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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

En remontant la Buri Gandaki

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 Laprak, le 27 octobre.

 

            Je me lève pour faire un tour aux toilettes. Ma colique est passée. A mon retour, tout le monde est éveillé. Il fait à peine jour. Je tente de savoir ce qui s'est passé la veille. Personne ne sait rien. La nuit a été fraîche. Il est agréable de se passer un peu d'eau chaude sur la figure. Boussal, les cuisiniers, les porteurs, tout le monde nous presse. A 7 h le déjeuner est pris et les tentes sont démontées. Les autrichiens sont déjà partis. Ils ont été plus rapides que nous.

 

            Depuis un moment Harry piaffe devant nous. Il attend que Boussal réussisse à nous décider. Thierry nous incite, lui aussi. Il nous fait miroiter que ce soir nous serons à Tatopani[1]. Ce mot laisse espérer la possibilité d'un bon bain. Chacun spécule sur le profit qu'il tirera de cette source d'eau chaude. Mon altimètre indique 2200 m. En partant nous plongeons droit sur Laprak par des escaliers très raides. La descente se poursuit jusqu'à un pont suspendu où nous rattrapons le groupe des autrichiens.

 

            Le pont traversé, nous laissons sur notre gauche une grande cascade. Harry me montre qu'il y a plusieurs singes dans les arbres. Ce sont des macaques. Le chemin remonte doucement pour contourner la colline. D'ici Laprak n’est qu’une petite tache sombre, isolé, au milieu d'un vaste flanc de montagne aride et striée par des terrasses. A l'horizon, il n'y a que des pentes raides au relief raviné par le ruissellement des eaux.

 

            Alors que les pauses "pipi" se multiplient, notre groupe s'étire. Marie-Laure s'est échappée en suivant Harry. A la croisée d'un chemin, ils

continuent à monter alors que Boussal nous engage à prendre le chemin descendant. Nous réussissons à leur faire signe et à nous regrouper un peu plus loin. Nous entrons dans la vallée de la Buri Gandaki. Devant nous, les glaciers du Ganesh Himal brillent de tous leurs feux. En dessous, tout en bas, nous apercevons la rivière et ses eaux tumultueuses. Nous montons, descendons, sans quitter ces pentes escarpées.

 

            Nos cuisiniers nous attendent en plein soleil juste au-dessous du chemin. Il est 11 h lorsque nous les rejoignons. L'emplacement qu'ils ont trouvé, est une minuscule terrasse. Nous souhaitons un espace plus ombragé. Harry, la bâche bleue en main, tente de satisfaire nos avis divergeants. Thierry décide de nous installer au-dessus de la route au milieu d'un bosquet. Le sol est pentu et couvert de pousses raides que nous couchons pour étaler la toile. Sapagain navigue entre la cuisine et nous pour se faire servir. Boussal nous presse. Il sait que l'étape va être longue. Tout au long du chemin, les deux sherpanies recrutées à Gorkha jouent les petites filles timides, mais curieuses. Il est évident qu’’elles cherchent à se faire remarquer.

 

            Lorsque nous levons le camp, l'équipe de la cuisine nettoie encore casseroles et assiettes. Nous descendons à travers une succession de terrasses cultivées. Ce n’est qu’une interminable succession de marches. Nous débouchons sur un groupe d'habitations entourées de riches cultures. Nima le cuisinier en profite pour faire quelques achats. Boussal se procure de grands radis blancs qu'il nous fait goûter. Leur goût est très fort. Nous profitons de cette halte pour nous alléger la vessie. Harry me prend par le bras et me fait descendre de quelques mètres. Il me montre un creux de rocher dans la falaise. Une vingtaine de macaques se reposent dans ce havre de fraîcheur. D'autres sont éparpillés dans les arbres environnants.

