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Ulté, le 24 octobre
Il
est 7 h. Par les interstices des portes j’aperçois les premières
lueurs du jour. Plutôt que de tourner en rond sur ma mousse, je préfère
sortir et aller me laver. Je pars en
tongues et chaussettes et je ne tarde pas à le regretter. Avec
l'humidité matinale, les rizières, déjà très humides hier soir, ne
sont plus que boue. J'ai le plus grand mal à garder les tongues aux
pieds et à marcher sans me mouiller jusqu'à la rivière.
De
retour, je trouve la chambre en pleine effervescence. Tout le groupe
s'active à mettre de l'ordre dans ses affaires. On nous invite à
prendre le petit déjeuner. La patronne a réquisitionné tous les oeufs
du village et les fait bouillir. Nous sommes dans la boutique, autour de
la table quand nos porteurs arrivent. Ils ont passé la nuit dehors,
mais sont souriants et décontractés. Maintenant c'est Boussal qui
manque à l'appel.
Sapagain
nous annonce qu'à 9 h il doit y avoir une éclipse du soleil.
Effectivement au moment où nous partons, la lune
empiète
sur l'astre
solaire. Tout en marchant nous observons l'évolution. Mes surlunettes
solaires me permettent de suivre l'événement sans trop de difficultés.
Marie-Laure nous prête ses jumelles pour mieux apprécier la scène.
Puis la lune s'éloigne sans que nous ayons ressenti une grande différence
de luminosité.
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Les
villages que nous traversons sont très différents de tous ceux que
j'ai vus jusque là. Construits en rondins de bois, couverts de chaume,
les maisons sont ouvertes aux quatre vents. On se croirait
dans un
village d'Astérix. En passant je repère un bébé dormant dans un
hamac fait dans un sac de jute. Enfoui sous une couverture, la tête
couverte d'un bonnet, seule sa petite frimousse apparaît. A coté, son
frère et sa
sœur
veillent sur lui tout en jouant. Un peu plus loin,
alors que nous traversons une forêt et traversons un ruisseau, nous une
femme s'affaire autour d'un chaudron. Nous nous approchons. Elle
s'affole devant notre cohorte de touristes. Sapagain s'empresse de négocier
avec elle, puis il nous explique qu'elle prépare du tchang, une bière
produite par fermentation de grains d'orge ou de riz.
A
10 h, après avoir traversé un pont, nous nous arrêtons sur une vaste
plage de galets. Les filles se précipitent vers la rivière et
entreprennent une lessive. Nous attendons le retour de Boussal. Bernard
et moi tentons de nous baigner. Le bras d'eau est encore à l'ombre. Les
rayons du soleil n'ont pas eu le temps de le réchauffer et dès que
l'eau passe au-dessus de mes genoux, le froid me fait reculer. Plus
courageux ou moins frileux, Bernard s'aventure à faire quelques
brasses.
Si
l'eau est fraîche, dehors il fait très chaud. Je suis vite sec. Baboul
a étendu près de nous une bâche. Il nous apporte une bouilloire
d'orangeade chaude et un plateau de tasses. Personne n'est pressé de se
servir. Il est 10 h 30 lorsque nous apercevons Boussal arrivant sur le
chemin d'en face. Il nous rejoint et nous nous regroupons autour de la bâche.
Les cuisiniers nous apportent le repas composé de frites et de choux.
Pendant que nous mangeons trois gamins descendent la rivière à la
nage. A 12 h le repas est avalé. Le groupe est complet. Nos bagages
sont bouclés. Nous pouvons reprendre la route. Nous avons pris une
journée de retard que nous compenserons quand nous pourrons.
Le
chemin que nous suivons ne cesse de monter et de descendre. Nous
traversons et retraversons la Dorandi Khola. Une fois c'est sur un pont
en bois du type de ceux rencontrés l'an dernier dans le Khumbu. Une
autre fois c'est un
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pont suspendu. Partout ce
n'est que rizières. Dans
les villages notre passage engendre la curiosité des habitants. Tous
cessent leurs activités pour nous regarder. Plus audacieux, les enfants
nous lancent des "Namasté" et viennent se poster au bord du
chemin. Certains vont même jusqu'à nous accompagner. Nous nous arrêtons
pour acheter et déguster des oranges. Quelques enfants nous entourent
pendant que les mères restent à l'écart. L'un d'eux découvre que mes
lunettes font miroir. Avec ses copains il se pend à mes bras pour
pouvoir se regarder.
