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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Le voyage

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20 octobre Orly Sud.

            Le taxi me dépose devant la porte N d'Orly Sud. Il est 15 h 30. Sur un écran de renseignements je vérifie que le vol pour Dacca[1] est toujours programmé pour 18 h 35. J'apprends que l'enregistrement des bagages se fera sur l'aire numéro 3 entre les portes 64 et 66. Je suis très en avance.

            Mon seul bagage est un petit sac à dos assez lourd. Par mesure de sécurité, je l'ai rempli de tout ce qui me sera indispensable pour la première partie de mon trek. Appareil photo et matériel vidéo compris, il pèse une dizaine de kilos. Mon matériel de montagne, mes habits de rechange et les affaires à apporter à Catherine[2], sont dans le gros sac marin que j'ai confié à l'Agence ARGANE[3].  Ce sac d'une quinzaine de kilos est parti avec le groupe que je rejoins pour le tour du Manaslu. Il est parti hier par un vol d'Indian Airlines. J'aurais du partir avec lui. Je serais sur le point d'arriver à Katmandou si tout s'était passé comme prévu. Seulement voilà, subtilité des compagnies aériennes, le billet qui m'a été vendu, ne comportait pas le petit "OK" précisant que ma place était réellement réservée. Thierry Delasalles, le responsable de l'agence, s'en est aperçu à temps. Il a pu m'obtenir une place sur un vol de la Biman (Bangladesh Airlines).

            Sur l'aire numéro 3 quelques trekkeurs bien reconnaissables sont déjà là. L'enregistrement des bagages n'a pas encore commencé. Je reconnais un passager rencontré l'an dernier. Pour passer le temps je m'assieds au pied d'un poteau et me plonge dans la lecture du "guide du petit trekkeur"[4]. Ce livre est assez simple pour s'initier au népalais et réviser son anglais. Une voix m'interpelle: "Salut André". C'est Thierry. Il me ramène mon sac. C'est le seul que la douane ait souhaité contrôler. Fermé par un cadenas Thierry n'a pas pu l'ouvrir.  Mon beau frère m'avait prévenu "fermer ses valises, c'est prendre le risque de se les faire éventrer ou contrôler par la douane". Ses formules sont toujours lapidaires mais pertinentes.

            Me voila donc avec tout mon barda. Par mesure de sécurité, Thierry m'accompagne au poste d'enregistrement. Il est 16 h 30, je suis le premier à me présenter. Mon sac est pris. Nous pouvons nous séparer. En remontant la file, une tête connue m'interpelle. Je retrouve un ami rencontré au cours d'un stage d'accompagnateur en moyenne montagne au Chaillol. Il est chef de gare dans la Creuse et m'a fait rêver en me racontant son ascension d'Island Peak[5]. Je l'abandonne provisoirement pour poursuivre mes formalités d'embarquement.

            A la douane, je passe mon sac à dos à la radiographie et franchis l'arche de détection des métaux. L'agent de sécurité me demande si j'ai une batterie. Je réponds "oui". Il veut la voir. Dans ses mains, il la tourne dans tous les sens et refuse que je la garde avec moi. A ce moment je comprends que mon voyage démarre mal. Jusque là rien ne m'avait réellement inquiété. Maintenant je sens qu'il y a peu de chance que je retrouve cette batterie. Sans elle pas de vidéo[6]. Je savais qu'il était interdit de transporter des batteries dans un avion. Je pensais que la mienne ne présentait aucun risque, tous ses composants étant solides. Je tente de m'en expliquer avec l'agent. Il s'est trop engagé pour revenir sur sa décision. Il me fait un reçu et me précise qu'il demandera au capitaine de la prendre en cabine. Il m'assure que je la retrouverai à Dacca. Je suis perplexe mais que faire?

