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Ghap,
le 31 octobre.
Au
petit jour je sors et trouve les porteurs autour du feu qu'ils viennent
de raviver. Il dégage une importante fumée. A force de jeter de
grandes brassées des tiges de maïs, le champ, la veille encore
hirsute, est maintenant totalement nettoyé. Des nuages noirs ont envahi
le ciel. Mon T-shirt est presque aussi trempé que lorsque je l'ai posé.
Je l'enfouis dans un sac plastique, prêt à le ressortir au premier
rayon de soleil.
A 7
h 30 c'est le départ. Nous traversons une véritable forêt vierge. Les
arbres sont gigantesques et la végétation luxuriante. Une multitude de
fleurs colorient le sous bois. Sur des passerelles en bois, nous
traversons de nombreux torrents. Ils dévalent les vallons en rugissant.
Un peu partout Harry nous signale la présence de singes dans les
arbres. Ceux-là ont une longue queue. Maintenant nous marchons en
direction de l'est. Nous sommes derrière la chaîne du Manaslu. La
frontière avec le Tibet est à moins de 5 km.
A 9
h 30 nous nous arrêtons devant une lodge propre et vraisemblablement récente.
Il y a deux dortoirs et une pièce avec une petite exposition sur la faune locale.
Devant la boutique, je remarque un important métier à tisser.
L'ouvrage a du être provisoirement abandonné. Sur les côtés il y a
encore les bobinots de fils aux couleurs vives. Je demande s'il est
possible de boire un thé, mais il n'y a que des sodas. Thierry sort ses
fruits secs et nous en distribue. Nous sommes au pied du Shringi Himal.
Devant nous une langue glacière est suspendue au sommet d'un vallon.
Nous
traversons les ruelles de Ghap. Je suis attiré par une maison avec une
très belle terrasse en surplomb de la rue. Je m'arrête pensant que
c'est une lodge. Sapagain enjambe les escaliers et m'invite à le
suivre. A notre arrivée un homme se dresse et nous fait le salut
militaire dans toutes les règles de l'art. Je n'ai pas remarqué que
c’est le check post. Le lieu est inhabituel avec de nombreux arbres
fruitiers autour. Derrière, un soldat termine un dal bhat, un autre
tricote. Avant même de consulter nos permis, l'agent qui nous a salués,
présente plusieurs documents à Sapagain qui se plonge dans leur
lecture. Pendant que Thierry enregistre notre passage et fait tamponner
nos permis, Sapagain continue à discuter.
En
repartant, Sapagain nous explique que ces policiers sont confrontés à
deux règlements contradictoires dont ils ne savent lequel faire
respecter. Le problème semble important et il devra faire un rapport à
sa hiérarchie. Nous poursuivons notre route. Le ciel est toujours aussi
couvert. La vallée est toujours aussi étroite. Comme nous ne cessons
de monter, nous nous rapprochons des sommets. Nous avons dépassé les
3000 m et malgré l'hostilité géographique nous traversons de nombreux
villages. Les occasions de trouver des paysans en pleine fenaison se
multiplient. Dans les champs, le foin est rassemblé par meules ou par
fagots, comme on pouvait le voir dans nos campagne un demi-siècle plus
tôt.
Les
chortens et les murs à "mani" se multiplient, parfois simple
tas de pierres, parfois réelles oeuvres d'art. Nous pénétrons au
coeur d'une vallée profondément bouddhiste. A 11 h 30 nous arrivons à
Lagaon. Au fond de la vallée les champs clos par des murets de pierres
se sont multipliés. Au centre quelques maisons, l'une d'elle, plus
haute que les autres, est surmontée d'un pic brillant. C'est sûrement
le monastère. Nous pénétrons dans le village. Malgré le délabrement
des lieux, un fénestron est plus travaillé que les autres. Un porche
s'ouvre sur une cour. Thierry curieux entre pendant que Claudine et
Marie-Pierre se disputent le meilleur emplacement pour prendre une
photo. Un cheval est attaché à une poutre. Sur une terrasse, un lama
fait de la couture. Pas vraiment surpris il nous sourit en réponse à
nos "Namasté".
Nos
cuisiniers s'installent à la sortie du village. Quelques gouttes de
pluies commencent à tomber. En attendant que le repas soit prêt, je
demande l'autorisation d'aller visiter l'autre monastère. Il est un peu
plus haut à l'écart du village. Je remonte une draille et contourne
quelques champs pour l'atteindre. Il est encore plus délabré, mais
maints détails montrent qu'il a dû être très beau. Il semble à
l'abandon. Je rejoins le groupe. Les quelques gouttes de pluies tombées
n'ont été qu'une fausse alerte.
Du
camp nous avons une superbe vue sur les 7871 m du Ngadi Himal dont un
glacier descend droit sur nous. Il ne fait pas très chaud. En attendant
que nous cuisiniers terminent leur vaisselle, nous faisons les cents
pas. Des colporteurs passent. Notre présence est l'occasion d'une halte
curieuse. Quelques femmes ont aussi trouvé l'occasion de se distraire
en rodant autour de notre groupe. Elles sont venues tout en filant leur
quenouille. Je m'étonne que cette vallée éloignée de tout soit aussi
vivante.
En
partant nous passons devant un minuscule monastère. La porte est
entrouverte. A l'intérieur un immense moulin à prière. C'est le
premier que nous rencontrons. Boussal se fait un plaisir de nous le
faire tourner. A chaque tour, une petite clochette tinte. Nous longeons
de plus en plus de champs. Nous sommes en pleine saison de la fenaison
et hommes et femmes s'activent. A l'approche d'un village un magnifique
chorten barre la route et forme une sorte d'arc de triomphe. L'intérieur
de l'arche est ornée de splendides tankas.
A
15 h nous changeons de vallée pour nous engager un peu plus au nord.
Harry nous a attendus devant une barrière qui barre la route. A côté
quelques bûcherons sont en plein travail. Je suis en tête avec
Bernard. Nous enjambons la barrière, traversons un petit torrent que
nous longeons en remontant une forêt boueuse. Le sol très humide, la
présence de nombreux buffles, la luminosité qui commence à faiblir
avec l'heure tardive et les arbres qui nous entourent, font que je ne
sais si je marche dans de la boue ou dans du lisier. Je ménage mes pas
de peur de glisser. J'ai l'impression que le col n'est plus très loin,
mais l'ascension n'en finit pas. La forêt est splendide. Mes amis
"écolos" seraient malheureux de voir le travail des bûcherons
locaux. Un grand nombre d'arbres sont déchiquetés à la base, d'autres
semblent avoir été déchirés dans le sens de la longueur.