Nous
croisons de nombreuses femmes endimanchées accompagnées de leurs
enfants. Nous sommes en pleine fête de la Tihar et elles rendent visites à leur famille. En saris colorés, marchant
sur des chemins boueux, leur rencontre ne manque pas de nous étonner. A
plusieurs reprises, nous découvrons des hommes pêchant à l'épervier
dans la Dorandi Khola. Sapagain nous fait remarquer des nasses coincées
entre deux rochers. Cylindriques et longues, faites en roseaux, elles piègent
les poissons au fil de l'eau.
A
la tombée de la nuit, nous nous arrêtons sur une vaste plage au bord
de la rivière. Nous sommes au sud du village de Milim. Pendant que Nima,
notre cuisinier, prépare le repas, les porteurs montent les tentes.
Thierry me demande si cela ne me dérange pas de faire tente commune
avec Bernard. Comme je suis le dernier arrivant, je me vois mal imposer
ma loi. D'ailleurs sa proposition me paraît aller de soi. Il y a quatre
tentes: une pour Claudine et sa cousine Anne-Marie, une pour Marie-Laure
et Marie-Pierre et Thierry partage la sienne avec Catherine puisqu'ils
se connaissent.
Boussal
signale qu'une des porteuses a des difficultés à marcher. Thierry est
tout heureux de sortir sa boîte de médicaments et de se transformer en
infirmier. Comme pisteur il a une formation de secouriste. Comme les
moniteurs de ski, il prend plaisir à se mettre en valeur. Il en rajoute
un peu sur la nécessité de laver les pieds avant de commencer
l'auscultation, sur l'épaisseur de la corne plantaire de la demoiselle
et sur son privilège de tripoter les petons de notre sherpanie. Elle a
une inflammation sous la corne des deux pieds. Il badigeonne les pieds
avec un désinfectant et lui place une compresse tenue par un pansement
pour l'isoler des agressions externes. L'opération terminée, il laisse
entendre qu'il n'est pas convaincu du résultat.
Le
groupe des porteurs de Gorkha s'est installé un peu plus loin. Il est
autonome et assure sa cuisine.
Près
des cuisiniers, les porteurs ont installé la bâche sur laquelle nous
allons prendre le repas. Il fait doux. On nous sert une soupe de pâte
et des pommes de terre. A la fin du souper nous apercevons des lumignons
descendant vers nous. Il est 19 h, des hommes, des femmes, des enfants
en file indienne approchent du campement et s'installent à 5 ou 6 de mètres
devant nous. Serrés les uns contre les autres, ils nous regardent, puis
un tam-tam lance un tempo. Un homme commence à chanter. Le groupe
reprend le refrain.
Après
l'expérience de la veille et la fatigue de la journée de marche, les
filles s'éclipsent dans leur tente. Le chant des villageois se fait de
plus en plus assuré. Une gamine d'une dizaine d'années commence à
danser. Au bout d'un moment elle s'avance lentement vers moi et
m'invite. Le chant suivant c'est au tour de Bernard d'être invité.
Puis vient celui de Thierry. Alors que nous demeurons malgré tout réservés,
l'excitation monte du côté de la cuisine. Nima rapproche la lampe à pétrole.
Les porteurs collectent de l'argent. Inlassablement la fille continue à
danser avec une certaine classe vu son âge. Nous décidons de lui
remettre 300 roupies que je vais chercher dans mes affaires. Je ne sais
pas trop comment les lui remettre. Je m'installe près d'elle les mains
jointes, l'argent entre les mains pour lui signifier que c'est pour
elle. Elle danse un long moment puis s'approche doucement, danse encore
et prend enfin l'argent, tout en poursuivant une danse qui n'en finit
pas. Je m'éloigne en la remerciant.
A
10 h du soir, elle danse toujours, mais manifeste des signes de fatigue.
Quelques filles d'un village plus au nord sont venues, mais voyant que
la place était prise, elles sont restées à l'écart et se sont retirées
sans se manifester. Nos porteurs se hasardent à danser, sans trop de
conviction ni d'aisance, malgré nos encouragements. Il est tard, la
fatigue de la journée nous gagne, nous rejoignons nos tentes. Les
chants ne tardent pas à s'arrêter. Alors que je vidange ma vessie je
vois les lumignons s'éloigner.
Milim,
le 25 octobre.
6 h. "Morning Sir".
Deux porteurs
tentent d'ouvrir la fermeture éclair de la tente. C'est le rituel du
premier thé.
"How
many spoon, please!".