 

            Un vieillard maigre s'avance vers Boussal et se plaint. Il lève son tricot de peau crasseux. Nous montre son ventre maigre et le frotte de la paume de ses mains en faisant des grimaces. Je crois qu'il explique qu'il est Gorkha[2]. Boussal tire une pastille d’une pochette qu'il porte à la ceinture. Il la lui remet. L'homme s'éloigne et nous délivre un grand nombre de "Namasté".

 

            Le fond de la vallée semble proche. Nous continuons à descendre des marches. Elles sont raides et nous n'en voyons pas le bout. Enfin, nous atteignons un pont suspendu. Nous le traversons en nous attachant à bien mettre les pieds aux bons endroits. Les planches manquante sont nombreuses et celles qui restent sont maintenues par de gros galets. Cette fois nous avons atteint la berge de la Buri Gandaki. Nous sommes à Kholabenesi où nous retrouvons la route de Trisuli. C'est le sentier que suivent la majorité des trekkeurs qui font le tour du Manaslu. Quelques boutiques proposent aux touristes des boissons.

 

            Il est tard. Tatopani est à une demi heure de marche de là. Vu l'heure, Boussal n'est pas certain de trouver un emplacement pour camper. Il envoie Harry en éclaireur. Sapagain se joint à lui. En les attendant nous nous rafraîchissons. Après cette rude descente ce n'est pas du superflu. Mon altimètre indique 987 m. Il fait chaud. Boussal nous achète des goyaves. C'est la première fois que j'en mange, mais je ne trouve pas cela terrible.

 

            Nous sommes à l'ombre d'une végétation luxuriante. Les bâtisses qui nous entourent, tiennent plus du baraquement que de la maison. Le temps passe. La luminosité commence à faiblir. Nos éclaireurs ne sont toujours pas revenus. Après s'être informé sur les possibilités d'hébergement, Boussal décide de chercher une aire pour passer la nuit. Nous reprenons la route. Le sentier est étroit et les surfaces planes sont rares. Nous en trouvons une au bord du torrent. Il est bordé de gros rochers sur lesquels les troupeaux se sont allégés de matières particulièrement nauséabondes. C’est insupportable. Nous insistons pour aller ailleurs. Les cuisiniers restent là et nous trouvons un terrain plus agréable cinquante mètres plus loin. Il est 16 h 45, nous avons dû aplanir les herbes et éviter les bouses pour installer les tentes. Il fait presque nuit lorsque les cuisiniers nous apportent du chocolat chaud. Nous n'avons pas de nouvelles de nos éclaireurs.

 

            Alors que nous prenons le repas du soir, Sapagain surgit comme une furie dans le mess. Immédiatement, Boussal sort et l'entraîne avec lui. Nous sommes stupéfaits. Nous essayons de comprendre. Il semble que, dans le noir, il soit tombé dans l'eau, mais il nous semble surtout ivre. Boussal revient. Nous n'osons pas insister pour obtenir plus d’explications. Il nous dit seulement que l'incident est clos. Quelques instants plus tard Sapagain réapparaît, plus calme, tout de neuf habillé. Il s'associe à notre repas. Nous en concluons qu'il a dû glisser sur un rocher, tomber à l'eau et qu'il a eu la trouille de sa vie.

 

            La soirée se poursuit sur cette incertitude. Il fait bon. A 20 h, en regagnant ma tente, je décide de m'habiller chaudement pour dormir sur mon duvet. A côté de nous, le torrent est bruyant et j'ai un peu de mal à trouver le sommeil.

 

Kholabenesi, le 28 octobre

 

            Ce matin, personne n'est pressé. Je profite de cette "grasse matinée" pour aller faire un tour dans la nature. A mon retour, j'arrive juste pour le "Morning tea". Tout est humide. La nuit a été plus fraîche que je ne l'avait prévu. 6 h 50 : Harry nous invite à prendre place sous le mess pour le petit déjeuner. 7 h 30 : tout le monde est prêt, nos tentes ont été démontées. Quelques groupes de trekkeurs sont passés devant le camp. Manifestement nous sommes sur une route fréquentée par les touristes. Les deux sherpanies de Gorkha rôdent autour de nous avec leur hotte vide. Visiblement elles tentent de se faire remarquer mais nous ne leur prêtons pas attention. Enfin elles se décident à partir. C'est là que je comprends que c'est la fin de leur mission et qu'elles rentrent chez elles. Je regrette qu'on les ait laissées partir sans le moindre signe d'amitié.