Enfin
nous atteignons le col. Nous sommes à la limite des nuages. Un groupe
d'australiens attend. Arrivés la veille, ils ont fait une halte
d'acclimatation à l'altitude et quelques instants plus tôt, ils ont pu
jouir d’un magnifique panorama sur les sommets enneigés. La nuit
n'est pas loin de tomber. A la vitesse à laquelle nous sommes montés,
le reste du groupe est certainement loin derrière. Harry nous propose
de nous avancer pour trouver un lieu de campement. Nous passons devant
des baraquements en bois. Je me demande un temps si ce ne sont pas des
lodges. Elles sont éparpillées sur une vaste aire fraîchement défrichée.
Ce sont des baraques de bûcherons. Nous hésitons, aucun lieu nous
semble convenir. Enfin, une vaste clairière paraît faire l'affaire. Il
y a déjà quelques tentes et un groupe d'autrichiens a allumé un grand
feu. Il fait humide et froid. Un fort vent souffle et tourbillonne. En
attendant, nous nous sommes rassemblés autour du feu. Le bois frais que
nous lançons dégage une épaisse fumée et nous tournons au gré du
vent pour éviter de nous intoxiquer.
Il
est 16 h 45 lorsque les porteurs arrivent. Il fait froid. Nous sommes
dans le brouillard. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber.
J'apprécie l'orangeade chaude que Nima nous fait servir, mais son effet
n'est pas très grand. Nous sommes tous autour du feu à tenter de nous
réchauffer. J'ai sorti le T-shirt encore humide de son lavage deux
jours plus tôt et le tiens devant moi pour le faire sécher. Sous le
rayonnement du feu, il fume. Je le retourne fréquemment pour qu'il ne
prenne pas feu.
Il
fait nuit, les porteurs montent les tentes. Ils ont eu quelques
difficultés à trouver un emplacement sans bouses. Sapagain est complètement
éteint. Le froid, la rude montée de la journée et surtout l'altitude,
lui ont fait perdre son brio. Originaire du Téraï il m'a avoué que c'était la première fois qu'il montait aussi haut.
Tout le monde a sorti les doudounes.
Sous
le mess, nous nous serrons les uns contre les autres. Il n'est plus
question de ne fermer qu'à moitié la fermeture éclair des portes latérales.
Tout le monde veille à la bonne étanchéité de la tente. A 19 h 30
nous regagnons nos tentes. Marie-Pierre m'a prêté un bonnet, le mien
et mes gants sont dans le reste de mes affaires. je m'enfouis dans le
duvet sans trop me déshabiller. Malgré l'atmosphère ambiante, j'ai le
nez sec et besoin de trop d'oxygène pour pouvoir enfouir ma tête dans
le sac. Après avoir bataillé un moment, je me mets un mouchoir sur le
nez, comme les cow-boys et utilise la méthode qui avait fait ses
preuves lors de mon tour des Annapurna.
A
22 h, je n'ai pas encore trouvé le sommeil. Je sors pour pisser. Nous
sommes dans un brouillard épais. J'hésite à trop m'éloigner de peur
de ne savoir comment revenir et de mettre les pieds dans l'une des
nombreuses bouses qui entourent le camp. Nous sommes à plus de 3346 m
d'altitude.
Samagaon, le 1° novembre
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A 5
h 30 je me lève. Il fait encore nuit. Des nuages planent autour du
camp. Avec le lever du jour, ils s'élèvent et laissent apparaître
quelques coins de ciel bleu. Le paysage environnant nous apparaît peu
à peu. Dans la nuit il a plu et la limite pluie neige s'est arrêtée
une cinquantaine de mètres au-dessus de nous.
Alors
que les porteurs commencent à démonter le camp, un homme mi-mongol
mi-tibétain s'est installé au milieu du groupe et dépose sur une
petite nappe rouge quelques bibelots: bagues, bracelets, pendentifs...
Il a sur la tête un énorme chapeau en peau de yack à laine blanche.
Comme le bonnet que m'a prêté Marie-Pierre est le seul couvre-chef
dont je dispose, je lui demande s'il vend des chapeaux. Il s'en va et
revient avec un autre chapeau tout aussi blanc. Il est grand. Sur ma tête,
mes oreilles n'arrivent pas à le retenir. Profond il me descend bien au
dessous des yeux. Il me propose de le raccourcir et sort de sa chemise
une aiguille et du fil pour le resserrer. Il est énorme et dégage une
forte odeur, mais il fait rire tous ceux qui me voient. Claudine veut de
me prendre en photo.
A 7
h 30 c'est le départ. Je serais volontiers resté un peu plus. Peu à
peu le ciel se dégage et révèle autour de nous un fabuleux panorama.
Au sud, face au camp, la face nord du Ngadi Chuli d'où descend le
Pungen Glacier. A l'est des sommets frontaliers avec le Tibet sont
encore dans les nuages. Ils révèlent déjà des pentes vertigineuses.
Nous remontons une vaste plaine qui nous conduit à Samagaon. En
passant devant le groupe d'australiens, je reçois des félicitations pour
mon chapeau. Je suis encore plus surpris de déclencher les rires des
népalais que nous croisons.
A
l'entrée du village un chorten. Il est enserré dans une vaste cour
carrée dont le mur d'enceinte est fait de manis entassés sur toute sa
surface. Je n'avais jamais vu une telle disposition, les manis sont généralement
disposés en murets plus ou moins longs. Dans les cours des habitations
que nous longeons, nous découvrons des familles entières battant leur
récolte de céréales. En me voyant passer, tous éclatent de rire et
m'interpellent avec des Namasté. Cette population n'a rien à voir avec
celle que j'ai rencontrée ailleurs au Népal. Leur faciès comme leur
habillement sont ceux des tibétains. Sur un pantalon, il portent un
manteau de
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bure. Ils portent des chaussons. Je les trouve moins crasseux que ceux
que j'ai rencontrés l'an dernier au Khumbu. Ils portent les mêmes
coiffures: les hommes ont les cheveux tressés alors que les femmes
portent un bonnet ou un bandeau.
A
l'autre bout de Samagaon,
nous nous arrêtons au
monastère. Dans la
cour, un jeune lama nous accueille et nous ouvre la porte du temple. Je
me déchausse et entre. L'intérieur propre et de bon goût, manifeste
un entretien permanent malgré un manque évident de moyens. Au centre
de belles statues, sur les côtés quelques instruments de musique
pendus et les casiers dans lesquels sont déposés les livres sacrés.