            Tout penaud, je me dirige vers la salle d'embarquement. Peu à peu les autres passagers s'installent sur les sièges. Je reste debout, un oeil rivé sur le poste de contrôle. Au bout d'un moment l'agent dépose ma batterie et des bâtons télescopiques sur la banque centrale. Il les remet au responsable du vol. Mon copain arrive. Je m'apprête à lui faire part de ma déception quand il m'annonce qu'avec deux autres passagers, ils n’ont pas de place. Une demi heure plus tard, sa crainte se confirme. Une place sur le vol partant de Londres lui est proposé pour le lendemain. A 19 h 30, c'est l'embarquement. Il me remet une lettre avec les coordonnées de son agence. A mon arrivée je la préviendrai de son retard.

            Il est 20 h lorsque le DC 10 30 C de la Bangladesh Airlines décolle. Nous avons 55 minutes de retard. Je suis assis près d'un hublot. Pour une fois il est propre et le ciel est dégagé. Les lumières de Paris m'apparaissent avec tous leurs éclats. A deux heures du matin, heure française, un minuscule croissant de lune apparaît. C'est le prélude à un très beau lever du jour sur un horizon orangé. En approchant Dacca, nous survolons la plaine du Gange. Ses méandres se multiplient. Lorsque nous entamons la descente, il n'y a plus qu'un enchevêtrement de cours d'eau d'où émergent quelques touffes d'arbres parsemées de maisons que relie un réseau routier. Il est 11 h, heure locale.

            L'avion s'immobilise devant une des tentacules de l'aérogare. En sortant, je demande aux hôtesses et stewards des nouvelles de ma batterie. "No probleme, to Dacca". La réponse est accompagnée d'un geste de la main me signifiant qu'il faut que je dégage plus loin. A la sortie du couloir, j'attends sans conviction que l'équipage sorte. Peut-être verrai-je ma batterie dans leurs mains? Un employé regroupe un peu plus loin les passagers. Je ne me suis pas aperçu que deux groupes ont déjà été emmenés. Lorsque enfin l'équipage quitte l'avion, je n'ai toujours pas vu ma batterie. Il ne reste plus qu'un petit groupe attendant d'être dirigé vers la salle de transit. Je le rejoins et j'apprends qu'un groupe a immédiatement été embarqué et qu'un autre est en cours d'embarquement. Sur un écran de renseignements je lis que le prochain avion pour Katmandou est à 14 h 45. On nous dirige vers la salle de restaurant. Des boissons nous sont proposées en attendant le repas.

            A coté de moi trois garçons et deux filles s'installent. Ce sont de jeunes toulousains. Ils sont inquiets. Ils se demandent comment ils vont faire pour changer leur argent, payer leur taxi  et leur hôtel à l'arrivée. Je les rassure, il y a un bureau de change à l'aéroport de Katmandou, quant à l'hôtel, il est possible de le payer avec une carte Visa ou en dollars. Mes explications ne lèvent pas leurs inquiétudes. Il me reste quelques roupies[7] de l'an dernier. Je les leur propose. Je leur parle aussi d'hôtels de bonne qualité que je connais. Ils m'apprennent qu'ils viennent pour un mois et demi. Ils envisagent de faire le tour du Manaslu[8]. Comme ils ne se sont pas encore adressés à une agence, je leur propose de rencontrer Catherine.

            A 15 h 15 l'avion décolle. Je suis à nouveau près d'un hublot. J'admire et tente de reconnaître le Kanchenjunga, l'Everest, le Langtang, le Manaslu, l'Annapurna. Par petits îlots ces sommets apparaissent au dessus des nuages. A l'approche de Katmandou l'avion plonge dans les nuages et encaisse quelques trous d'air qui déclenchent des haut-le-corps chez les passagers.

            Dans le grand hall de l'aéroport, les bagages arrivent sur le tapis roulant. Il y en a relativement peu. La plus grande partie a dû arriver avec les premiers vols. Comme je le craignais, mon grand sac n'y est pas. Un employé enregistre les réclamations et me demande de revenir le lendemain avant midi. Pour ma batterie les nouvelles ne sont pas meilleures. Les formalités sont rapides. Dehors je retrouve Bassou qui me salue d'un grand "Namasté"[9] et entoure mon cou d'un collier d'œillets d'Inde[10]. Nous attendons les toulousains qui, comme moi, n'ont pas pu récupérer leurs affaires. Bassou réquisitionne deux taxis. Je présente la ville aux deux jeunes qui sont montés avec moi. Au fur et à mesure que je cite les quartiers. Bassou, assis à l'avant, répète les noms: "Pasupatinath, Royal Palace, Thamel".