 

            C'est le départ. Nous questionnons Harry sur ce qui s'est passé la veille. Il nous répond par un petit hochement de tête vers la gauche et un sourire moqueur illumine son visage. Le sentier ne cesse de monter et de descendre pour enjamber les différents vallons qui plongent dans la Buri Gandaki. Nous traversons de nombreux torrents. C'est en traversant l'un d'eux qu'hier soir, dans l'obscurité, Harry a glissé. A Tatopani, nous pensions trouver un grand village mais il n'y a qu'une source d'où sort un jet d'eau chaude. Quelques népalais monopolisent son accès. Nos espoirs de bains et de lessives s'évaporent. Boussal nous presse car la journée doit être longue. Harry et Sapagain récupèrent les habits qu'ils avaient entrepris de laver. Nous avons enfin l'explication : la nuit tombant, ne nous voyant pas arriver, ils les ont laissé sécher là et ont fait demi-tour. Peu à peu l'incident s'éclaircit mais des zones d'ombres subsistent. Il nous semble impossible qu'Harry n'ait pas compris l'ordre de Boussal. Notre conviction est plutôt que Sapagain a su le convaincre. A l'affût des bonnes occasions, il l'a suivi pour prendre un bain avant tout le monde. Devant l'absence d'équipement de la source, il a réduit ses ambitions convaincu que le groupe arriverait quoiqu'il en soit. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit qu'Harry a réussi à le persuader[3].

 

            Peu après Tatopani, nous changeons de rive et remontons la vallée. Elle est profonde sans panorama et sans réel intérêt. A midi nous débouchons sur un vaste confluent formé par le Yata Khola, un torrent descendant du Ganesh Himal. Ce delta offre une vaste aire plane. Harry a beaucoup de peine pour trouver un lieu de campement satisfaisant tout le monde. Trop au bord du chemin pour les uns, trop à l'ombre pour les autres. Sans se démunir de son sourire, il écoute les propositions contradictoires qui lui sont faites. Enfin, l'unanimité se fait pour une petite enclave ombragée en lisière de la forêt. Sans attendre, les filles se précipitent droit devant elles vers la rivière. Comme il fait chaud, je me débarrasse de mes chaussures de marche, enfile mes tongues et ne garde que mon short. Serviette sur l'épaule, je pars en direction du pont enjambant le Yata Khola. Je devrais trouver là le lieu idéal pour prendre un bain. Comme en Provence, la largeur du lit majeur est infiniment plus importante que celle du ruisseau qui coule. Boussal m'emboîte le pas. Au pied du pont quelques népalais préparent leur repas. Je descends dans les galets et marche encore un bon moment avant d'atteindre l'eau. Je trempe un pied puis l'autre. L'eau est vraiment très froide et le courant fort. Boussal se met en slip et je découvre qu'il porte le janaï[4]. Une fois dans l'eau il se savonne de la tête aux pieds et n'hésite pas à plonger et à prendre de longs bains. Pour moi l'eau est trop froide. Je préfère faire mes ablutions du bord de la berge. Je suis sur le point de retourner lorsque Bernard arrive. Un népalais et son fils traversent le pont. Nous voyant, le gamin nous lance un grand "Namasté", fait stopper son père, tire de son sac un "coka" qu'il nous propose d'acheter. Nous lui faisons comprendre que nous n'en avons pas besoin. Il s'éloigne en nous saluant.