Sapagain
a retrouvé sa forme. Depuis ce matin il caracole en tête. A plusieurs
reprises il m'a demandé de le photographier devant les sommets les plus
impressionnants que nous avons pu voir. Ceux-ci ne manquent pas. De tous
côtés autour de nous des glaciers descendent. Même près de
l'Everest, je n'ai pas eu ce sentiment d'approcher d'aussi près les
neiges éternelles et nous ne sommes qu'à 3500 m. Nous avons quitté
depuis un moment la grande forêt. Ici il n'y a plus que de petits
arbustes, des cailloux et des prairies.
Le
sentier n'est pas réellement tracé. Le groupe en profite pour s'étaler.
Un moment j'ai marché avec Bernard. Maintenant je suis en tête avec
Sapagain. Nous traversons la Buri Gandaki et attaquons la montée vers
Samdo situé sur une plate-forme suspendue une centaine de mètres
au-dessus. Des népalais guident des buffles portant des madriers. En
arrivant au sommet de la côte, j'entends deux français s'interpeller.
Apparemment je viens de rattraper les retardataires du groupe. Ce sont
des personnes âgées toutes heureuses d'être arrivées là.
Avec
Sapagain nous arrivons les premiers. Il est 11 h 30. Sapagain me demande
de le photographier devant le chorten à l'entrée de la ville. Il reste
au sol des traces de la neige tombée la nuit. Nous nous arrêtons
devant le check post. A l'intérieur, un poste de radio déverse son
bla-bla quotidien. Sapagain s'informe des dernières nouvelles. En
attendant le reste du groupe, il se fait prêter une glace et entreprend
de se raser. Le ciel ne s'est pas totalement dégagé. Il ne fait pas très
chaud. Ce terre-plein est soumis à un vent frisquet. Porteurs et
cuisiniers tardent à arriver. Lorsqu’il est là, Boussal s'étonne du
temps que nous avons mis. Il prévoit habituellement 6 heures.
Le
village est à flanc de coteau au départ d'une vallée donnant sur le
Tibet. L'équipe de la cuisine arrive la première. Boussal et Harry les
installent au nord-ouest du village dans un champ en contrebas. Là nous
sommes à l'abri du vent. De nombreux groupes sont déjà en place. Près
de nous, bien aligné, le groupe des français étale un ensemble de
tentes bleues. D'autres groupes, notamment des japonais, se sont installés
plus près du village. Harry ne tarde pas à installer la bâche bleue
pour notre repas. Nous choisissons de nous mettre au soleil le long d'un
mur. Il ne fait pas chaud et nous apprécions de boire un thé. Les
filles sont serrées les unes contre les autres et personne n'a l'idée
d'ôter son anorak. Quelques flocons de neige tombent pendant le repas.
Thierry
s'est promis d'aller photographier un yack. En montant la côte avec un
chargement de poutres, il s'est cassé une patte et a été abattu.
Thierry pense qu'il sera dépecé sur place et qu'il y aura de belles
prises de vue en perspective. Les tentes ont été montées.
J’installe mes affaires, me mets en tongues et pars visiter le
village. Nous sommes à 3900 m d'altitude. Je remonte péniblement vers
le terre-plein de l'entrée du village. Devant le chorten un yack a été
attaché. Celui-là est bien vivant et il n'y a aucune agitation autour.
Je prends la direction du village. Un peu partout des mats laissent
flotter au vent des drapeaux à prières. Les maisons semblent être réduites
au minimum vital, mais toutes ont une petite cour. En m'intéressant à
une des premières que je trouve, je m'aperçois qu'il y a une boutique.
Je m'avance. Immédiatement un vieil homme à lunettes épaisses
s'approche. Il y a là un petit assortiment de l'artisanat népalais
pour les touristes et quelques produits de la vie courante, mais rien de
très nouveau.
Je
m'enfonce dans la rue principale en évitant les flaques boueuses et en
laissant la priorité aux buffles et yacks que je croise. Je rencontre
Nima qui vient d'acheter un poulet et des pommes de terre. En dessous,
un groupe de japonais monte son camp. Les femmes que je rencontre éclatent
de rire en voyant mon chapeau. Certaines semblent même effrayées.
Harry qui accompagne Nima, m'explique qu'elles trouvent que je ressemble
au yéti. Dans plusieurs cours on bat les céréales récoltées, dans
d'autres on peigne les tiges pour séparer les grains.
Je
retrouve Thierry. Il est déçu. Le yack tué a été emporté avant
qu'il n’arrive. Je monte au dessus de Samdo vers le monastère qui
domine le village. Il est fermé. J'admire un moment le paysage et décide
de redescendre. Dans la grande rue je rencontre Catherine, puis
Marie-Pierre et Marie-Laure. Je les laisse à leur découverte et
rentre. Il tombe toujours un fin grésil.

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Au
camp Thierry m'apprend qu'un hélicoptère a été demandé pour évacuer
un des français du groupe d'à côté qui aurait un début d'oedème.
Je m'enferme dans la tente et m'enfonce dans mon duvet en attendant le
repas. A 18 h lorsqu'on vient me chercher, le sol est déjà recouvert
de 3 cm de neige. Je me rends en tongues sous le mess. Le vent est tombé
et le froid se fait moins sentir. Nima a encore fait des exploits. Il
nous a préparé des mo-mos et des frites. La vue de mes pieds nus
frigorifie Marie-Pierre qui n'en avait pas besoin. Claudine s'inquiète
de savoir si elle doit prendre de l'aspirine et des somnifères. Les
troubles dus à l'altitude commencent à se faire sentir et inquiètent
les esprits. Thierry reprend la litanie des conseils qu'il a déjà donnés
et nous met en garde contre la prise des médicaments trop tôt.
Je
commence à être habitué aux effets de l'altitude. Je n'ai pas le
moindre mal de tête, le moindre trouble digestif. Je n'ai aucun mal
pour dormir, mais je sais qu'il ne doit pas en être de même pour mes
compagnons. Je me souviens de mes expériences précédentes et de mes
inquiétudes. Maintenant je sais que tout cela passe avec le temps et
surtout dès que l'on redescend. Je sais aussi que malgré leurs
craintes, tous mes amis sont en bonne forme.
