Barpak,
le 26 octobre.
6 h
du matin. Pour une fois je suis réveillé par les porteurs annonçant
le "Morning Tea". Avec les bruits de la fête je ne me suis
endormi que très tard, mais je me suis bien reposé. Il fait beau. Ici
l'air est sec. A l'autre bout de la vallée, le Baudha Himal brille sous
les premiers rayons du soleil. Je me précipite vers les tinettes avant
que d'autres ne les occupent. C'est la première fois que je dispose de
cette tente en forme de guérite. L'an dernier quelques expéditions en
avaient, mais le Khumbu était suffisamment bien équipé en toilettes
pour que ce ne soit pas nécessaire. Je découvre qu'un des principes
est de laisser l'entrée ouverte pour que les suivants sachent que le
lieu est libre. Bien que je ne sois pas grand et même sans gesticuler,
je côtoie toutes les limites de cet espace. Le trou n'a pas été bien
centré et le vent, en s'engouffrant par la porte, a dû déplacer ou détendre
les cordages. Pour baisser mon pantalon je me heurte à tous les pans de
la tente. De l'extérieur on doit se demander ce qui agite cette toile.
Après
une nuit agitée le réveil se révèle dur. Chacun rassemble ses
affaires pour libérer les tentes et nous nous retrouvons autour d'un déjeuner
copieux avec chapatis, cornfleaks et omelette. Je me tartine de miel deux chapatis et avale
deux tasses de thé au lait. Chacun ajuste son déjeuner à sa
convenance. Nous disposons d'une bouilloire de thé noir, d'une d'eau
chaude pour ceux qui souhaiteraient prendre du chocolat ou du café, et
d'une plus petite de lait. Le lait est fait avec de la poudre. Celui
qu'on nous sert depuis le départ est très clair. Nous sommes unanimes
pour demander à Boussal qu'il soit un peu plus épais à l'avenir.
Tout
le monde se pommade. Je suis le seul à laisser faire la nature.
Pourtant les filles s'inquiètent pour mon nez qui a de drôles de
couleurs. En me lavant je me suis mis à saigner. Je me suis regardé
dans une glace. Il n'y a rien de catastrophique. Je ne sens rien et je
suis certain que toute crème ne ferait qu'aggraver la situation.
Harry,
le piolet en main, commence à piaffer d'impatience. Depuis le départ
ce piolet m'intrigue, mais au fil du temps j'ai découvert qu'il a trois
utilités: faire le trou de la tinette, dessiner sur notre route des flèches
pour indiquer aux porteurs le chemin que nous prenons et donner à Harry
un look d'alpiniste. La discrétion de ce guide est telle que jusque là
il est presque passé inaperçu. Il est vrai que son vocabulaire anglais
est limité. Il réduit considérablement ses possibilités
d'expression. Pourtant, peu à peu, il va s'attacher notre affection.
La
montée commence. Plusieurs groupes de femmes et d'enfants, montent en même
temps que nous. Nous suivons inlassablement une arête qui nous élève
au dessus de Barpak. Les rayons du soleil et l'effort fait pour gravir
la pente, nous conduisent à nous alléger d'une grande partie de nos vêtements.
Nous dépassons les 2000 m. Au loin les montagnes environnantes émergent
de la brume. Au-dessous de nous Barpak nous apparaît suspendu sur un
surplomb à mi-chemin entre nous et le fond de la vallée. Nous passons
devant les premiers monuments bouddhistes. C'est leur emplacement plus
que leur architecture qui me permet de dire que ce sont des chorten. Ils témoignent que nous entrons dans une zone bouddhiste.