 

            J’arrive le premier au camp. Harry m'attend avec une orangeade chaude. Nos bagages sont éparpillés. Chacun les a abandonnés sans égard pour l'environnement et pour les passants. Peu à peu le groupe se reconstitue mais l'ambiance est plutôt à l'anarchie. Nos cuisiniers nous ont préparé du pain tibétain, des sardines et des haricots. Marie-Laure s'est fait mordre par une sangsue. Je ne pensais pas que ce fut possible à cette saison[5].

 

            A 15 h nous reprenons notre route. Mon altimètre indique 1387 m. Nous traversons le pont et remontons le sentier jusqu'à Jagat. A l'entrée du village un groupe de grands gaillards, sans doute des australiens, attend. Sur la droite, côté vallée, une école, avec Thierry nous en inspectons les salles de classe. Elle est vide et propre. Sur les tableaux il reste quelques inscriptions. Boussal prend la décision d'installer le camp dans la lodge, juste en face du collège.

 

            Je suis surpris par la propreté de ce village. Il contraste avec tout ce que nous avons traversé jusque là. Boussal nous entraîne sur une terrasse derrière la lodge. Mon étonnement est à son comble, il y a là un gazon parfait sur un terrain bien plat et entouré de bordures de fleurs. Dans l'angle, au fond, une cabane est recouverte d'une natte pour la cuisine. Les porteurs ne sont pas encore arrivés. Nous profitons des derniers rayons du soleil pour aérer le contenu de nos sacs et étaler les quelques affaires humides que nous avons. Comme nous avons le temps, je décide de laver mes chaussettes. Je me mets en tongues et traverse le village à la recherche d'une fontaine. Je passe devant de belles bâtisses, une place, un chorten entouré de pierres gravées. Dans les cours j'aperçois des femmes en plein travail. Je me promets de revenir et de prendre mon temps pour une visite approfondie. La seule fontaine publique que je trouve est à l'autre bout du village.

 

            Les filles me rejoignent alors que je termine ma lessive. Pour une fois j'ai été le plus rapide. Je leur libère la fontaine et retourne au camp étendre mon linge. En passant, je remarque sur la place une grande balance et un officier de police. Jagat est un grand lieu d'échanges entre le Tibet et le Népal et c'est ici que tous les colporteurs payent le péage. Le prix se fait en fonction du poids et de la valeur de la marchandise. C'est sans doute la raison de la richesse apparente de ce village. Le chortën est très beau et les pierres gravées semblent récentes. Je remarque la présence d'une poste. Dans presque toutes les maisons on fait l'élevage de lapins.

 

            A mon grand étonnement, je n'ai pas vu de toilettes publiques. A leur retour je questionne mes compagnons . Ils n'en ont pas vu non plus. Devant l'urgence de la situation, nous demandons qu'on nous monte notre guérite. Sur la terrasse voisine, un autre groupe de trekkeurs s'est installé.

 

            Alors que la nuit tombe, nous dégustons les momos[6] que Nima a préparés. Le mess est près de la cuisine et Harry s'est arrangé pour pendre une lampe à essence sous la toiture de la cabane. Elle éclaire tout autant la cuisine que notre mess ce qui nous incite à prolonger la soirée jusqu'à 20 h.

 

Jagat, le 29 octobre.

 

            A deux reprises cette nuit j'ai admiré un ciel parfaitement étoilé. Pourtant ce matin une fine couche de brume le voile. A 7 h 30 nous sommes prêts pour le départ. Je m'aperçois que la lodge fait office de boutique et qu'elle vend des piles. Les miennes commencent à donner des signes de faiblesse. Le gamin qui m'accueille, me demande 40 roupies pour deux piles. Je n'en ai que 35 ou un billet de 1000 roupies. Il me demande d'attendre. Je cherche de la monnaie  auprès des uns et des autres, mais je ne trouve que deux billets de 500 à changer contre ma grosse coupure. Enfin le patron arrive et me propose de me laisser les deux piles contre mes 35 roupies. Je garde mes gros billets et demeure sans monnaie. Thierry me signale que le patron est un ancien militaire. C'est sans doute à l'armée qu'il a appris à avoir autant d'ordre.