Comme
nos inquiétudes ne sont pas à leur comble, une rumeur circule qu'il
n'y a que très peu de place à Larkya Bazar où nous devons faire étape
demain. Boussal a donc décidé d'envoyer Harry en éclaireur. Il
partira à 5 h pour être dans les premiers sur place. J'ai le sentiment
qu'une inutile compétition s'installe. On verra demain ce qu'il en
sera! Pour se remonter le moral, nous décidons de faire étalage de la
chanson française à Boussal et Sapagain. Mais là où j'aurais chanté
Brassens, Bécaud, Lama ou Marie Laforêt, autre génération oblige,
mes compagnons chantent Bruel et Duteil... . A 19 h 30 Nima et les
porteurs nous pressent d’aller nous coucher. Ce sont eux qui dorment
dans le mess et ils aimeraient bien se mettre au chaud plutôt que de
nous entendre roucouler.
Une
fine pellicule de neige s'est accrochée sur les toiles de tente. Pour
éviter qu'elle s'accumule pendant la nuit, je bats la toile pour la
faire tomber. Cette neige devrait nous éviter d'avoir trop froid. Je me
déshabille modérément pour m'enfiler dans le duvet et, en prévision
du lendemain, je glisse dans mon sac de couchage une épaisseur de vêtement
supplémentaire. A 22 h, je sors pour pisser. L'épaisseur du manteau
neigeux est passé à 10 cm. Il fait une belle nuit étoilée.
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Samdo, le 2 novembre

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Tout m'incite à
prolonger ma nuit dans la douce chaleur de mon duvet. Mais comme tout
lève-tôt, à peine réveillé, je ne tiens plus. J'ai besoin de savoir ce
qui se passe dehors. J'ai la gorge sèche. Je tends la main vers ma
bouteille d'eau. Un gros glaçon flotte dedans. Comme je veux mettre un
tricot de peau à manches longues supplémentaire, je décide de me
déshabiller et de me rhabiller à l'intérieur du sac de couchage. La
gymnastique s'avère sportive mais possible.
Je
sors en tongues pour éviter de me chausser. Dehors il fait très beau. Le
manteau neigeux n'a pas évolué depuis ma dernière sortie. La neige n'est
pas mouillante et je peux aller m'isoler sans difficultés dans les
toilettes. La luminosité est déjà intense alors que les premiers rayons
du soleil commencent juste à éclairer les cimes.
Au
retour je range mes affaires et prépare mon sac. Une fois prêt, j'enfile
mes chaussures. Elles ont passé la nuit entre la tente et le double
toit. Elles ne sont pas vraiment froides. Sur les toiles de tente, la
neige s'est transformée en glace et raidit la toile.
Nous
nous retrouvons tous sous le mess pour le petit déjeuner. Chacun a une
anecdote à raconter sur sa nuit. C'est l'occasion de vérifier si on a
bien vécu la situation comme les autres et si on a fait les bons choix
pour s'habiller. Il fait un temps magnifique et le paysage a pris un
visage nouveau qui le rend très beau. Au sud les 7871 m du Ngadi Chuli
sont sous le feu des premiers rayons du soleil. A l'est, les 6338 m du
Pang Phuchi, à la frontière du Tibet, laissent couler en pente douce
un flot de glace sur Samdo. Au nord, la Buri Gandaki s'enfonce dans une
petite enclave du Tibet.
Je
suis littéralement émerveillé et pendant que Boussal négocie le prix
de notre séjour avec le propriétaire des lieux.
Je pars faire quelques
photos du village et de ce merveilleux panorama. Jamais au cours de mes
précédents voyages je n'ai été dans une telle ambiance.
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A 8
h 15, tout le monde est prêt pour le départ. Thierry nous fait ses
recommandations: "Tout le
monde est en bonne forme. Toutes les chances sont de notre côté pour
que nous puissions passer le col demain. Nous allons monter lentement
pour mettre tous les atouts de notre côté. Il n'y a aucune raison que
nous ne réussissions pas. Anne-Marie marchera derrière moi. Catherine
fermera la marche." Notre groupe s'ébranle lentement. Nous
marchons en file indienne. Très vite, j'ai trop chaud. Je quitte mon
K-Way. Pendant son rangement, les porteurs passent devant nous. La
plupart sont encore en tongues à plus de 4000 m d'altitude.
A 9
h 30 le battement des pales d'un hélicoptère résonne au fond de la
vallée. Nous le voyons monter puis se poser à côté du check post de
Samdo. Vingt minutes plus tard, il redécolle emportant avec lui le français
atteint par le mal des montagnes.
Peu
après notre départ, nous avons abandonné la vallée de la Buri
Gandaki pour prendre la direction de l'ouest et monter vers le col de
Larkya. Avec le lever du jour la neige a déja bien fondu. Elle ne
couvre plus le sentier et ne représente plus qu'une fine couche autour
de nous. Sur les faces les plus exposées au soleil, elle a totalement
disparu.
Le
sentier monte lentement sur le versant nord de la vallée. Le paysage
est fabuleux. Nous sommes non seulement entourés de sommets recouverts
de neiges éternelles mais, en plus, de tous côtés ces sommets déversent
vers nous d'impressionnantes langues glaciaires. Sur notre gauche, en
dessous de nous, un glacier s'écoule entre ses deux moraines latérales.
Il descend d'une vallée que nous atteignons à 11 h 30. Boussal nous
annonce qu'au fond c'est le Manaslu. Le voici enfin ce 8° sommet de la
planète que nous contournons depuis une semaine. Il nous apparaît
maintenant au fond de cette vallée comme un véritable pachyderme
entourés de gardes du corps impressionnants. La petite pointe qui
marque les 8 163 m de son sommet est nimbée d'un petit halo nuageux. De
là un flot incommensurable de glace coule vers nous. J'essaye
d'imaginer le parcours qu'il faudrait accomplir pour l'atteindre. Ce
sont des jours de marche et plusieurs fronts de séracs gigantesques
qu'il faudrait franchir.
Nous
nous sommes arrêtés émerveillés. J'ai le sentiment d'avoir atteint
le but de ce voyage. J'épuise les quelques photos qui me restent et
demande au groupe de se rassembler pour la photo de famille. Il y a peu
de chance qu'il y ait meilleur lieu pour la prendre. Tous les appareils
de photos sont en batterie. Tour à tour nous photographions le groupe.
Thierry qui est sponsorisé par je ne sais quelle marque, prend la pause
et se fait photographier. J'arrive à le convaincre qu'il devrait
utiliser le flash car il est en contre-jour.
