelques morceaux de charbon de bois pour faire fondre l'or. Un petit bac lui permet de faire refroidir le métal. L'outillage est réduit au strict minimum. Malgré notre envie, nous n'osons trop manifester notre curiosité.

 

            Pour terminer la visite, notre guide nous conduit à l'entrée du Kwa Bahal, un monastère bouddhiste inséré dans un ensemble d'immeubles. Seuls deux gros lions sculptés trônant devant la porte indiquent l'entrée. Un passage conduit à la cour au milieu de laquelle est édifié le temple. Une galerie en fait le tour. De l'autre coté, les multiples étages d'un bâtiment symbolisent les nombreuses étapes à franchir  pour accéder au nirvana. De grandes bandes descendent du faite symbole de la voie à suivre pour atteindre ce paradis. Dans la cour, plusieurs rats vivent des offrandes. Ici ils semblent particulièrement honorés. Sur un coté de la galerie, une salle assez importante offre des banquettes et des moulins à prière. C'est sans doute un lieu de prière et de méditation. Au fond, une grande vitrine est toute illuminée. Au milieu trône un magnifique bouddha en or.

 

            La visite terminée, il est midi. Nous nous retrouvons près de nos vélos et nous mettons en quête d'un restaurant. Jac consulte son guide et nous portons notre dévolu sur le plus proche. Nous montons à l'étage et nous installons sur la terrasse.

 

            Notre repas avalé, nous décidons d'aller visiter le village de Bungamati comme nous l'a recommandé Catherine. Nous enfourchons nos vélos et nous dirigeons vers le zoo et le village de réfugiés tibétains de Jaulakhel. Nous ne sommes pas très sûres de notre coup et après quelques tergiversations, nous trouvons des gamins qui acceptent de nous guider. Ils enfourchent leurs vélos tout-terrain et en s'amusant nous conduisent jusqu'à Jaulkhel. Nous les remercions en leur donnant quelques roupies et poursuivons notre route. Nous n'avons pas de chance, c'est jour de fête. Tous les marchands et toutes les fabriques de tapis de ce village sont fermés. Nous n'apercevons que quelques moines déambulant dans les rues.

 

            Les habitations se font de plus en plus rare. Gravir les côtes s'avère parfois très dur et Jac a été contrainte de mettre pied à terre. Nous en profitons pour boire un peu. Maintenant nous sommes sur un large chemin en terre battue. Les terres environnantes semblent assez sèches. En contrebas, je découvre des terres cultivées en terrasse et encore plus au sud un village. C'est sans doute Bungamati. Michel pense avoir trouvé un site pour faire une belle prise de vue et nous devance. Plus calmement nous nous avançons vers le village jusqu'à déboucher sur une vaste place. Tout son sol est couvert de grains que les femmes déplacent par petites pelletées pour les séparer des pellicules qui les entourent. On se croirait revenu cent ans en arrière dans une de nos communes rurales.

 

            Il est déjà tard et l'air vif nous a desséchés. Nous faisons demi tour. Nous regagnons Ring Road, et retraversons la Bagmati. De là, un peu au hasard nous empruntons des rues qui nous conduisent au Dubar Square de Katmandou. Encore quelques coups de pédales et nous nous retrouvons dans Thamel chez notre loueur de vélo. Satisfaits de cette journée, nous montons à la terrasse du "bistrot" où nous nous faisons ser un thé en nous laissant tenter par un gâteau au chocolat.

 

            A 5 heures nous passons à l'agence, Jac et Michel pour se faire confirmer les réservations pour le retour, moi pour savoir si je pourrais aller à Trisuli. Bassou me rassure immédiatement, il me présente le porteur qui doit m'accompagner. Il ne connaît pas Bumtang, mais est de la région. Sur les cartes nous étudions les différentes possibilités. Il semble que nous pourrons dépasser Trisuli pour remonter ensuite la vallée qui mène à Bumtang. Je quitte Jac et Michel, nous devons chacun de notre coté faire des emplettes. Il faut que je trouve des cadeaux pour les personnes que je dois voir. Comme je n'ai aucune idée de leur façon de vivre et de leurs besoins, ma tache n'est pas simple. J'hésite entre des objets ménagers et des vêtements. Catherine m'a parlé de cocottes minutes, mais je me vois mal avec ce matériel dans mon sac. Je parcours Thamel à la recherche d'une idée et je décide d'acheter trois pulls à manches courtes en laine polaire.

 

            De retour à l'agence, Bassou m'informe que Catherine ne passera que beaucoup plus tard. Il me propose un thé au moment ou survient une coupure de courant. Je me sens fiévreux, j'ai froid, je sens même que je pourrais tomber dans les pommes. J'attends impatiemment que Catherine arrive pour rentrer à la maison et avaler un cachet d'aspirine. A 7 h c'est chose faite mais j'ai un bon rhume. J'ai le plus grand mal à avaler le pot au feu qu'on me sert tant j'ai le nez bouché.

                                                              

 

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