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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Changement de vallée

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Barpak, le 26 octobre.

 

            6 h du matin. Pour une fois je suis réveillé par les porteurs annonçant le "Morning Tea". Avec les bruits de la fête je ne me suis endormi que très tard, mais je me suis bien reposé. Il fait beau. Ici l'air est sec. A l'autre bout de la vallée, le Baudha Himal brille sous les premiers rayons du soleil. Je me précipite vers les tinettes avant que d'autres ne les occupent. C'est la première fois que je dispose de cette tente en forme de guérite. L'an dernier quelques expéditions en avaient, mais le Khumbu était suffisamment bien équipé en toilettes pour que ce ne soit pas nécessaire. Je découvre qu'un des principes est de laisser l'entrée ouverte pour que les suivants sachent que le lieu est libre. Bien que je ne sois pas grand et même sans gesticuler, je côtoie toutes les limites de cet espace. Le trou n'a pas été bien centré et le vent, en s'engouffrant par la porte, a dû déplacer ou détendre les cordages. Pour baisser mon pantalon je me heurte à tous les pans de la tente. De l'extérieur on doit se demander ce qui agite cette toile.

 

            Après une nuit agitée le réveil se révèle dur. Chacun rassemble ses affaires pour libérer les tentes et nous nous retrouvons autour d'un déjeuner copieux avec chapatis[1], cornfleaks et omelette. Je me tartine de miel deux chapatis et avale deux tasses de thé au lait. Chacun ajuste son déjeuner à sa convenance. Nous disposons d'une bouilloire de thé noir, d'une d'eau chaude pour ceux qui souhaiteraient prendre du chocolat ou du café, et d'une plus petite de lait. Le lait est fait avec de la poudre. Celui qu'on nous sert depuis le départ est très clair. Nous sommes unanimes pour demander à Boussal qu'il soit un peu plus épais à l'avenir.

 

            Tout le monde se pommade. Je suis le seul à laisser faire la nature. Pourtant les filles s'inquiètent pour mon nez qui a de drôles de couleurs. En me lavant je me suis mis à saigner. Je me suis regardé dans une glace. Il n'y a rien de catastrophique. Je ne sens rien et je suis certain que toute crème ne ferait qu'aggraver la situation.

 

            Harry, le piolet en main, commence à piaffer d'impatience. Depuis le départ ce piolet m'intrigue, mais au fil du temps j'ai découvert qu'il a trois utilités: faire le trou de la tinette, dessiner sur notre route des flèches pour indiquer aux porteurs le chemin que nous prenons et donner à Harry un look d'alpiniste. La discrétion de ce guide est telle que jusque là il est presque passé inaperçu. Il est vrai que son vocabulaire anglais est limité. Il réduit considérablement ses possibilités d'expression. Pourtant, peu à peu, il va s'attacher notre affection.

 

            La montée commence. Plusieurs groupes de femmes et d'enfants, montent en même temps que nous. Nous suivons inlassablement une arête qui nous élève au dessus de Barpak. Les rayons du soleil et l'effort fait pour gravir la pente, nous conduisent à nous alléger d'une grande partie de nos vêtements. Nous dépassons les 2000 m. Au loin les montagnes environnantes émergent de la brume. Au-dessous de nous Barpak nous apparaît suspendu sur un surplomb à mi-chemin entre nous et le fond de la vallée. Nous passons devant les premiers monuments bouddhistes. C'est leur emplacement plus que leur architecture qui me permet de dire que ce sont des chorten[2]. Ils témoignent que nous entrons dans une zone bouddhiste.

  

