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Katmandou,
le 9 novembre 1994
Cette
nuit, dans l'impossibilité de respirer normalement, j'ai mal
dormi. J'ai bien avalé quelques pastilles Valda, mais dès que
je m'allongeais mon nez se bouchait. Pour tuer le temps, j'ai
fait des va et vient entre les toilettes et mon lit. Ce n'est
qu'à trois heures du matin que j'ai enfin trouvé le sommeil.
A 6
heures Bassou frappe à ma porte. Ma fièvre est tombée. Je fais
ma toilette. Bassou a préparé le déjeuner. J'avale une
aspirine et un grand bol de thé. Mon sac est prêt, je l'ai
allégé au maximum, un sac de couchage, une gourde et les
cadeaux que je dois faire.
A sept
heures nous arrivons à la gare routière, une gare moderne en
bordure de Ring Road. Nous ne tardons pas à trouver le
porteur. Dès qu'il nous aperçoit, il s'approche et salue
Bassou dans le plus pur style militaire. Bassou lui explique
une dernière fois sa mission. Le porteur est un Tamang guère
plus grand que moi, mince avec une petite moustache. Il ne
parle pas un mot d'anglais ce qui ne va pas faciliter nos
échanges. Nous prenons immédiatement place dans l'autobus.
Bumtang est un village situé à vol d'oiseau à 40 km au nord
ouest de Katmandou. Mon ami Simon Subtil y a travaillé pour
réaliser son mémoire de fin d'études. Malheureusement pour m'y
rendre je n'ai que les détails sommaires griffonnés sur la
lettre qu'il a glissée sous ma porte la nuit de mon départ.
D'après lui, il faudrait une journée d'autobus pour aller à
Trisuli et ensuite 4 heures de marche. Les cartes que nous
avons consultées ne nous ont pas réellement renseignés. Il
semble que nous pourrions aller jusqu'à Betrawati, au nord de
Trisuli, puis remonter la vallée de la Salankhu Khola. Par
mesure de précaution, nous avons pris un billet pour Betrawati.
Il ne m'en a coûté que 45 roupies (4,50 frs).
Dans
le car je suis le seul étranger et je ne passe pas inaperçu.
Peu à peu l'autobus se remplit et mon porteur est questionné
sur ma présence. Il en profite pour se renseigner sur le moyen
d'aller à Bumtang. Les avis semblent partagés. Nous ne tardons
pas à démarrer, à remonter Ring Road, puis à prendre la route
sur laquelle je m'étais aventuré l'an dernier en tentant de
fuir Katmandou. Toutes les cinq minutes nous nous arrêtons
pour que montent de nouveaux passagers. Il y a déjà un moment
qu'il n'y a plus de places assises et que la galerie du toit
est occupée.
Nous
montons jusqu'au col, à 1900 m d'altitude. C'est là, près de
la ville de Kakani que j'avais fait demi tour. Puis c'est la
descente, la route devient plus sinueuse et étroite. Les
montagnes environnantes sont verdoyantes, elles sont sculptées
en terrasse du fond de la vallée à leur sommet. Nous sommes à
la période des moissons. Là où la récolte n'a pas encore été
faite, de terrasse en terrasse, la végétation n'est qu'une
ondulation de couleur verte. En d'autres endroits, je peux
voir des hommes remodeler la montagne avec une large houe. Il
faut dire qu'ici, même si les dénivelés sont impressionnants,
les rochers sont rares et la terre facile à travailler. Je
suis assis coté montagne. De l'autre coté, c'est un précipice
de 500 m. La route n'autorise que le passage d'un véhicule à
la fois. Pour se croiser, il faut chercher un terre plein. Au
loin de nombreux sommets enneigés. Je crois reconnaître la
Manaslu et les sommets du Langtang, mais le car tourne
tellement que je n'arrive pas à faire le point avec ma
boussole.
En
cours de route nous nous arrêtons dans un village un peu plus
important que les autres. Le porteur me propose de manger.
Nous avalons des chapatis, des pommes de terre et du thé. Je
m'en tire pour 20 roupies (2 frs). Il n'y a vraiment pas de
quoi se priver. Le car reprend sa route. Nous descendons
toujours. J'ai l'impression de ne jamais en finir. Enfin
apparaît une grande rivière, la Tadi Khola. En consultant ma
carte je m'aperçois que nous sommes à moins de 500 m
d'altitude. Le porteur me montre Trisuli au loin. Une fois la
rivière traversée, c'est la montée sur Trisuli où nous
arrivons à 12 h 15. Après quelques hésitations, nous décidons
de descendre.