Je
resterais volontiers pour admirer un tel spectacle, mais nous sommes
attendus. Nous reprenons notre lente progression. Tout d'un coup, un
craquement! De l'autre côté de la vallée, une avalanche part
soulevant un nuage de neige dévalant la face rocheuse. J'ai le temps de
sortir mon appareil photo pour immortaliser l’événement.
A
12 h 15 nous approchons Larkya Bazar. La vallée est assez large. Autour
d'un bâtiment quelques tentes sont déjà montées. Il y a de
la place
pour tout le monde et je ne comprends pas les inquiétudes nées de la
rumeur de la veille.
Harry nous attend.
A
son arrivée, il a trouvé 20 cm de neige. Maintenant il n'y en a plus.
Il a décidé de nous installer de l'autre côté de la rivière, assez
loin des autres groupes en bordure d'une moraine. La traversée du
torrent n'est pas évidente car il coule abondamment. Il nous indique un
passage et nous le traversons en faisant de l'équilibre sur quelques
gros galets.
Nima
nous accueille en nous proposant un citron chaud. Il fait bon. La bâche
bleue est sortie et en attendant que les tentes soient montées, il nous
propose de passer à table. Riz au thon, pommes de terre et crèmes de
gruyère sont inscrites au menu.
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Une
fois mes affaires rangées dans la tente, je décide d'aller visiter les
environs pendant que mes compagnons se reposent des efforts de la montée.
Je monte sur la crête de la moraine qui longe le camp et la remonte
d'un bon pas jusqu'à atteindre un ressaut. Je marche sur un sol pentu
et constitué de gros galets pris dans une terre grise, très fine et
ravinée par les eaux de ruissellement. Ma progression n'est pas facile
sur ce terrain instable où je suis parfois contraint de m'aider des
mains dans les passages les plus raides. De là j'ai un intéressant
panorama. A l'est la vallée que nous venons de monter avec au fond les
sommets du Pang Phuchi qui dominent Samdo. A l'ouest il me semble voir
le col de Larkya marqué par un glacier descendant du Tibet,
vraisemblablement du Chéo Himal (6812 m). Côté sud, c'est la
grisaille du glacier descendant du col et de l'autre côté les parois
rocheuses et enneigées des sommets qui encerclent le Manaslu. Jamais
depuis que je parcours le Népal, je n'ai été dans un tel
environnement.
Je
n'ose redescendre par la même voie tant elle est raide. C'est pour moi
l'occasion d'aller voir du côté des autres campements. Je cherche
quelques langues morainiques pour me permettre de gagner la rive nord de
la vallée. Je traverse un vallon et remonte sur le chemin. Je passe près
du bâtiment que mes cartes et guides indiquaient comme un refuge et ne
trouve qu'une minuscule cabane de pierre fumant de tous les côtés. Je
m'attendais à trouver au moins une boutique, mais il n'y a rien. Je
passe sans m'arrêter et descends droit sur le camp. Arrivé au bord du
torrent je cherche un passage. Il est beaucoup plus large que je ne le
pensais. Je le longe et me retrouve très en dessous du camp
lorsque enfin
je peux traverser.
Dans la tente je retrouve Bernard se reposant. Il est 14 h 30. Je
m'enfonce dans mon duvet pour une petite sieste. Il n'y a pas grand
chose d'autre à faire. Pendant ma promenade, Bernard a dû se reposer.
Pour ma part je ne suis pas réellement fatigué. Nous discutons de tout
et de rien: de ses origines landaises, de sa venue à Paris, de son
travail à Bercy, des randonnées qu'il a faites. J'apprends ainsi qu'il a
déjà participé à des marches Audax. Je lui parle de ma passion pour les
Alpes du Sud, des randos que j'ai faites dans les Pyrénées et de mes
précédents voyages au Népal.
A
17 h on nous appelle pour le thé. Peu après mon retour, Thierry est allé
en éclaireur en direction du col Larkya. Comme moi, il est allé jusqu'au
ressaut. Il a aussi poursuivi le sentier un peu plus loin jusqu'à un
lac. Il rassure tout le monde. Le col n'est plus très loin. L'un et
l'autre nous sommes étonnés que Boussal parle de 5 h de montée. Une
certaine anxiété règne au sein du groupe. Je connais ce sentiment qui
naît à l'approche d'un grand col. Thierry s'efforce de rassurer tout le
monde. Anne-Marie fait remarquer qu'avec Bernard, nous avons été très
bavards. Venant d'elle qui n'a pas sa langue dans sa poche, la remarque
m'amuse beaucoup. C'est bien la première fois qu'on me dit une telle
chose, mon excessive discrétion étant plus couramment le reproche qui
m'est fait.
Nous avons à peine le temps de regagner nos tentes que Catherine nous
rappelle pour le repas du soir. Il est 18 h. En une demi heure, tout est
avalé et Boussal nous incite à aller nous coucher car demain nous devons
nous lever à 3 h. Dehors les quelques nuages de la journée ont disparu,
le ciel est étoilé et un beau croissant de lune donne un ton féerique à
la vallée.
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Larkya, le 3 novembre
A 3
h 15 Harry ouvre la fermeture "Eclair" de la tente. Baboul est
avec lui la bouilloire de thé en main: "Morning Sir". Dehors
Thierry rameute ses troupes: "Debout tout le monde". J'ai
peine à quitter la moiteur de mon duvet. Je me glisse jusqu'à l'entrée
de la tente pour prendre la tasse de thé qu'on me tend. Pour un fois
j'aurais volontiers dormi plus longtemps. Dans la nuit noire commence un
grouillement feutré.
Cette
nuit, quand je suis sorti la lune éclairait les sommets enneigés et révélait
un fabuleux panorama. Maintenant, sans lampe frontale, impossible de
voir. Lentement je m'habille et range mes affaires. Quand je termine,
tout le monde est prêt. Pas totalement réveillés, inquiets des
difficultés qui nous attendent, emmitouflés dans nos doudounes, nous
piétinons entre les tentes en attendant le départ. Par peur de rompre
avec la quiétude de la nuit ou faute de l'avoir réellement terminée,
les uns et les autres ne s'expriment que par des murmures. Pour une fois
les porteurs ne se sont pas précipités pour démonter les tentes.