Ils
ne connaissent pas encore nos habitudes: une cuillère de sucre pour
Bernard, deux pour moi. Sur un gros cailloux un seau d'eau chaude nous
attend. C'est la nouveauté de l'année. Un petit robinet permet de se
servir sans gaspiller. Le progrès n'est pas aussi évident, car il
n'est pas facile de trouver un bon emplacement pour poser le seau.
Chaque jour il faut le chercher. Il faut aussi penser à arriver avant
que l'eau ne soit froide ou qu'un insouciant ait mal
fermé
le robinet.
Pour ma part je préférais la bassine d'eau. Je savais que lorsqu'on me
l'amenait, il fallait que je me débarbouille vite.
J'ai
un fort besoin d'aller aux toilettes, mais les coins discrets sont
rares. Je descends le lit de la rivière et assez loin, je trouve dans
un petit creux deux cailloux sur lesquels je peux poser mes fesses et me
délester à mon aise. Rarement j'ai trouvé un coin aussi confortable.
De
retour je sors ma boussole pour apprécier l'orientation des lieux.
D’un endroit à l’autre la direction du nord varie. De toute évidence
les rochers noirs qui nous entourent, agissent sur l'aiguille et la dévient
de cinq à dix degrés. Nous n'avons pas encore déjeuné. Les porteurs
démontent déjà les tentes et nous font comprendre que nous devons
boucler nos bagages.
L’altitude
est de 800 m. Dès que nous quittons le campement, la vallée se
resserre, les cascades se multiplient. Nous traversons une nouvelle fois
la Dorandi Khola et commençons à monter. A la sortie de la forêt le
sentier ne devient qu'une succession de marches. Comme souvent au Népal,
l'ascension n'en finit pas. Pour faire passer le temps, j'entonne
"Elle descend de la montagne" que Bernard et toutes les filles
reprennent. L'idée amuse nos porteurs. Nima, le cuisinier, est un des
personnages de notre groupe. Jeune, toujours souriant et en short, il
suit le groupe tout en écoutant son transistor. Il le met à fond
lorsque la radio transmet une musique chantée la veille par les
villageois. Sapagain, Boussal et quelques porteurs reprennent en coeur.
A
midi nous nous arrêtons à Mandaré. Le village est sur un promontoire
situé à 1400 m d'altitude. Nous nous installons à l'ombre d'un grand
arbre d'où nous dominons la vallée.
Au loin les sommets enneigés du Baudha Himal et de l'Himal Chuli.
Depuis notre départ ces deux sommets sont l'objet de discussion. Mes
compagnons ont vu à Katmandou une carte postale du Manaslu montrant un
paysage semblable mais Boussal nous affirme qu'il ne s'agit pas du
Manaslu. En fait c’est bien le même massif, mais le Manaslu est derrière,
caché par ces sommets qui font 6672 m et 7893 m.
Une
nouvelle fois nous faisons l'attraction du village. Un groupe de gamins
passent d'une maison à l'autre pour apparaître aux fenêtres et nous
faire des coucous. L'un d'eux a
découvert la réflexion de mes lunettes et s'accroche à moi pour
s'admirer. Harry a fait installer la bâche, mais nous préférons
rester assis sur la banquette qui entoure le grand arbre. Harry est un
guide en second. Il a dirigé de nombreux treks, mais c'est la première
fois qu'il fait le tour du Manaslu. Plus discret que Boussal, il n'en
veille pas moins attentivement à tous nos besoins. Depuis ce matin,
c'est lui qui a pris la tête de notre caravane.
En
attendant que les porteurs terminent la vaisselle, je m'installe au
soleil pour une petite sieste. Mon repos ne dure pas longtemps. Boussal
donne le signal du départ. Nous montons jusqu’à Barpak. Ce village
de 2000 habitants étale ses maisons sur un vaste terre-plein. Sapagain
nous conduit à travers les rues jusqu'à l'autre extrémité. Il est 15
h. Nous nous arrêtons devant la grande cour d’une école. Il y a là
un terrain de basket et un de volley. Trois trekkeurs tentent d'obtenir
des informations pour la suite de leur marche. Ce sont les premiers que
nous rencontrons depuis Gorkha. Contrairement à nous qui allons changer
de vallée, eux s'apprêtent à la remonter en direction du nord
jusqu'au col de Rupina Bhanjyang (5532 m) pour atteindre un glacier
descendant de l'Himal Chuli.
En
attendant le reste du groupe, nous revenons à l'école. Un groupe de
gamins vient nous contempler. Les plus jeunes arborent un collier
d'oeillets d'Inde qui a dû leur être attribué pour la fête. D'abord
à distance, puis s'approchant peu à peu, serrés les uns contres les
autres, ils nous regardent. Enfin le plus âgé tente une conversation.