 

            En passant devant la place, un policier nous attend. Je n'avais pas remarqué qu'il y avait aussi un check post. C'est le premier que nous rencontrons et je n'ai pas encore eu l'occasion de distribuer les permis que je transporte depuis le départ. Boussal et Thierry se chargent des formalités pendant que nous les attendons à la sortie du village.

 

            Nous remontons la vallée en direction du nord. Par moment nous apercevons les sommets enneigés du Shringi Himal. Ce sommet que nous approchons, nous confirme que nous atteignons le coeur de notre périple. Alors que la gorge se resserre, les cascades se font de plus en plus nombreuses et la Buri Gandaki de plus en plus tumultueuse. A deux reprises nous changeons de rive en empruntant de grands ponts suspendus. Nous ne cessons de monter, de descendre et d'enjamber des torrents.

 

            Une vallée s'ouvre plein ouest et nous laisse voir le Baudha Himal. Nous traversons un chaos de blocs rocheux charriés par la Pangour Khola qui en descend et là aucun pont pour passer. Les porteurs ont tiré droit sans peur de se mouiller tandis qu'Harry nous guide vers le meilleur passage. Malgré tous ses efforts, un des bras que nous devons sauter s'avère plus large et plus profond que les autres. Il y a un rocher à mi-chemin entre les deux rives. Je l'utilise sans difficulté mais à la réception de l'autre côté, je glisse et pour me rattraper je reste un moment un pied totalement immergé dans l'eau. Heureusement, avec mon habitude de me serrer fortement mes chaussures à la cheville, l'eau n'a pas pénétrer et seule le haut de mes chaussettes est humide.

 

            A 11 h nous arrivons près de quelques bâtiments en ruine. C'est le lieu choisi pour prendre notre repas. L'endroit est chaotique. Les filles ont trouvé un coin d'ombre derrière un gros rocher et nous devons coucher le chaume dru qui recouvre le sol, pour pouvoir installer notre bâche. Plusieurs bananiers nous entourent, mais les environs sont infestés de bouses nauséabondes. L'équipe des cuisiniers a trouvé une bâtisse recouverte d'une natte pour nous préparer notre repas: du riz aux épinards.

 

            Nous sommes à 1787 m d'altitude. Il est 12 h 30 lorsque nous reprenons notre route. Harry, toujours attentif à satisfaire notre curiosité, nous montre sur les rochers de gros lézards d'une cinquantaine de centimètres de long. La gorge devient de plus en plus profonde. Maintenant elle n'est plus qu'une faille semblable à celle du Verdon. Le sentier a été taillé dans la montagne. Pour nous donner des forces Thierry nous distribue des "Vache qui rie" et des fruits secs.

 

            Le large chemin que nous empruntons, bute enfin sur une vertigineuse paroi rocheuse. Nos porteurs poursuivent leur marche comme si de rien n'était. Boussal nous fait descendre jusqu'à la rivière, une centaine de mètres plus bas, par un sentier très raide en pleine forêt. Nous nous accrochons aux arbres pour nous retenir. Puis, nous remontons la centaine de mètres perdus. Je me rappelle que Philippe m'avait dit qu'il y avait un passage particulièrement impressionnant dans le tour du Manaslu. Il m'avait même montré, la photo de couverture d'un livre montrant un porteur marchant sur deux troncs d'arbres fixés, on ne sait comment, sur une paroi verticale. Je pense que c'est ce que nous venons de passer et je regrette de n'avoir pas pu suivre les porteurs.

 

            Dans cette gorge profonde, il y a longtemps que nous ne voyons plus le soleil. Nous marchons en pleine forêt Il est 15 h 30 et l'issue ne semble pas proche. Tout d'un coup j'entends les appels d'Harry. Il est à une cinquantaine de mètres au-dessus de nous. Parti en éclaireur, il nous a trouvé un lieu pour camper. Sur le bord du chemin, une flèche nous indique la voie à suivre, mais sans son appel, aucun de nous ne l'aurait vu.