La
ville s'étend des deux cotés d'une rivière : la Trisuli Ganga.
Nous traversons un pont et nous enfilons dans les rues de la
ville ancienne. Par un petit passage nous accédons à une rue
commerçante où les boutiques sont les unes à coté des autres
et semblent bien approvisionnées. Enfin c'est la périphérie de
la ville. Nous nous enfonçons dans un vallon et quittons les
dernières maisons.
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région du
Bumtang |
Notre passage n'est pas passé inaperçu. Ici les touristes sont
rares. La région est moins courue que le Khumbu ou le tour des
Annapurna. Régulièrement le porteur demande la route de
Bumtang. Pour ma part mon inquiétude est toute autre. Si je
suis certain d'arriver à Bumtang, je me demande comment nous
trouverons Honga Bahadur. Je me rappelle que dans sa thèse
Simon parlait d'un notable syndicaliste agricole ou maire. Il
y a donc toutes les chances qu'à quinze jours d'une grande
élection il soit en campagne électorale. A chaque fois que le
porteur s'informe sur la route à prendre, moi j'interroge sur
Honga Bahadur.
A la sortie de Trisuli nous croisons un groupe qui nous laisse
entendre qu'Honga Bahadur participe ce soir à un meeting à
Trisuli. Un moment nous hésitons, mais le porteur ne connaît
qu'une mission : me conduire à Bumtang. Il n'a rien à faire de
ce Honga Bahadur
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dont je lui rabats
les oreilles. Il reprend la route. En fait de route, il s'agit
d'un sentier qui rapidement devient très raide. Il remonte une
arête. Comme Simon m'a parlé de quatre heures de marche, j'ai
mis la surmultipliée de peur d'arriver après la tombée de la
nuit.
Quasiment sans charge, je force le pas. J'ai le sentiment de
narguer les nombreux porteurs lourdement chargés que nous
doublons. Quelques pas derrière, le porteur me suit. Il a tenu
à porter mon sac qui ne fait pas plus de trois kilos. Je
l'entends souffler. Il est sans doute plus habitué à porter de
lourdes charges qu'à marcher aussi vite. Il sue à grosses
gouttes et doit ce demander quel est ce fou qui arpente la
montagne aussi vite.
Comme
toujours au Népal, plus on monte plus les sommets s'éloignent.
Après deux heures et demi de cette marche, le porteur m'invite
à boire un thé et me fait servir un verre de lait. Après nous
être repris, nous repartons. Quelques mètres plus loin, la
route s'oriente vers l'est et cesse de monter. Tout au fond
j'aperçois un col. Lorsque nous y sommes, nous prenons une
direction plus à l'ouest et continuons la montée sur une route
un peu plus large. Enfin nous arrivons à un nouveau col.
Renseignement pris, Bumtang est juste en face. La route semble
descendre tout au fond de la vallée, mais il faudra remonter
ensuite au village qui est au même niveau que nous. Le porteur
hésite un moment. La vallée de Bumtang ressemble à un immense
cirque et il devrait être possible de rester à niveau pour
rejoindre le village. C'est la solution que nous tentons, mais
très vite nous faisons demi tour, elle semble impossible.
Nous
devons nous résigner à descendre. Le chemin n'est qu'une
succession de marches raides. En moins de cinq minutes nous
sommes en bas. Nous passons un ruisseau et entreprenons la
montée. Elle est moins difficile que je ne l'imaginais. Nous
longeons de nombreux champs et atteignons un premier village.
Le porteur interroge une femme assise devant sa maison, elle
ne semble pas pouvoir le renseigner. Je lui parle de Honga
Bahadur, cela n'éveille chez elle aucune réaction.
Enfin
nous atteignons Bumtang. Le chemin traverse un ruisseau et
s'enfile dans de petites ruelles. Nous passons de ferme en
ferme, chacune d'elle a une petite étable avec une ou deux
vaches. Enfin nous rencontrons un jeune homme qui semble
connaître Honga Bahadur. Il est sceptique sur la possibilité
de rencontre. Le porteur et lui palabrent un bon moment, puis
il se propose de nous accompagner chez Honga Bahadur. Nous
poursuivons notre cheminement dans les rues du village. Une
femme m'est présentée c'est Mme Honga Bahadur. J'explique que
je viens de la part de Simon Subtil. Je sens immédiatement que
ce nom ne lui est pas inconnu. Elle répète plusieurs fois
"Simon Subtil" en hochant la tête, puis donne un ordre à un
des gamins. Il revient avec un petit album de photos dans
lequel je n'ai aucune peine à retrouver Simon, le cou tout
enguirlandé de fleurs au milieu des villageois. Je montre la
photo et tout le monde répète "Simon Subtil".