Il est poussé par ses copains, mais je sens aussi qu'il a envie d'expérimenter
son anglais. Ici, loin des grands sentiers touristiques, l'occasion doit
être rare.
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Enfin
Boussal et Harry arrivent. Un peu avant le ruisseau qui traverse la
ville, ils discutent puis montent un peu plus haut et décident
d’installer le camp au dessus de l'école. Il y a là un dispensaire réalisé
sur une belle plate-forme offrant un vaste panorama sur la vallée.
Discrètement, notre sherpanie vient rôder autour de nous pendant que
les porteurs montent les tentes. Thierry est tout heureux de pouvoir
frimer un peu. Il fait préparer une bassine d'eau chaude, sort sa
pharmacie, verse une bonne dose de désinfectant dans l'eau et la force
à prendre un long bain de pieds. Elle est tout sourire et heureuse d'être
autant entourée. Les vertus de la médecine occidentale seront le
bonus. Un de ces pieds est déjà guéri et l'autre semble moins
douloureux.
Les deux autres sherpanies serrées l'une contre
l'autre,
regardent jalousement le déluge d'attention apportée à leur compagne.
Elles regrettent sans doute de ne rien avoir à faire soigner.
Une
fois nos affaires rangées dans les tentes, nous décidons d'aller
visiter Barpak.
C'est la tombée de la nuit. Nous descendons jusqu'au village, puis
déambulons au hasard des rues. Il fait vite sombre et il n'y a pas de
magasin. Les rues semblent tristes, il y a pourtant une
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grande agitation. En passant devant quelques cours, nous découvrons
toute une population assemblée, chantant, dansant et faisant de la
musique. Il fait de plus en plus sombre. Nous marchons à tâtons.
Pourtant le village est électrifié. Comme par hasard, ma lampe électrique
en profite pour me lâcher. Je suis en tongues et je ne sais où je mets
les pieds. Les quelques ampoules qui jalonnent la rue n'éclairent guère.
Enfin, après avoir parcouru le village sur toute sa longueur, nous
trouvons un chemin pour rejoindre le camp.
Boussal
nous installe dans une pièce du dispensaire. La bâche sur laquelle
nous prenons nos repas y entre à peine. Serrés les uns contres les
autres, à l'abri du vent, nous sommes au chaud. Sapagain arrive en
retard alors que nous avons déjà commencé le repas. Personne ne s'est
inquiété car nos trekkeuses l'ont vu manger un dal bhat avec les
cuisiniers. Maintenant, avec nous, il se sert comme tout le monde et même
plutôt deux fois qu'une. Pour elles qui ont toutes dû s'affronter au
sexisme dans la vie professionnelle, ce comportement est ridicule,
surtout de la part d'un représentant de l'Etat. Lui ne s'en rend pas
compte. Il a 26 ans et vit encore chez sa mère. Totalement imbu de sa
personne, il est le type même du macho. Boussal en est conscient et
laisse de temps en temps échapper une allusion ou un sourire qui ne
nous trompe guère.
Anne-Marie
et Marie-Pierre nous racontent les pressions qu'elles ont subies lors de
leurs expériences asiatiques. A Pondichéry Anne-Marie était harcelée
de demandes d'embauche. Ses voisins ne comprenaient pas qu'avec son
statut social, elle vive sans domestique. Marie-Pierre, elle, explique
la pression de ses patrons pour qu'elle descende dans de grands hôtels
ou dispose d'appartements dignes du prestige qu'E.D.F. doit avoir à l'étranger.
Une
fois avalé le thé qui clôture tout dîner. Boussal et Sapagain
rivalisent pour nous raconter des histoires. Alors que Boussal décontracté
et aimable se lance dans le récit de légendes népalaises dont nous
avons quelque mal à saisir le sens, Sapagain est professoral. Il exige
le silence, vérifie que tous les mots qu'il a employés ont été
compris. A la fin du récit plus personne ne se rappelle le début de
l'histoire. Pour le rassurer, on ne manque pas d'éclater de rire ou
d'applaudir, mais le pauvre ne se rend pas compte qu'il se met hors
course.
A
19 h , fatigués par les nuits précédentes et la montée du jour, nous
avons tous envie d'aller nous coucher. Nous sommes à l'altitude
1952 m, c'est presque 1200 m
plus haut que la veille. Il fait frais. Dans nos duvets le sommeil ne
vient pas, les conversations se prolongent sous toutes les tentes. En
bas c'est la fête et le son des chants qui montent jusqu'à nous. Ils
contribuent à notre éveil.
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