 

            A travers les broussailles nous gagnons une terrasse encore hérissée des tiges du maïs fraîchement coupé. Il y a là un vieux paysan vivant dans une cabane en bois ouverte aux quatre vents et recouverte d'une natte. Mon altimètre indique 2060 m d'altitude. A notre arrivée il nous propose des pains de maïs grillés dont j'apprécie autant le goût que la chaleur.

 

            L'équipe des cuisiniers est la première à être arrivée. Ici, ni cabane, ni abri pour les accueillir. Ils ont étalé sur le sol tous leurs ustensiles et tous les ingrédients qu'ils utilisent pour nous nourrir. Entre un champ de cornichon, cette cabane digne de Robinson Crusoé et cette aire à peine défrichée, on se croirait en pleine brousse. Pour les W.c., pas de problème, il suffit de faire 10 m pour disparaître dans la forêt.

 

            Ce soir personne ne manifeste une envie de lessive. Il fait déjà très sombre. Par petits groupes les porteurs arrivent. Il est 19 h lorsque tout le monde est là et c'est dans la pénombre que les dernières tentes sont montées. Nous n'avons pas attendu pour commencer à dîner. Avec le maïs acheté, Nima nous a fait du "pop-corn". Il a aussi acquis des pommes de terre et nous a fait des galettes.

 

            Nous ne sommes pas encore très haut mais il fait assez frais et tout nous incite à ne pas prolonger la veillée. La journée a été fatigante et rien dans ces lieux n'engage à la méditation.

 

Ngyak, le 30 octobre

 

            A 5 h je sors pour pisser. Il fait encore nuit noire. Les cuisiniers s'activent déjà pour mettre en chauffe leurs réchauds. A 6 h deux porteurs se présentent à l'entrée de la tente avec le "Morning tea". Je m'empresse de ranger mes affaires. Sapagain a entrepris de se raser en profondeur. Il laisse couler abondamment l'eau chaude qu'on nous a préparée. Quand je peux accéder au bidon, il n'y en a plus, le robinet n'a pas été fermé.

 

            En discutant avec Harry et Boussal, j'apprends que nous sommes à peu de distance du village de Ngyak. Il est situé au dessus du camp. Il aurait fallu une longue ascension pour l'atteindre. Je regrette pourtant que nous n'ayons pas fait ce détour. Pendant que nous mangeons, des villageois passent. Nous ne sommes pas aussi isolés que je ne le pensais.

 

            A 7 h 30 c'est le départ. A l'ombre il fait froid. Nous ne tardons pas à changer de rive et nous retrouvons le soleil. Là il fait meilleur. Depuis ce matin, nous ne cessons de monter. Je regarde mon altimètre, il indique 3127 m. Tout fier j'annonce cette nouvelle au groupe. Un moment plus tard je lis 4175 m. Là je commence à avoir des doutes. En le questionnant quelques instants plus tard, je vois les chiffres s'envoler puis redescendre tout aussi rapidement. Il est devenu fou. Je tente de le recaler, mais là il ne bouge plus. Régulièrement je le consulte et je me rends à l'évidence: il ne fonctionne plus.

 

            A 11 h 30 Harry nous propose de nous arrêter. Il trouve une petite clairière au dessus du sentier. C'est un bois de chênes verts assez frais pour nous protéger des rayons du soleil. D'anciennes souches et de petites branches nous empêchent de trouver une surface plane pour nous installer. Thierry se fait prêter un grand couteau népalais, une sorte de coupe-coupe avec lequel il dégage une aire de pique-nique.

 

           A 13 h nous repartons. Le paysage ne varie pas. Nous sommes toujours dans cette interminable gorge profonde. Nous ne cessons de monter. A l'approche des quelques villages que nous traversons, nous passons devant des murs à "mani"[7]. Je remarque qu'il y a de plus en plus de pierres fraîchement gravées, non pas de prières, mais de dessins allégoriques. Thierry en déduit qu'il doit y avoir un lama sculpteur dans les environs. Aidé par Boussal, il ne tarde pas à le découvrir et à faire l'achat d'une "mani".