Comme
personne ne parle anglais, c'est mon porteur qui a la vedette.
Il explique qui je suis, comment nous sommes venus et découvre
qui est ce Honga Bahadur parti au meeting à Trisuli. Le temps
passe. Nous sommes toujours debout sur une sorte de terrasse
devant l'entrée de la maison. Je suis entouré de gamins et de
gamines curieux de découvrir cet étranger. Plusieurs femmes du
village nous ont rejoints et l'on discute beaucoup, mais je ne
comprend pas le centième de ce qui se dit.
La
nuit commence à tomber. Je ne sais toujours pas si je vais
pouvoir passer la nuit ici. Enfin on nous propose de nous
asseoir et on nous apporte une grande bassine de graines
grillées. Je m'installe le long du mur. Deux garçons, le crâne
totalement tondu, semblent être les fils de la maison. Mon
porteur et moi piochons dans la bassine et avalons les graines
poignée après poignée. Eux se sont allongés sous des
couvertures sur ce qui s'avérera être leur lit. Les filles
m'entourent et jacassent. L'une d'elle, qui semble être une
fille de la maison, apparaît plus hardi que les autres. Je
sors mon appareil photo. Immédiatement elles prennent la pose
et font de plus en plus de grimaces. Elles s'enhardissent
jusqu'à me demander de les rephotographier. J'entre peu à peu
dans leur jeu. Je leur ressors tout un numéro de
contorsionnisme que je faisais autrefois. C'est l'éclat de
rire. Elles tentent de m'imiter ce qui m'incite à en rajouter.
Tout le monde autour doit se demander quel est ce fou qui
serait mieux dans un cirque qu'ici dans ce village perdu du
Népal.
A
vingt heures, un des gamins sort de ses couvertures pour
allumer la radio. C'est l'heure des informations en anglais.
Ils ont pensé que cela pouvait m'intéresser. Tout à coup, un
gamin prononce quelques mots d'anglais pour me demander si
j'aime le riz. Comme je réponds oui, on m'invite à entrer dans
la maison pour manger le dal bat. Je fais comme tout le monde,
je quitte mes chaussures et j'entre dans la maison. Toute la
pièce est de couleur rouge. A droite de la porte, une échelle
monte à l'étage. A gauche un pilier en bois et une rambarde
délimitent la cuisine. On me fait asseoir par terre. Au centre
de la pièce, il y a un très grand foyer. On me sert, ainsi
qu'à mon porteur, une assiette débordante de riz, une petite
coupelle de lait et un verre d'eau. La mère s'est assise
auprès du feu et filles et garçons sont accoudés à la
balustrade, prêts à épier et commenter nos faits et gestes.
Mon
porteur forme des boulettes de riz qu'il trempe dans le lait.
Je tente de l'imiter mais je suis beaucoup plus mal habile que
lui et je mets deux fois plus de temps pour avaler mon repas.
J'hésite à boire l'eau. Je ne sais pas si elle a été bouillie,
mais je n'ose pas faire injure à mon hôtesse. Aussi je bois
comme tout le monde.
Le
repas terminé nous sortons. Je tire de mon sac les pulls que
j'ai achetés et les donne aux garçons qui immédiatement
partent les ranger dans la maison. A 9 heures, les femmes et
les enfants disparaissent. Je commence à prendre mes
dispositions pour la nuit. La mère et la fille se retirent
dans la maison et nous laissent avec les garçons. Il fait
relativement doux. Je fais un saut à la fontaine pour me laver
les dents et m'enfouis dans mon sac de couchage.
Bumtang, 10
novembre 1994.
Il est
quatre heures du matin, le ciel commence à s'éclaircir. Dans
la maison, le coq vient de lancer un grand cocorico. Je
l'entends s'ébrouer. Puis c'est à nouveau le calme. Cette
scène se renouvellera régulièrement jusqu'au levé général à 5
h 30. Pendant que tout le monde se prépare, je rédige un mot
pour me présenter à Honga Bahadur et lui expliquer que je
pense venir chaque année, qu'il peut transmettre des messages
à Simon Subtil en passant par l'agence. Je mets le papier dans
l'album de photos et je le rends.