            Bien que prévenus, les toulousains, ne peuvent retenir leur effroi devant l'anarchie de la circulation. Il est vrai que moi aussi, je suis effrayé par ces rues bruyantes et nauséabondes, où les voitures se croisent on ne sait comment. Le taxi roule sans accrocher les piétons et les étals des boutiques que nous contournons et frôlons. Comment peut-on vivre dans autant de misère? Ring Road[11], le grand périphérique de la capitale, ressemble à une rue minable. Que dire de la rue conduisant à Thamel[12]? Pourtant je sais qu'on s'habitue à cette agitation!

            A l'agence, je trouve Catherine dans son bureau. Elle m'informe que je dois prendre un car à 19 h pour rattraper le groupe. Il est 17 h.. Elle a tout prévu. Elle me remet les permis de treks[13] du groupe parti la veille, avant que les bureaux de l'immigration n'ouvrent. Baboul, un porteur, m'accompagnera jusqu'à Gorkha. Elle lui remet de l'argent pour que nous puissions manger un dal bhat[14] en cours de route. Elle se chargera de récupérer mes bagages. Le guide de haute montagne me les apportera à Dharapani[15], lieu où je quitterai le groupe pour faire l'ascension de Pisang Peak[16]. Elle me prête un sac, un duvet et une doudoune pour compléter provisoirement mon équipement. Si elle ne retrouve pas mes bagages, elle me louera crampons et piolets pour la deuxième partie de mon trek. Faute de temps pour passer à la banque, elle me change 200 dollars. Ces formalités remplies, j'ai tout juste le temps de faire un brin de toilette dans les locaux de l'agence. J'embarque dans un taxi avec Baboul et Narendra, un autre porteur, pour rejoindre la gare routière.

            Baboul est jeune, petit et râblé. Il ne connaît que quelques mots d'anglais. C'est Narendra qui prend les choses en main. Lui va à Pokhara[17]. Parmi les affaires qu'il emporte, je repère un chapeau de lampe, sans doute pour l'hôtel que Bassou vient d'ouvrir dans cette ville. La nouvelle gare routière, en bordure de Ring Road, est mieux organisée que celle de Rani Pokhari. Il est vraisemblable que mes porteurs ne savent pas lire. Aussi pendant qu'ils se renseignent, je garde les bagages. Lorsque nous montons dans le bus, il n'y a déjà plus de places assises. Un jeune couple d'étudiants me cède une partie de leur siège, mais très vite, les cahots de la route aidant, je ne repose plus que sur une fesse. Mon supplice va durer jusqu'à Mugling que nous atteignons à minuit. Malgré l'heure tardive, il y a là une très grande agitation. La vaste rue qui traverse la ville, est envahie par une multitude de marchands ambulants qui vendent oranges, cacahuètes et gâteaux les plus divers. Cette ville est située avant un poste de péage et au carrefour de plusieurs vallées. C’est une grande halte routière où de nombreux voyageurs changent de bus. Il y a aussi de nombreux hôtels et restaurants. La halte ne dure qu'une demi-heure, mais tout est organisé pour nous donner le temps de manger un dal bhat. Mes deux compagnons mangent avec les doigts comme tous les népalais. Baboul me fait donner une cuillère. La première assiette suffit à combler ma faim, mais il en faut deux pour caler l'estomac d'un népalais. D'ailleurs, une fois les clients servis, la patronne repasse toujours pour remplir à nouveau les assiettes.

            Pendant que mes compagnons terminent leur repas, je contemple l'animation de la rue. Un paysan charge des poules vivantes sur le toit du car. On les lui passe deux par deux et il les plonge dans un grand couffin rond. Chaque camelot s'ingénie à présenter au mieux son étal. Tous les acheteurs potentiels sont repérés et interrogés. Tout ce spectacle contraste avec le manque d'hygiène, la crasse et le bruit environnant, mais sous les feux des lampes à pétrole et des lumières des boutiques, cela devient magique.