A 4
h 15, Thierry donne le signal du départ. Nos pas sont mal assurés. Le
terrain est parsemé de galets ou de mottes de terre dans lesquels nous
butons. En approchant du torrent nous découvrons des rochers recouverts
de glace. Thierry hésite. Il cherche un passage pour traverser ce cours
d'eau. Il s'est naturellement dirigé vers l'amont alors que le seul
passage que j'ai trouvé hier était en aval. Il nous propose de prendre
appui sur un rocher verglacé et de rebondir sur un autre affleurant
l'eau pour atterrir sur l'autre rive. Après Thierry, Anne-Marie passe
la première. Les autres suivent sans problème. Nous enjambons encore
d'autres bras. Maintenant nous sommes sur le sentier. Devant nous
d'autres groupes sont déjà en marche et nous apercevons les
alignements de leurs lampes scintillant au loin.
A 5
h le ciel commence à s'éclaircir. Nous marchons si lentement que je
dois concentrer toute mon attention pour ne pas buter dans les pieds de
Marie-Pierre qui est devant moi. Thierry nous montre le petit lac où il
s'est arrêté hier. Il est dominé au sud par un extraordinaire sommet
aux pentes enneigées. Le col ne devrait plus être très loin, pourtant
nous n'y sommes pas encore. Nous marchons sur un sol morainique. Nos
chaussures sont grises de la poussière que nos pas soulèvent.
Descendant
du col, conduit par un guide, un cheval porte une femme emmitouflée
dans une grosse doudoune. Elle a dû avoir le mal des montagnes. Alors
qu'elle est passée devant nous, Thierry lui court après, fait arrêter
le cheval et l'examine. Un instant plus tard il nous rejoint. Il ne
pense pas que son état soit grave. Elle est un peu gonflée, mais l'oedème
est encore bénin. Une journée de repos à Larkya Bazar suffira pour la
remettre sur pied.
Sur
une grande paroi presque verticale, une avalanche se déclenche. Nous
nous arrêtons un instant pour voir ce nuage de neige dévaler la pente.
Un peu plus loin c'est sur l'autre versant de la vallée qu'une autre
part. Il fait beau. Nous atteignons ce que je crois être le col. Les
porteurs sont passés devant nous. Nous avons été surpris de voir l'un
d'eux passer en tongues. Harry nous rejoint. Il nous apprend qu'un
porteur a mis les pieds dans l'eau en traversant le torrent. Nous
descendons sur une vaste aire plane que nous traversons. Elle est
couverte de sable fin, vraisemblablement un ancien lac. A la pensée de
marcher en terrain plat je me réjouis. Mon optimisme n'est que de
courte durée. Sur ce sable nos pas sont pesants et il faut rapidement
reprendre l'ascension. En haut, un autre col avec de multiples cairns
(en réalité ce sont des chortens) et plusieurs personnes. C'est Larkya
Bhanjyang. Il est 9 h 30 nous sommes à 5 213 m d'altitude.
Le
col est une arête vers laquelle convergent plusieurs glaciers, côté
sud, ceux descendant du massif du Manaslu. Côté nord il y a un sommet
plus modeste déversant deux glaciers. Ce sont ceux que j'ai aperçus
hier. L'endroit est assez chaotique. Je cale mon sac contre un rocher et
j'en extrais une des Kata acheté l'an dernier à Pangboche. Je m’étais promis d'en accrocher
une ici et une autre au sommet de Pisang Peak. Marie-Pierre me propose
de me photographier devant le chorten. Je demande à Harry de poser avec
moi. A peine prise, j'entends le moteur de l'appareil rembobiner la
pellicule. Je viens de prendre ma dernière photo. Dommage, il y aurait
tant à faire ici!
Il
règne autour de nous une extraordinaire ambiance de haute montagne.
Harry et Thierry ont tiré de leurs sacs quelques gourmandises à
grignoter. Ils nous les distribuent. Tour à tour, mes compagnons posent
pour la postérité. Je sens Catherine totalement subjuguée par tout ce
qu'elle voit. Comme quelques uns de mes compagnons, j'aimerais bien
aller voir de plus près ces glaciers et tenter de les remonter. Thierry
affirme que ce serait faisable à skis. Ces pentes me semblent bien
vertigineuses.
Il
fait froid mais tout ébloui par ce site superbe, personne n'est pressé
de partir. Harry a été de toutes les photos. Il commence maintenant à
s'impatienter. Il est presque 10 h lorsque Boussal nous incite à
entreprendre la descente. Nous traversons le glacier pour atteindre sa
moraine latérale sud. C'est sur cette arête que nous commençons une
interminable descente. Le sol est glissant et la pente très raide. Je
veille à caler mes pieds sur les quelques galets ou mottes de terre qui
me paraissent les plus stables. Les genoux en prennent un coup.
Plusieurs fois le sol se dérobe sous mes pieds et je me rattrape comme
je peux. De temps en temps nous nous arrêtons pour reprendre le souffle
et regarder le panorama. Si le glacier n'est que grisaille, l'horizon
n'est que sommets vertigineux. Au nord il y a les 7125 m de l'Himlun
Himal avec comme proches voisins le Nemjung et ses 7140 m, le Gyajikang
et ses 7038 m. A l'ouest les 6701 m du Kang Guru avec en arrière plan
les Annapurnas 2 et 4. Maintenant, plein sud, nous apparaissent les 6
535 m du Phunghi, un sommet à l'est du Manaslu.
Peu
à peu, le fond de la vallée nous apparaît. La grisaille du glacier cède
sa place à un espace herbeux. Il y a même un bâtiment et un rectangle
bleu qui nous intrigue. D'ici on pourrait croire à une piscine, à
moins que ce soit une serre. Les spéculations vont bon train sur cette
manifestation de notre retour en terre civilisée.
Nous
atteignons le fond de la vallée. Nous sommes heureux d'en avoir fini
avec cette descente infernale. Le sol est plus souple mais des blocs
rocheux nous forcent à slalomer. Nous ne pouvons pas de marcher de
front. Nous voici au pied
de l'objet de nos interrogations. Il s'agit d'un bâtiment dont la
toiture a été remplacée par une bâche plastique. Nous nous
retrouvons parmi une vingtaine de trekkeurs se reposant de la longue
descente. Nous nous arrêtons nous aussi. Chacun s'étale sur un rocher
pour exposer le plus de surface au soleil et mettre un terme au froid
ressenti pendant le passage du col.
Maintenant
nous savons que les souvenirs sont derrières nous et je commence à me
remémorer les paysages fabuleux que je viens de traverser. Thierry est
content. Nous avons tous franchi Larkya sans difficulté et le groupe
pourra profiter d'une journée gagnée pour visiter Katmandou. Quant à
moi, je serai à l'heure pour retrouver le guide de haute montagne à
Dharapani.