 

            Je profite de cette monotonie pour discuter avec Harry. J'apprends qu'il a fait 15 fois le tour des Annapurnas. C'est la première fois qu'il fait celui du Manaslu. Il est là pour apprendre. A 14 h, nous nous arrêtons devant le "Manaslu Thakur Hotel", une lodge isolée. Lorsque Boussal arrive, il décide de nous installer dans le vaste champ qui longe le chemin au nord de la lodge. C'est un champ de maïs récemment coupé encore tout hérissé de tiges que nous devons coucher pour nous installer. Nous sommes près de Ghap à 2600 m d'altitude.

 

            Pendant que Nima négocie quelques nourritures avec le propriétaire, sans attendre l'arrivée des autres porteurs, ses aides ont installé leurs réchauds et commencé la cuisine. Pour me délasser les pieds, j'ai chaussé mes tongues. Harry propose un café. Dans le même champ, une famille vit sous quelques canisses. Notre présence a attisé la curiosité des femmes qui, au milieu de nous, sont à l'affût de tout ce que nous charrions d'étrange. Nous avons toute l'après-midi devant nous. Les lieux n'ont rien de folichon et notre marche dans cette gorge profonde est devenue lassante. Catherine a sorti un guide sur le Népal et tente de s'informer sur la région que nous traversons. Les femmes s'intéressent à sa lecture et surtout aux photos de Katmandou. Elles se sont emparées du livre. Leur plaisir se lit dans leurs yeux lorsqu'elles voient une statue de Bouddha, la stupa de Bodnath ou celle de Swayambunath.

 

            J'ai repéré un ruisseau qui traverse la route au sud de la lodge. C'est certainement la dernière occasion pour laver mon T-shirt avant le passage du col et avant de retrouver le reste de mes affaires. Quelques pierres et quelques troncs d'arbres ont été placés pour éviter la boue noire qu'entraîne le passage de l'eau. Eviter de déraper tient de l'exploit. Je réussis à trouver un rocher pour m'installer. J'ai beau rajouter du savon, je n'arrive pas à tirer la moindre mousse de ma lessive et la poussière incrustée par les bretelles de mon sac à dos ne semblent pas vouloir disparaître. Je m'apprête à battre en retraite quand Claudine, Anne-Marie et Marie-Laure arrivent. Je leur cède la place et rentre au camp pour faire sécher mon linge. Les tentes ne sont pas encore montées et je ne trouve que les murs du champ pour étaler mon T-shirt.

 

            A la tombée de la nuit il fait frais. Sapagain s'est entouré la tête d'une écharpe. On dirait un oeuf de Pâques. Marie-Pierre nous raconte qu'à Katmandou l'hiver tous les népalais venaient travailler comme çà en disant : "Quand on a chaud à la tête, on a chaud partout". Il a commencé à rassembler les tiges de maïs pour faire un feu. Nous nous retrouvons tous autour. De temps en temps, une saute d'humeur du vent nous envoie de grandes bouffées de fumée noire. Nous nous écartons mais revenons vite.

 

            Après le repas, Boussal nous propose de gagner une journée de trek en allongeant les étapes et surtout en évitant la journée d'adaptation à l'altitude. Cela répond au souhait de Thierry d'essayer de gagner une journée pour visiter Katmandou. Les avis sont partagés. Claudine et Anne-Marie n'osent trop dire qu'elles sont fatiguées. Je n'ose m'exprimer, mais je suis favorable à cette idée. Elle me permettra de rattraper le retard du départ sans compromettre mon ascension du Pisang Peak. Par contre je regrette de me priver du panorama sur le Manaslu qu'une journée d'adaptation nous offrirait. Finalement le projet de gagner une journée l'emporte. Thierry propose prudemment que nous avisions plus tard, si nous devons prendre malgré tout une journée d’acclimatation.