         La montée vers le col semble interminable. Je suis étonné de rencontrer sur ce chemin autant de personnes alors que ce sentier semble conduire nulle part. Enfin nous voici au col. Loin de trouver des arêtes vives, ici tout est rondeur. Le chemin part vers le nord et contourne une petite colline dont le sommet est proche. Nous nous dirigeons vers une forêt et je vois s'échapper l'occasion de découvrir un fabuleux panorama. Je demande à Harry l'autorisation de gravir la colline pendant que le reste de l'équipe se regroupe. Je pars à grandes enjambées vers le sommet. Thierry de son côté a eu la même idée. Nous nous rejoignons sur un vaste champ près d'une jeune femme. Spectacle insolite en ce lieu suspendu dans l'espace 2000 m au dessus des vallées environnantes. Elle est seule sur se grand champ, loin de tout, installant son bébé dans un doko alors qu'elle vient d’en remplir un autre[3] de tubercules. A l'horizon, au nord le massif du Manaslu et à l'est la chaîne du Langtang et du Ganesh Himal qui fait frontière avec la Chine. Je n'ose m'attarder et faire attendre le groupe. Je n'ose déranger davantage cette femme qui doit se demander ce que viennent faire là ces occidentaux. Pourtant le lieu a quelque chose de magique, de surréaliste comme aurait pu en peindre Salvador Dali.

 

            Il est 10 h 30. Nous retrouvons le groupe. Il fait une petite pause. Un peu plus loin nous commençons à descendre et nous apercevons 200 m plus bas la bâche bleue et l'équipe des cuisiniers. Le déjeuner n'est plus très loin. Il est 11 h lorsque nous les rejoignons. Sur cette pente escarpée, ils se sont installés sur une terrasse ensoleillée. Ici pas le moindre abri pour cuisiner. La vue est superbe et commence à nous faire rêver. Nous sommes à 35 km à vol d'oiseau du Ganesh Himal. Thierry a sorti sa grande carte et avec ma boussole nous repérons les sommets enneigés: les 7187 m du Shringi Himal près duquel nous passerons dans quelques jours, les 7406 m du Ganesh Himal ou les 7150 m du Lapsang.

 

            Il ne fait pas très chaud et le ciel se couvre. Nous ne nous attardons pas trop. Le repas avalé, nous reprenons la descente. Elle est toujours aussi raide. Le sentier serpente et descend rapidement. Nous débouchons sur un promontoire où, à la croisée d'un chemin, nous tombons sur un groupe de femmes papotant pour reprendre leur souffle. La surprise est aussi grande pour elles que pour nous. Certaines portent

de magnifiques bijoux au nez, d'autres ont une petite chaînette allant d'une narine à l'autre. Peu de touristes passent ici et nos accoutrements les étonnent. La curiosité est réciproque et déclenche de grands éclats de rire.  Chacun sort son appareil photo. Devant notre insistance à les photographier, certaines jouent les timides d'autres sont moins farouches.

 

            Nous apercevons les premières maisons de Laprak. Au dessous de nous tout est cultivé en terrasses. Des femmes moissonnent les champs de millet. Les épis sont étendus sur le sol pour sécher. Il y a un collège. C'est là que Boussal décide de nous installer. Il est 13 h 30. Dès que les bagages arrivent, Catherine et Anne-Marie se précipitent vers une source pour se laver. Tout le monde est prêt à les suivre. Cette initiative déclenche une grande agitation. Boussal nous explique que la source est sacrée et qu'il ne faut surtout pas s'y laver. Devant l'impérieux besoin de se décrasser, Thierry propose de dévier un tuyau d'irrigation et d'utiliser la tente guérite comme salle de douche. Boussal obtient l'autorisation et négocie un espace pour l'installer.

 

            C'est chose faite. Tout le maintenant monde a participé au montage et, la tente s'agite à tous les mouvements de celui ou de celle qui se lave. Tour à tour nous pénétrons dans cette étroite cage pendant que Thierry délivre l'eau à la demande. La toile ne tarde pas à être mouillée de tous côtés. Depuis notre arrivée, des hommes, des femmes et des enfants ne cessent de passer. Comme nous n'avons pas choisi d'être discrets nous ne manquons pas d'attirer leur curiosité.

 

            La toilette terminée, nos tentes étant installées, nous décidons d'aller faire un tour en ville. Laprak est à une centaine de mètres en dessous du camp. Nous descendons par le sentier. La ville nous apparaît beaucoup plus vaste que nous ne l'imaginions. Elle s'étale sur un mince promontoire. C'est une grande ville rurale. De grandes rues suivent les courbes de niveau tandis que de petites traverses passent d'une rue à l'autre. Seuls les murs des maisons sont en maçonnerie. Tout le reste est en bois. La partie habitable est réduite au minimum. Nous sommes intrigués par la présence devant chaque maison d'une grande claie horizontale en bois. Elle semble protéger un tas de fumier et sert souvent à déposer des objets. Ici tout manque de couleurs et de décorations. La grisaille règne. Nous rencontrons de nombreuses femmes tissant sur leur terrasse. Elles n'utilisent pas de métier. L'ouvrage, accroché à un poteau, est maintenu en tension par une sorte de dossard sur lequel elles appuient leur dos.