A
12 h 30 Boussal nous presse de repartir. J'espérais en avoir fini avec
les chemins chaotiques, mais nous ne cessons de tourner et slalomer
entre les rochers. Je ne sais par quel hasard, plus nous avançons, plus
il y a du monde. C'est à se demander si tous ont passé le col. Nous
marchons d'un bon pas. Sapagain caracole en tête. Il s'était fait
discret ces derniers temps. Maintenant qu'il est monté à 5200 m
d'altitude, il a retrouvé sa verve.
Il m'explique qu'il aimerait bien être envoyé comme soldat des
Nations Unies en Yougoslavie.
Enfin
à 14 h 15, une vaste tourbière nous apparaît. Il y a là plusieurs bâtiments
couverts de bâches bleues et déjà quelques tentes. J'ai le sentiment
de revenir à la civilisation en découvrant devant chaque maison une
petite table de bois plantée dans le sol avec dessus trois bouteilles
de soda et un bouquet de fleurs (artificielles). C'est évident: ici on
attend le touriste et tout est fait pour l'accueillir.
Nos
cuisiniers sont déjà en place et nous attendent. Les bouilloires
d'eau, de thé et de lait chaud, sont prêtes. Des biscuits nous sont
offerts. Malheureusement pour nous, il a dû y avoir une erreur à
l'achat. Ce sont des biscuits salés. L'assortiment n'est pas du
meilleur goût.
En
défaisant mes bagages, je m'aperçois que ma bouteille d'eau s'est percée.
Il ne reste qu'un fond d'eau. Mes affaires n'ont pas été mouillées.
Je dois pouvoir me réapprovisionner et peut-être trouver une pellicule
photo. Je pars faire le tour des maisons. Eparpillées sur ce vaste
terre-plein, ce sont tout juste des abris faits de trois murs, une face
totalement ouverte sur l'extérieur. Au fond, quelques étagères de
sodas et de bières, mais ni eau ni photos. Un feu de bois maintient un
peu de chaleur, mais laisse échapper une fumée qui ne m'incite pas à
m'approcher davantage. Je reviens bredouille.
Plusieurs
groupes se sont installés. Ce n'est pas la place qui manque. Je sens
les groupes plus détendus. L'ambiance est celle d'une fin de trek. Ce
matin Boussal a acheté un tambourin. Il semble qu'avec Harry, Nima et
les autres, soient décidés à faire la fête. Harry me propose du
chhang. Bien que ce soit une bière, il n'y a aucune ressemblance avec
une "pression". Je ne comprends pas immédiatement ce qu'est
ce liquide jaune, transparent et un peu trouble. Thierry vient d'en
avaler une goulée. Comme je demande ce que c'est, Harry me répond
"vine". Je me laisse tenter. Le goût n'a rien
d'extraordinaire. Il ne semble pas que ce soit très alcoolisé.
A
la fin du repas, Boussal sort son tambourin et nous incite à chanter.
Il fait bon, mais les douze heures de marche de la journée m'inclinent
plutôt à aller me reposer. Je m'esquive. Confortablement installé
dans mon duvet, tout en revivant les événements de la journée,
j'entends mes compagnons chanter. Je reconnais les quelques chants népalais
que je connais. Vers 22 h l'ambiance tombe un peu. Bernard rentre à son
tour. J'ai dû dormir un moment, mais maintenant les chants m’empêchent
de trouver le sommeil. D'autres groupes ont pris le relais et ne s'arrêtent
qu'à deux heures du matin.
4
novembre,
En
pointant le nez dehors, je m'aperçois que tout est givré. Devant la
tente les bouilloires du "Morning tea" ont laissé leurs trois
marques rondes sur le sol. Pour nos guides la nuit a dû être courte.
Vers les quatre heures du matin je les ai entendus rentrer. La rumeur
dit que Harry aurait dormi entre le mess et la tente de la cuisine. Si
c'est vrai, il n'en arbore pas moins son sympathique sourire, mais je me
méfie de la rumeur. La gentillesse d'Harry est telle qu'on lui fait
volontiers porter des responsabilités auxquelles il est étranger.
Ce
matin le campement s'éveille en douceur, personne n'est pressé. Je
profite de ce temps libre pour grimper sur le replat surmontant le camp
et découvre qu'il s'agit d'une moraine latérale. Sapagain m'a suivi.
Il n'y a là que le chaos habituel des moraines. C'est aussi l'endroit
que beaucoup ont choisi pour venir assouvir leurs besoins naturels.
Tout
le monde est prêt, nous n'attendons plus que le signal du départ.
Pressé d'en finir avec la marche en file indienne, nous partons en
groupe en nous racontant les péripéties supposées de la soirée. Deux
jeunes filles nous courent après et crient "Boussal, Boussal..."
en tendant un cahier. C'est le traditionnel livre des dons pour le
programme de développement local. Elles sont si mignonnes et arborent
un sourire si sympathique qu'on ne peut se dérober à leur requête.
Quant à savoir ce qui s'est passé entre Boussal et elles cette nuit,
cela restera un mystère!
La
pente douce du chemin ne dure guère. La moraine nous barre la route. Le
sentier devient raide et tortueux. Seul les rayons du soleil illuminant
la crête nous donnent du courage. En haut nous redescendons pour
traverser le glacier et remonter sur l'autre berge. Quelques français,
tout essoufflés, font une pause pour se regrouper. C'est le groupe
rencontré à Samdo. J'apprends qu'ils sont chirurgiens à la retraite
et tout fiers d'avoir passé le col après une longue halte
d'acclimatation. Trois d'entre eux ont du louer des chevaux pour passer
le col.
Notre
équipe est toute heureuse de pouvoir les doubler sans forcer. Je suis
particulièrement en forme, bien reposé de la marche de la veille.
Maintenant que nous sommes au soleil il fait chaud. Comme nous
descendons, je sais que je peux enlever une couche de vêtement sans
prendre de risques.
Je
caracole en tête avec Bernard et de temps à autre nous attendons le
reste du groupe. Nous traversons une forêt luxuriante. Au fond de la
vallée, un torrent bouillonne. C'est la Dudh Khola, ce qui signifie
"la rivière de lait". Thierry et Marie-Pierre s'informent sur
les achats qu'ils vont pouvoir faire à Katmandou, sur les prix des
tapis et les moyens de les rapatrier en France. De mon coté, il faut
que je songe à la suite de mon trek, je questionne Boussal. Il me
confirme qu'il me donnera un porteur et que Chongba, le guide de haute
montagne, doit m'attendre à Dharapani.