La
mère nous invite à boire le thé et sort de sa réserve quelques
biscuits. Je lui demande si je peux la photographier, elle
prend immédiatement la pose du "Namasté", les deux mains
jointes devant la poitrine. Je la remercie et nous nous
quittons.
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La rencontre
avec Hunga Bahadur |
Avec mon porteur, nous dévalons la pente, puis remontons au
col et c'est à nouveau la grande descente. A chaque fois que
nous croisons quelqu'un, il le questionne. Peu après avoir
doublé deux jeunes écoliers, un groupe d'hommes arrive en face
de nous. Le porteur m'arrête et me présente Honga Bahadur. Je me
présente, lui explique qui je suis, comment je suis venu. Je
lui dis que je reviendrais. Très digne, droit comme un "I", il
m'écoute et me fait répondre que je suis le bienvenu. Il me
fait demander quand je reviendrais, je lui explique que ce
sera vraisemblablement à la même époque, mais que je ne peux
pas donner une date précise.
Les
gamins que nous venons de croiser, sont restés là à regarder
la scène. Il est vraisemblable qu'ils connaissent la notoriété
de Honga Bahadur. Ils n'en croient certainement pas leurs yeux
en voyant cet étranger venu de loin pour rencontrer cette
notabilité locale. Je demande la permission de photographier
mon hôte. Il se raidit un peu plus pour prendre la pose et
nous nous séparons dans une profusion de "Namasté".
Nous reprenons notre descente à toutes jambes. Nous sommes
dans la partie la plus pentue du parcours. Je saute de rocher
en rocher. Les gamins nous ont emboîté le pas et je les
entends rire à grand éclat. La descente se poursuit jusqu'à ce
qui devait arriver arrive. Je prends appui sur un rocher
recouvert d'une fine pellicule de sable. Celui-ci fait
roulement à billes. Je glisse, tente de me rattraper, me
prends les pieds et fait un ou deux roulé boulé avant de me
retrouver sur mes jambes.
Les gamins me crient "You go too quickly sir,
you are not a nepalese". C'est
mon porteur qui est le plus vexé de m'avoir laissé faire. La
chute a été spectaculaire, mais je ne me suis pas fait mal. Je
secoue la poussière de mes vêtements et je repars tout aussi
vite. Il faut coûte que coûte que je sois à Katmandou ce soir
et j'ai la plus grande inquiétude sur les horaires du car.
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A 9 h
nous entrons dans Trisuli. Immédiatement nous nous dirigeons
vers le bureau des réservations pour retenir notre place et
connaître l'heure du départ. En attendant le porteur me
propose d'aller boire un thé. Il me fait rentrer dans une
gargote au bord de la Trisuli Ganga. Un jeune gamin est chargé
d'approvisionner les clients en eau. Il se démène comme un
diable, mais semble être la tête de turc des clients et des
patrons. J'avale deux thés coup sur coup et nous ressortons.
J'achète des oranges que je partage avec le porteur.
A 10 h
nous nous retrouvons au bureau des réservations. On nous fait
signe que le car est là. Nous nous installons et à 10 h 35
c'est le départ. Voyager en car au Népal est toujours une
aventure pleine de surprises. Alors que le car progresse sur
une route chaotique, au passage d'un torrent, c'est l'arrêt,
tout le monde descend et va se rafraîchir, puis remonte et on
repart.
A 13 h
30 nous nous arrêtons à Rani Powa, là où nous avions fait
notre halte à l'aller. J'invite le porteur à manger avec moi
et j'avale un thé. C'est bon pour soigner mon rhume. Mon
intrépidité n'a d'égale que celle des népalais. Tout au long
du parcours, des voyageurs passent de l'intérieur du car au
toit, sans se préoccuper des
A 14 h
50, en pleine campagne, arrêt brutal, une femme descend
précipitamment son gamin à bout de bras. Elle le dépose au
bord de la route pour un pissou et un caca qui ne vient pas.
On le déplace une ou deux fois pour voir si ce ne serait pas
mieux, mais rien n'y fait. Pendant ce temps le chauffeur est
allé chercher un peu d'eau pour laver les fesses du petit et
on repart.
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