 

            Nous déambulons dans les rues. Sur la place nous découvrons une grande agitation. Une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants suivent avec passion les trois ou quatre parties qui se jouent à même le sol. En tentant de prendre une photo des lieux, je monte sur un mur et vois un petit panneau écrit à la main. Il indique qu'il y a une lodge. C'est la première inscription écrite en caractères romains que je vois depuis Gorkha. Malgré la rusticité des lieux, ce village plein de vie me ramène un siècle en arrière. Chaque maison, chaque recoin est source de découverte. Ma curiosité me pousse à explorer toutes ces ruelles et alors que le reste du groupe s'attarde, je poursuis mon exploration. Corinne m'a suivi. Nous nous retrouvons tout en bas dans une impasse. Je sens qu'elle n'est plus trop rassurée. Pour ne pas accroître son angoisse, je décide de remonter. En retrouvant la rue la plus élevée, je vois le reste de l'équipe un peu plus haut, sur le chemin du retour.

 

            La tombée de la nuit est proche. La luminosité a déjà baissé. En regagnant le camp nous croisons un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants rentrant chargés de la récolte du jour. A notre arrivée, je découvre une grande agitation autour des tentes. Tous les habitants de Laprak ne sont pas rentrés chez eux. Une bonne centaine de personnes est là suivant attentivement tout ce que nous faisons. Un groupe de trois autrichiens, fraîchement arrivé, s'est installé sur l’étroite plate-forme au sud du collège. Nos porteurs ont monté un mess pour prendre le repas et éviter la fraîcheur de la nuit. C'est la première fois que nous utilisons cette grande tente jaune apportée par l'agence Argane. Nous sommes heureux de cette initiative et commettons l'erreur de croire qu'elle nous isolera.

 

            Alors que nous sommes serrés les uns contre les autres, dégustant le repas préparé par Nima, des dizaines de d'yeux continuent à nous espionner par l'ouverture. Un besoin pressant, m'incite à aller faire un tour aux toilettes du collège. A deux autres reprises, je suis contraint d'interrompre mon repas pour courir me délester. Je suis étonné de cette colique subite apparue sans préliminaires. Je fais un tour rapide à la tente pour explorer ma pharmacie et tenter d'enrayer le mal.

            A 18 h le camp se libère enfin. Boussal et Sapagain ont entrepris de nous raconter des histoires. Celles de Boussal sont toujours aussi romantiques tandis que Sapagain se veut toujours autant professoral. A 19 h nous décidons d'aller nous coucher. Les autrichiens commencent juste à manger. Ils ont un mess super équipé, avec tables et chaises. Sur le sentier venant de Laprak, un alignement de lumignons grimpe en direction du camp. Une dernière fois je fais un tour aux toilettes et nous nous enfermons dans nos tentes.

 

            En m’enfonçant dans mon duvet, je sens un grouillement autour de nous. J’ai l'impression que plusieurs centaines de personnes sont là nous encerclant. J'ai le sentiment d'être cerné et que tout peut arriver. Le tempo d'un tambourin lance les premiers chants. Je reconnais quelques airs déjà entendus. La qualité musicale est bien supérieure à tout ce que nous avons entendu jusque là. Les sons s'éloignent, se rapprochent, s'écartent. Le groupe doit se déplacer pour donner l'aubade. A 22 h les chants s'arrêtent et je sens toute une cohorte de gens frôler ma tente. Elle est au bord du sentier.


[1] Une chapati est une galette de farine ressemblant à une crêpe épaisse.

[2] Un chorten est un petit sanctuaire bouddhique. Les plus modestes sont de simples tas de pierres empilées comme des cairns, les plus monumentaux peuvent ressembler à des arcs de triomphe et être ornementés de peintures ou de gravures.

[3] Le doko est le panier conique en osier qu'utilisent les népalais pour transporter leur charge sur le dos.

 

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