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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

En remontant la Dorandi Khola

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 Ulté, le 24 octobre

            Il est 7 h. Par les interstices des portes j’aperçois les premières lueurs du jour. Plutôt que de tourner en rond sur ma mousse, je préfère sortir et aller me laver. Je pars en  tongues et chaussettes et je ne tarde pas à le regretter. Avec l'humidité matinale, les rizières, déjà très humides hier soir, ne sont plus que boue. J'ai le plus grand mal à garder les tongues aux pieds et à marcher sans me mouiller jusqu'à la rivière.

 

            De retour, je trouve la chambre en pleine effervescence. Tout le groupe s'active à mettre de l'ordre dans ses affaires. On nous invite à prendre le petit déjeuner. La patronne a réquisitionné tous les oeufs du village et les fait bouillir. Nous sommes dans la boutique, autour de la table quand nos porteurs arrivent. Ils ont passé la nuit dehors, mais sont souriants et décontractés. Maintenant c'est Boussal qui manque à l'appel.

 

            Sapagain nous annonce qu'à 9 h il doit y avoir une éclipse du soleil. Effectivement au moment où nous partons, la lune empiète sur l'astre solaire. Tout en marchant nous observons l'évolution. Mes surlunettes solaires me permettent de suivre l'événement sans trop de difficultés. Marie-Laure nous prête ses jumelles pour mieux apprécier la scène. Puis la lune s'éloigne sans que nous ayons ressenti une grande différence de luminosité.

 

          Les villages que nous traversons sont très différents de tous ceux que j'ai vus jusque là. Construits en rondins de bois, couverts de chaume, les maisons sont ouvertes aux quatre vents. On se croirait dans un village d'Astérix. En passant je repère un bébé dormant dans un hamac fait dans un sac de jute. Enfoui sous une couverture, la tête couverte d'un bonnet, seule sa petite frimousse apparaît. A coté, son frère et sa sœur veillent sur lui tout en jouant. Un peu plus loin, alors que nous traversons une forêt et traversons un ruisseau, nous une femme s'affaire autour d'un chaudron. Nous nous approchons. Elle s'affole devant notre cohorte de touristes. Sapagain s'empresse de négocier avec elle, puis il nous explique qu'elle prépare du tchang, une bière produite par fermentation de grains d'orge ou de riz.

 

            A 10 h, après avoir traversé un pont, nous nous arrêtons sur une vaste plage de galets. Les filles se précipitent vers la rivière et entreprennent une lessive. Nous attendons le retour de Boussal. Bernard et moi tentons de nous baigner. Le bras d'eau est encore à l'ombre. Les rayons du soleil n'ont pas eu le temps de le réchauffer et dès que l'eau passe au-dessus de mes genoux, le froid me fait reculer. Plus courageux ou moins frileux, Bernard s'aventure à faire quelques brasses.

 

            Si l'eau est fraîche, dehors il fait très chaud. Je suis vite sec. Baboul a étendu près de nous une bâche. Il nous apporte une bouilloire d'orangeade chaude et un plateau de tasses. Personne n'est pressé de se servir. Il est 10 h 30 lorsque nous apercevons Boussal arrivant sur le chemin d'en face. Il nous rejoint et nous nous regroupons autour de la bâche. Les cuisiniers nous apportent le repas composé de frites et de choux. Pendant que nous mangeons trois gamins descendent la rivière à la nage. A 12 h le repas est avalé. Le groupe est complet. Nos bagages sont bouclés. Nous pouvons reprendre la route. Nous avons pris une journée de retard que nous compenserons quand nous pourrons.

 

           Le chemin que nous suivons ne cesse de monter et de descendre. Nous traversons et retraversons la Dorandi Khola. Une fois c'est sur un pont en bois du type de ceux rencontrés l'an dernier dans le Khumbu. Une autre fois c'est un

pont suspendu. Partout ce n'est que rizières.  Dans les villages notre passage engendre la curiosité des habitants. Tous cessent leurs activités pour nous regarder. Plus audacieux, les enfants nous lancent des "Namasté" et viennent se poster au bord du chemin. Certains vont même jusqu'à nous accompagner. Nous nous arrêtons pour acheter et déguster des oranges. Quelques enfants nous entourent pendant que les mères restent à l'écart. L'un d'eux découvre que mes lunettes font miroir. Avec ses copains il se pend à mes bras pour pouvoir se regarder.