|

 |
La
montée vers le col semble interminable. Je suis étonné de rencontrer
sur ce chemin autant de personnes alors que ce sentier semble conduire
nulle part. Enfin nous voici au col. Loin de trouver des arêtes vives,
ici tout est rondeur. Le chemin part vers le nord et contourne une
petite colline dont le sommet est proche. Nous nous dirigeons vers une
forêt et je vois s'échapper l'occasion de découvrir un fabuleux
panorama. Je demande à Harry l'autorisation de gravir la colline
pendant que le reste de l'équipe se regroupe. Je pars à grandes enjambées
vers le sommet. Thierry de son côté a eu la même idée. Nous nous
rejoignons sur un vaste champ près d'une jeune femme. Spectacle
insolite en ce lieu suspendu dans l'espace 2000 m au dessus des vallées
environnantes. Elle est seule sur se grand champ, loin de tout,
installant son bébé dans un doko alors qu'elle vient d’en remplir un
autre de tubercules. A l'horizon, au nord le massif du Manaslu et à l'est la
chaîne du Langtang et du Ganesh Himal qui fait frontière avec la
Chine. Je n'ose m'attarder et faire attendre le groupe. Je n'ose déranger
davantage cette femme qui doit se demander ce que viennent faire là ces
occidentaux. Pourtant le lieu a quelque chose de magique, de surréaliste
comme aurait pu en peindre Salvador Dali.
Il
est 10 h 30. Nous retrouvons le groupe. Il fait une petite pause. Un peu
plus loin nous commençons à descendre et nous apercevons 200 m plus
bas la bâche bleue et l'équipe des cuisiniers. Le déjeuner n'est plus
très loin. Il est 11 h lorsque nous les rejoignons. Sur cette pente
escarpée, ils se sont installés sur une terrasse ensoleillée. Ici pas
le moindre abri pour cuisiner. La vue est superbe et commence à nous
faire rêver. Nous sommes à 35 km à vol d'oiseau du Ganesh Himal.
Thierry a sorti sa grande carte et avec ma boussole nous repérons les
sommets enneigés: les 7187 m du Shringi Himal près duquel nous
passerons dans quelques jours, les 7406 m du Ganesh Himal ou les 7150 m
du Lapsang.
Il
ne fait pas très chaud et le ciel se couvre. Nous ne nous attardons pas
trop. Le repas avalé, nous reprenons la descente. Elle est toujours
aussi raide. Le sentier serpente et descend rapidement. Nous débouchons
sur un promontoire où, à la croisée d'un chemin, nous
tombons sur un groupe de
femmes papotant pour reprendre leur souffle. La surprise est aussi
grande pour elles que pour nous. Certaines portent
|
de magnifiques
bijoux au nez, d'autres ont une petite chaînette allant d'une narine à
l'autre. Peu de touristes passent ici et nos accoutrements les étonnent.
La curiosité est réciproque et déclenche de grands éclats de rire. Chacun sort son appareil photo. Devant notre insistance à
les photographier, certaines jouent les timides d'autres sont moins
farouches.
Nous
apercevons les premières
maisons de Laprak. Au dessous de nous tout est
cultivé en terrasses. Des femmes moissonnent les champs de millet. Les
épis sont étendus sur le sol pour sécher. Il y a un collège. C'est là
que Boussal décide de nous installer. Il est 13 h 30. Dès que les
bagages arrivent, Catherine et Anne-Marie se précipitent vers une
source pour se laver. Tout le monde est prêt à les suivre. Cette
initiative déclenche une grande agitation. Boussal nous explique que la
source est sacrée et qu'il ne faut surtout pas s'y laver. Devant l'impérieux
besoin de se décrasser, Thierry propose de dévier un tuyau
d'irrigation et d'utiliser la tente guérite comme salle de douche.
Boussal obtient l'autorisation et négocie un espace pour l'installer.
C'est
chose faite. Tout le maintenant monde a participé au montage et, la
tente s'agite à tous les mouvements de celui ou de celle qui se lave.
Tour à tour nous pénétrons dans cette étroite cage pendant que
Thierry délivre l'eau à la demande. La toile ne tarde pas à être
mouillée de tous côtés. Depuis notre arrivée, des hommes, des femmes
et des enfants ne cessent de passer. Comme nous n'avons pas choisi d'être
discrets nous ne manquons pas d'attirer leur curiosité.
La
toilette terminée, nos tentes étant installées, nous décidons
d'aller faire un tour en ville. Laprak est à une centaine de mètres en
dessous du camp. Nous descendons par le sentier. La ville nous apparaît
beaucoup plus vaste que nous ne l'imaginions. Elle s'étale sur un mince
promontoire. C'est une grande ville rurale. De grandes rues suivent les
courbes de niveau tandis que de petites traverses passent d'une rue à
l'autre. Seuls les murs des maisons sont en maçonnerie. Tout le reste
est en bois. La partie habitable est réduite au minimum. Nous sommes
intrigués par la présence devant chaque maison d'une grande claie
horizontale en bois. Elle semble protéger un tas de fumier et sert
souvent à déposer des objets. Ici tout manque de couleurs et de décorations.