Il
fait de plus en plus chaud et je profite d'une nouvelle halte pour
enlever une autre couche de vêtements. de temps à autre je me retourne
pour admirer les hauts sommets d'où nous descendons. Maintenant que
nous avons traversé ce col, les paysages nous paraissent encore plus
impressionnants. Je regrette de ne plus pouvoir faire de photos. Avec
Bernard nous attendons le groupe depuis un moment. Le temps passe et je
commence à être inquiet de ne voir personne. Le groupe des chirurgiens
passe lui aussi et toujours rien. Enfin Thierry, Catherine et un jeune
porteur arrivent. Celui-ci a des difficultés à marcher. La veille
c'est lui qui est tombé dans la rivière. C'est lui que nous avons vu
passer le col de Larkya les pieds nus. Il a le bout des doigts de pieds
gonflés et un début de gelure. Sur le coup il n'a rien dit, mais
aujourd'hui il souffre le martyre. Il marche sur les talons, mais ne
peut éviter les pierres, les nombreux obstacles. Dans ces chemins
pentus toute la surface du pied n'est pas de trop pour assurer son équilibre.
Thierry
lui a donné de l'aspirine et négocie avec Boussal les dispositions à
prendre. Boussal l'écoute gentiment, mais ne semble pas s'affoler.
Sapagain m'explique que lorsqu'une gelure s'aggrave il faut couper les
doigts. Nous nous arrêtons devant une lodge où un cheval attend.
Thierry en profite pour faire une piqûre au porteur et demande à
Boussal si on peut louer le cheval. Boussal répond que celui-ci ne peut
pas porter de charge. Au passage des chirurgiens nous leur demandons
leur avis. Ils confirment le diagnostic de Thierry.
Nous
poursuivons notre descente. Le jeune se traîne lamentablement. A 11 h
30 nous nous arrêtons pour manger. Nous sommes dans un sous-bois en
bordure du chemin. Thierry exige que le jeune soit déchargé de son
doko. Tout en avalant notre repas, nous sommes déconcertés par
l'attitude des autres porteurs qui ne semblent pas apprécier nos
exigences. La répartition des charges commence à se faire mais le chef
des porteurs ne cache pas sa colère. Il jette avec hargne le doko du
jeune dans les buissons. Tant pis pour l'écologie et pour la réglementation
de protection de la zone. Selon Boussal il reste encore deux heures trente de marche. Nous
sommes tous peinés de ne pouvoir libérer ce jeune de cette nouvelle épreuve.
Boussal
et Harry partent en avant garde. Je pense que c'est pour trouver une
aide et j'interroge Thierry qui me dit qu'il ne peut pas répondre. A 16
h nous arrivons à Tilje. Nos deux guides nous attendent à l'entrée du
village. Avec eux nous le traversons. Ils nous conduisent à la lodge où
le camp doit être installé.
Tilje
est construit à flanc de coteau dans un endroit où la vallée est
particulièrement encaissée. Le village est à 2300 m d'altitude. Il
est propre et fleuri. Les maisons sont en pierre et les lodges sont
nombreuses. La nôtre dispose d'une petite terrasse sur laquelle nos
trois tentes rentrent à peine. Au fond il y a un W-C et deux douches. A
mon grand étonnement, personne ne se précipite pour les utiliser. Les
cuisiniers ont un petit cabanon pour travailler et guides et porteurs
disposent de pièces à l'étage d'un bâtiment. En bordure de la grande
rue il y a une table sur laquelle nous pourrons prendre nos repas.
A
peine arrivé je me mets en tongues et me lave les pieds. Il fait bon.
Tout le monde s'emploie à dépoussiérer chaussures et vêtements.
C'est l'heure du thé. Le porteur blessé est assis sur un banc près de
la table. Nima le fait dégager pour que nous puissions nous installer.
Ce geste, sans doute normal pour lui, soulève nos protestations. Le
jeune sans broncher va s'asseoir un peu plus loin. Son pied gauche a un
peu désenflé, l'autre est plus atteint. Thierry harcèle Boussal pour
qu'il trouve un cheval. Boussal est mal à l'aise. Il a perdu son
habituelle jovialité. Il tente de nous rassurer, mais sans y parvenir.
Il explique qu'il a vu d'autres cas beaucoup plus graves. Sapagain qui
nous a répété à longueur de trek, la main sur le coeur, qu'on
pouvait compter sur lui, fait les frais de notre désarroi. Pour le
mettre mal à l'aise Thierry lui demande ce qu'il ferait si un membre du
groupe était malade. Comme il répond qu'il ferait venir un hélicoptère,
Thierry lui demande pourquoi il n'en fait pas autant pour un porteur. La
vie d'un européen n'aurait-elle pas la même valeur que celle d'un népalais?
Il est vraisemblable que cette interrogation qui hante nos esprits, est
totalement étrangère à nos hôtes.
Il
semble bien que les autres porteurs n'apprécient guère notre
humanisme. Pendant que nous nous concertons pour nous accorder sur
l'attitude à prendre. Un porteur s'est agenouillé auprès du jeune et
entreprend une prière. Sachant que demain je dois prélever l'un d'eux
pour me détacher du groupe, je propose à Thierry de terminer le trek
avec eux si cela pose problème.
A
la cuisine il y a une grande agitation. Pour fêter mon départ Nima a
préparé un repas exceptionnel. Il a confectionné un dal bhat au
poulet. C'est pour cet achat que Boussal et Harry étaient partis en éclaireurs.
Le repas se termine avec un grand gâteau sur lequel il est écrit
"see you again". Boussal le découpe avec un énorme couteau
et nous dispose chaque part dans une assiette avec une petite serviette
en papier. Je suis tout surpris de cette attention. Quant à mes
compagnons ils sont étonnés qu'on puisse réaliser de telles choses
avec aussi peu de moyens.
A
la pensée que je vais quitter le groupe, un brin de nostalgie s'empare
de moi. Alors que tout le monde s'inquiète pour la suite de mon
aventure, j'ai le plus grand mal à trouver les mots qui pourraient
exprimer le plaisir que j'ai eu à vivre ces quelques jours passés
ensemble et mes souhaits pour que la fin de leur séjour soit remplie de
découvertes nouvelles. Il est 20 h 30 lorsque nous nous retirons tous
dans nos tentes.
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