 

            Nous croisons de nombreuses femmes endimanchées accompagnées de leurs enfants. Nous sommes en pleine fête de la Tihar[1] et elles rendent visites à leur famille. En saris colorés, marchant sur des chemins boueux, leur rencontre ne manque pas de nous étonner. A plusieurs reprises, nous découvrons des hommes pêchant à l'épervier dans la Dorandi Khola. Sapagain nous fait remarquer des nasses coincées entre deux rochers. Cylindriques et longues, faites en roseaux, elles piègent les poissons au fil de l'eau.

 

            A la tombée de la nuit, nous nous arrêtons sur une vaste plage au bord de la rivière. Nous sommes au sud du village de Milim. Pendant que Nima, notre cuisinier, prépare le repas, les porteurs montent les tentes. Thierry me demande si cela ne me dérange pas de faire tente commune avec Bernard. Comme je suis le dernier arrivant, je me vois mal imposer ma loi. D'ailleurs sa proposition me paraît aller de soi. Il y a quatre tentes: une pour Claudine et sa cousine Anne-Marie, une pour Marie-Laure et Marie-Pierre et Thierry partage la sienne avec Catherine puisqu'ils se connaissent.

 

            Boussal signale qu'une des porteuses a des difficultés à marcher. Thierry est tout heureux de sortir sa boîte de médicaments et de se transformer en infirmier. Comme pisteur il a une formation de secouriste. Comme les moniteurs de ski, il prend plaisir à se mettre en valeur. Il en rajoute un peu sur la nécessité de laver les pieds avant de commencer l'auscultation, sur l'épaisseur de la corne plantaire de la demoiselle et sur son privilège de tripoter les petons de notre sherpanie. Elle a une inflammation sous la corne des deux pieds. Il badigeonne les pieds avec un désinfectant et lui place une compresse tenue par un pansement pour l'isoler des agressions externes. L'opération terminée, il laisse entendre qu'il n'est pas convaincu du résultat.

 

            Le groupe des porteurs de Gorkha s'est installé un peu plus loin. Il est autonome et assure sa cuisine.

 

            Près des cuisiniers, les porteurs ont installé la bâche sur laquelle nous allons prendre le repas. Il fait doux. On nous sert une soupe de pâte et des pommes de terre. A la fin du souper nous apercevons des lumignons descendant vers nous. Il est 19 h, des hommes, des femmes, des enfants en file indienne approchent du campement et s'installent à 5 ou 6 de mètres devant nous. Serrés les uns contre les autres, ils nous regardent, puis un tam-tam lance un tempo. Un homme commence à chanter. Le groupe reprend le refrain.

 

            Après l'expérience de la veille et la fatigue de la journée de marche, les filles s'éclipsent dans leur tente. Le chant des villageois se fait de plus en plus assuré. Une gamine d'une dizaine d'années commence à danser. Au bout d'un moment elle s'avance lentement vers moi et m'invite. Le chant suivant c'est au tour de Bernard d'être invité. Puis vient celui de Thierry. Alors que nous demeurons malgré tout réservés, l'excitation monte du côté de la cuisine. Nima rapproche la lampe à pétrole. Les porteurs collectent de l'argent. Inlassablement la fille continue à danser avec une certaine classe vu son âge. Nous décidons de lui remettre 300 roupies que je vais chercher dans mes affaires. Je ne sais pas trop comment les lui remettre. Je m'installe près d'elle les mains jointes, l'argent entre les mains pour lui signifier que c'est pour elle. Elle danse un long moment puis s'approche doucement, danse encore et prend enfin l'argent, tout en poursuivant une danse qui n'en finit pas. Je m'éloigne en la remerciant.

 

            A 10 h du soir, elle danse toujours, mais manifeste des signes de fatigue. Quelques filles d'un village plus au nord sont venues, mais voyant que la place était prise, elles sont restées à l'écart et se sont retirées sans se manifester. Nos porteurs se hasardent à danser, sans trop de conviction ni d'aisance, malgré nos encouragements. Il est tard, la fatigue de la journée nous gagne, nous rejoignons nos tentes. Les chants ne tardent pas à s'arrêter. Alors que je vidange ma vessie je vois les lumignons s'éloigner.

Milim, le 25 octobre.

 

            6 h. "Morning Sir". Deux porteurs tentent d'ouvrir la fermeture éclair de la tente. C'est le rituel du premier thé. "How many spoon, please!". Ils ne connaissent pas encore nos habitudes: une cuillère de sucre pour Bernard, deux pour moi. Sur un gros cailloux un seau d'eau chaude nous attend. C'est la nouveauté de l'année. Un petit robinet permet de se servir sans gaspiller. Le progrès n'est pas aussi évident, car il n'est pas facile de trouver un bon emplacement pour poser le seau. Chaque jour il faut le chercher. Il faut aussi penser à arriver avant que l'eau ne soit froide ou qu'un insouciant ait mal fermé le robinet. Pour ma part je préférais la bassine d'eau. Je savais que lorsqu'on me l'amenait, il fallait que je me débarbouille vite.