La grisaille règne. Nous rencontrons de nombreuses femmes tissant sur
leur terrasse. Elles n'utilisent pas de métier. L'ouvrage, accroché à
un poteau, est maintenu en tension par une sorte de dossard sur lequel
elles appuient leur dos.
Nous
déambulons dans les rues. Sur la place nous découvrons une grande
agitation. Une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants suivent avec
passion les trois ou quatre parties qui se jouent à même le sol. En
tentant de prendre une photo des lieux, je monte sur un mur et vois un
petit panneau écrit à la main. Il indique qu'il y a une lodge. C'est
la première inscription écrite en caractères romains que je vois
depuis Gorkha. Malgré la rusticité des lieux, ce village plein de vie
me ramène un siècle en arrière. Chaque maison, chaque recoin est
source de découverte. Ma curiosité me pousse à explorer toutes ces
ruelles et alors que le reste du groupe s'attarde, je poursuis mon
exploration. Corinne m'a suivi. Nous nous retrouvons tout en bas dans
une impasse. Je sens qu'elle n'est plus trop rassurée. Pour ne pas
accroître son angoisse, je décide de remonter. En retrouvant la rue la
plus élevée, je vois le reste de l'équipe un peu plus haut, sur le
chemin du retour.
La
tombée de la nuit est proche. La luminosité a déjà baissé. En
regagnant le camp nous croisons un grand nombre d'hommes, de femmes et
d'enfants rentrant chargés de la récolte du jour. A notre arrivée, je
découvre une grande agitation autour des tentes. Tous les habitants de
Laprak ne sont pas rentrés chez eux. Une bonne centaine de personnes
est là suivant attentivement tout ce que nous faisons. Un groupe de
trois autrichiens, fraîchement arrivé, s'est installé sur l’étroite
plate-forme au sud du collège. Nos porteurs ont monté un mess pour
prendre le repas et éviter la fraîcheur de la nuit. C'est la première
fois que nous utilisons cette grande tente jaune apportée par l'agence
Argane. Nous sommes heureux de cette initiative et commettons l'erreur
de croire qu'elle nous isolera.
Alors
que nous sommes serrés les uns contre les autres, dégustant le repas
préparé par Nima, des dizaines de d'yeux continuent à nous espionner
par l'ouverture. Un besoin pressant, m'incite à aller faire un tour aux
toilettes du collège. A deux autres reprises, je suis contraint
d'interrompre mon repas pour courir me délester. Je suis étonné de
cette colique subite apparue sans préliminaires. Je fais un tour rapide
à la tente pour explorer ma pharmacie et tenter d'enrayer le mal.
A
18 h le camp se libère enfin. Boussal et Sapagain ont entrepris de nous
raconter des histoires. Celles de Boussal sont toujours aussi
romantiques tandis que Sapagain se veut toujours autant professoral. A
19 h nous décidons d'aller nous coucher. Les autrichiens commencent
juste à manger. Ils ont un mess super équipé, avec tables et chaises.
Sur le sentier venant de Laprak, un alignement de lumignons grimpe en
direction du camp. Une dernière fois je fais un tour aux toilettes et
nous nous enfermons dans nos tentes.
En m’enfonçant dans mon duvet, je sens un grouillement autour
de nous. J’ai l'impression que plusieurs centaines de personnes sont là
nous encerclant. J'ai le sentiment d'être cerné et que tout peut
arriver. Le tempo d'un tambourin lance les premiers chants. Je reconnais
quelques airs déjà entendus. La qualité musicale est bien supérieure
à tout ce que nous avons entendu jusque là. Les sons s'éloignent, se
rapprochent, s'écartent. Le groupe doit se déplacer pour donner
l'aubade. A 22 h les chants s'arrêtent et je sens toute une cohorte de
gens frôler ma tente. Elle est au bord du sentier.
Suite