            Enfin, nous remontons dans le car. Je retrouve la place concédée par le jeune couple. Malgré l'heure tardive, il y a toujours autant de monde. Une demi heure plus tard nous nous arrêtons à Majhuwa Khaireni. Baboul me fait signe de descendre. Pour sortir, nous sommes obligés d'enjamber les autres passagers. Enfin, nous voilà dehors. Le compagnon de Baboul remonte dans le car après m'avoir chaleureusement dit au revoir.

            Baboul prend contact avec la patronne de la première lodge qui se présente et m’installe à l’étage dans une grande chambre de quatre lits. Il y a un W-C. au fond du jardin. Je m'installe près de la fenêtre. Il fait chaud. Mon altimètre indique 400 m d'altitude. Dans le duvet, je ne tarde pas à être en surchauffe. Dehors je suis attaqué par les moustiques. J'entends les rideaux des boutiques voisines se fermer. Baboul et les autres compagnons de chambrée s'installent à leur tour, mais dans la rue la circulation demeure intense et retarde mon sommeil.


[1] DACCA est la principale ville du Bangladesh (2 200 000 ha), elle est située dans le delta du Gange.

[2] Catherine dirige une agence de trekking à Katmandou. Elle est française, son père est pharmacien à Forcalquier. Elle est mariée à Bassou et a une fille : Raphaëlle

[3] ARGANE 3 rue Maximilien Robespierre, 94400 Vitry sur Seine. Tél (16) 1 45 73 01 01.

[4] "Le Petit Trekker" est un livre vendu dans les librairies de Katmandou pour le prix de 75 roupies.

[5] Island Peak est un 6000 m situé près de l'Everest et dont j'ai tenté l'ascension l'an dernier.

[6] Pour filmer mes aventures, je suis équipé d'un mini-capteur solaire fixé sur le haut de mon sac à dos. Ce capteur charge une batterie de 3 Ampères qui sert à l'alimentation de mon camescope.

[7] La roupie est la monnaie népalaise. Une roupie vaut 8 centimes.

[8] Le tour du Manaslu est un trek de 19 jours autour du 8ème des 14 "8000 m" de l'Himalaya. C'est un trek peu fréquenté car il faut être accompagné par officier de liaison de la police Népalaise, ce qui en augmente le prix à payer pour obtenir le permis de trekking.

[9] NAMASTE est une formule de politesse népalaise qui signifie tout autant bonjour qu'au revoir.

[10] Les hindouistes offrent fréquemment des colliers d'oeillets d'Inde aux amis ou aux divinités qu'ils souhaitent honorer.

[11] Ring Road est un périphérique de 28 km construite par les chinois autour de Katmandou

[12] Thamel est un quartier commerçant de Katmandou situé au nord est de la capitale et près du nouveau palais royal. C'est aussi le quartier où les trekkeurs peuvent trouver de nombreux magasins vendant tous les équipements nécessaires au trekking et à la haute montagne.

[13] Dès que l'on sort de la proche banlieue de Katmandou, il faut un permis de trek plus ou moins cher selon la région choisi. C'est une façon commode pour le gouvernement népalais de taxer le tourisme. Ce permis est obtenu à l'office de l'immigration. Il ne me faudra pas moins de trois permis pour ce séjour.

[14] Le Dal Bhat est le plat national du Népal. Il s'agit d'un grand plat de riz (bhat) servi avec une sauce de lentille (dal), quelques légumes et un peu de viande.

[15] Dharapani est un petit village au carrefour des routes du tour du Manaslu et du tour des Annapurnas.

[16] Pisang Peak est un 6000 m au dessus du village de Pisang, à la frontière avec le Tibet et face au massif des Annapurnas.

[17] Pokhara est situé à 200 km à l'ouest de Katmandou. C'est la deuxième ville du Népal.

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