 

            J'ai un fort besoin d'aller aux toilettes, mais les coins discrets sont rares. Je descends le lit de la rivière et assez loin, je trouve dans un petit creux deux cailloux sur lesquels je peux poser mes fesses et me délester à mon aise. Rarement j'ai trouvé un coin aussi confortable.

 

            De retour je sors ma boussole pour apprécier l'orientation des lieux. D’un endroit à l’autre la direction du nord varie. De toute évidence les rochers noirs qui nous entourent, agissent sur l'aiguille et la dévient de cinq à dix degrés. Nous n'avons pas encore déjeuné. Les porteurs démontent déjà les tentes et nous font comprendre que nous devons boucler nos bagages.

 

            L’altitude est de 800 m. Dès que nous quittons le campement, la vallée se resserre, les cascades se multiplient. Nous traversons une nouvelle fois la Dorandi Khola et commençons à monter. A la sortie de la forêt le sentier ne devient qu'une succession de marches. Comme souvent au Népal, l'ascension n'en finit pas. Pour faire passer le temps, j'entonne "Elle descend de la montagne" que Bernard et toutes les filles reprennent. L'idée amuse nos porteurs. Nima, le cuisinier, est un des personnages de notre groupe. Jeune, toujours souriant et en short, il suit le groupe tout en écoutant son transistor. Il le met à fond lorsque la radio transmet une musique chantée la veille par les villageois. Sapagain, Boussal et quelques porteurs reprennent en coeur.

 

            A midi nous nous arrêtons à Mandaré. Le village est sur un promontoire situé à 1400 m d'altitude. Nous nous installons à l'ombre d'un grand arbre d'où nous dominons la vallée.  Au loin les sommets enneigés du Baudha Himal et de l'Himal Chuli. Depuis notre départ ces deux sommets sont l'objet de discussion. Mes compagnons ont vu à Katmandou une carte postale du Manaslu montrant un paysage semblable mais Boussal nous affirme qu'il ne s'agit pas du Manaslu. En fait c’est bien le même massif, mais le Manaslu est derrière, caché par ces sommets qui font 6672 m et 7893 m.

 

            Une nouvelle fois nous faisons l'attraction du village. Un groupe de gamins passent d'une maison à l'autre pour apparaître aux fenêtres et nous faire des coucous. L'un d'eux  a découvert la réflexion de mes lunettes et s'accroche à moi pour s'admirer. Harry a fait installer la bâche, mais nous préférons rester assis sur la banquette qui entoure le grand arbre. Harry est un guide en second. Il a dirigé de nombreux treks, mais c'est la première fois qu'il fait le tour du Manaslu. Plus discret que Boussal, il n'en veille pas moins attentivement à tous nos besoins. Depuis ce matin, c'est lui qui a pris la tête de notre caravane.

 

            En attendant que les porteurs terminent la vaisselle, je m'installe au soleil pour une petite sieste. Mon repos ne dure pas longtemps. Boussal donne le signal du départ. Nous montons jusqu’à Barpak. Ce village de 2000 habitants étale ses maisons sur un vaste terre-plein. Sapagain nous conduit à travers les rues jusqu'à l'autre extrémité. Il est 15 h. Nous nous arrêtons devant la grande cour d’une école. Il y a là un terrain de basket et un de volley. Trois trekkeurs tentent d'obtenir des informations pour la suite de leur marche. Ce sont les premiers que nous rencontrons depuis Gorkha. Contrairement à nous qui allons changer de vallée, eux s'apprêtent à la remonter en direction du nord jusqu'au col de Rupina Bhanjyang (5532 m) pour atteindre un glacier descendant de l'Himal Chuli.

 

            En attendant le reste du groupe, nous revenons à l'école. Un groupe de gamins vient nous contempler. Les plus jeunes arborent un collier d'oeillets d'Inde qui a dû leur être attribué pour la fête. D'abord à distance, puis s'approchant peu à peu, serrés les uns contres les autres, ils nous regardent. Enfin le plus âgé tente une conversation. Il est poussé par ses copains, mais je sens aussi qu'il a envie d'expérimenter son anglais. Ici, loin des grands sentiers touristiques, l'occasion doit être rare.

 

         Enfin Boussal et Harry arrivent. Un peu avant le ruisseau qui traverse la ville, ils discutent puis montent un peu plus haut et décident d’installer le camp au dessus de l'école. Il y a là un dispensaire réalisé sur une belle plate-forme offrant un vaste panorama sur la vallée. Discrètement, notre sherpanie vient rôder autour de nous pendant que les porteurs montent les tentes. Thierry est tout heureux de pouvoir frimer un peu. Il fait préparer une bassine d'eau chaude, sort sa pharmacie, verse une bonne dose de désinfectant dans l'eau et la force à prendre un long bain de pieds. Elle est tout sourire et heureuse d'être autant entourée. Les vertus de la médecine occidentale seront le bonus. Un de ces pieds est déjà guéri et l'autre semble moins douloureux. Les deux autres sherpanies serrées l'une contre l'autre, regardent jalousement le déluge d'attention apportée à leur compagne. Elles regrettent sans doute de ne rien avoir à faire soigner.

 

            Une fois nos affaires rangées dans les tentes, nous décidons d'aller visiter Barpak. C'est la tombée de la nuit. Nous descendons jusqu'au village, puis déambulons au hasard des rues. Il fait vite sombre et il n'y a pas de magasin. Les rues semblent tristes, il y a pourtant une

grande agitation. En passant devant quelques cours, nous découvrons toute une population assemblée, chantant, dansant et faisant de la musique. Il fait de plus en plus sombre. Nous marchons à tâtons. Pourtant le village est électrifié. Comme par hasard, ma lampe électrique en profite pour me lâcher. Je suis en tongues et je ne sais où je mets les pieds. Les quelques ampoules qui jalonnent la rue n'éclairent guère. Enfin, après avoir parcouru le village sur toute sa longueur, nous trouvons un chemin pour rejoindre le camp.

 

            Boussal nous installe dans une pièce du dispensaire. La bâche sur laquelle nous prenons nos repas y entre à peine. Serrés les uns contres les autres, à l'abri du vent, nous sommes au chaud. Sapagain arrive en retard alors que nous avons déjà commencé le repas. Personne ne s'est inquiété car nos trekkeuses l'ont vu manger un dal bhat avec les cuisiniers. Maintenant, avec nous, il se sert comme tout le monde et même plutôt deux fois qu'une. Pour elles qui ont toutes dû s'affronter au sexisme dans la vie professionnelle, ce comportement est ridicule, surtout de la part d'un représentant de l'Etat. Lui ne s'en rend pas compte. Il a 26 ans et vit encore chez sa mère. Totalement imbu de sa personne, il est le type même du macho. Boussal en est conscient et laisse de temps en temps échapper une allusion ou un sourire qui ne nous trompe guère.

 

            Anne-Marie et Marie-Pierre nous racontent les pressions qu'elles ont subies lors de leurs expériences asiatiques. A Pondichéry Anne-Marie était harcelée de demandes d'embauche. Ses voisins ne comprenaient pas qu'avec son statut social, elle vive sans domestique. Marie-Pierre, elle, explique la pression de ses patrons pour qu'elle descende dans de grands hôtels ou dispose d'appartements dignes du prestige qu'E.D.F. doit avoir à l'étranger.

 

            Une fois avalé le thé qui clôture tout dîner. Boussal et Sapagain rivalisent pour nous raconter des histoires. Alors que Boussal décontracté et aimable se lance dans le récit de légendes népalaises dont nous avons quelque mal à saisir le sens, Sapagain est professoral. Il exige le silence, vérifie que tous les mots qu'il a employés ont été compris. A la fin du récit plus personne ne se rappelle le début de l'histoire. Pour le rassurer, on ne manque pas d'éclater de rire ou d'applaudir, mais le pauvre ne se rend pas compte qu'il se met hors course.

            A 19 h , fatigués par les nuits précédentes et la montée du jour, nous avons tous envie d'aller nous coucher. Nous sommes à l'altitude

1952 m, c'est presque 1200 m plus haut que la veille. Il fait frais. Dans nos duvets le sommeil ne vient pas, les conversations se prolongent sous toutes les tentes. En bas c'est la fête et le son des chants qui montent jusqu'à nous. Ils contribuent à notre éveil.

 


[1] La Tihar est le nouvel an pour les Newar. Tihar signifie "rangée de lampes". C'est une fête qui dure cinq jours. Le premier jour les hindouistes vénèrent les corbeaux en déposant des offrandes aux pieds des arbres, le second jour ils vénèrent les chiens gardiens des portes de l'au-delà, en les nourrissant abondamment ce jour là et en leur passant des guirlandes de fleurs autour du cou. Le troisième jour c'est au tour de Laksmi symbole de la richesse d'être honoré (les affaires faites ce jour là préfigurent celles de l'année à venir), le cinquième jour, les soeurs invitent leurs frères chez elles en échange de beaux cadeaux.

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