Accueil
Qui suis-je?
Ma généalogie
Mon environnement
Mes voyages
Mon Portfolio
Dernières nouvelles
Mes liens

 

Boite aux lettres

 

 

 

Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Au dessus de 3000 m

page précédente
page suivante
 Ghap, le 31 octobre.

 

           Au petit jour je sors et trouve les porteurs autour du feu qu'ils viennent de raviver. Il dégage une importante fumée. A force de jeter de grandes brassées des tiges de maïs, le champ, la veille encore hirsute, est maintenant totalement nettoyé. Des nuages noirs ont envahi le ciel. Mon T-shirt est presque aussi trempé que lorsque je l'ai posé. Je l'enfouis dans un sac plastique, prêt à le ressortir au premier rayon de soleil.

 

            A 7 h 30 c'est le départ. Nous traversons une véritable forêt vierge. Les arbres sont gigantesques et la végétation luxuriante. Une multitude de fleurs colorient le sous bois. Sur des passerelles en bois, nous traversons de nombreux torrents. Ils dévalent les vallons en rugissant. Un peu partout Harry nous signale la présence de singes dans les arbres. Ceux-là ont une longue queue. Maintenant nous marchons en direction de l'est. Nous sommes derrière la chaîne du Manaslu. La frontière avec le Tibet est à moins de 5 km.

 

            A 9 h 30 nous nous arrêtons devant une lodge propre et vraisemblablement récente. Il y a deux dortoirs et  une pièce avec une petite exposition sur la faune locale. Devant la boutique, je remarque un important métier à tisser. L'ouvrage a du être provisoirement abandonné. Sur les côtés il y a encore les bobinots de fils aux couleurs vives. Je demande s'il est possible de boire un thé, mais il n'y a que des sodas. Thierry sort ses fruits secs et nous en distribue. Nous sommes au pied du Shringi Himal. Devant nous une langue glacière est suspendue au sommet d'un vallon.

 

            Nous traversons les ruelles de Ghap. Je suis attiré par une maison avec une très belle terrasse en surplomb de la rue. Je m'arrête pensant que c'est une lodge. Sapagain enjambe les escaliers et m'invite à le suivre. A notre arrivée un homme se dresse et nous fait le salut militaire dans toutes les règles de l'art. Je n'ai pas remarqué que c’est le check post. Le lieu est inhabituel avec de nombreux arbres fruitiers autour. Derrière, un soldat termine un dal bhat, un autre tricote. Avant même de consulter nos permis, l'agent qui nous a salués, présente plusieurs documents à Sapagain qui se plonge dans leur lecture. Pendant que Thierry enregistre notre passage et fait tamponner nos permis, Sapagain continue à discuter.

 

            En repartant, Sapagain nous explique que ces policiers sont confrontés à deux règlements contradictoires dont ils ne savent lequel faire respecter. Le problème semble important et il devra faire un rapport à sa hiérarchie. Nous poursuivons notre route. Le ciel est toujours aussi couvert. La vallée est toujours aussi étroite. Comme nous ne cessons de monter, nous nous rapprochons des sommets. Nous avons dépassé les 3000 m et malgré l'hostilité géographique nous traversons de nombreux villages. Les occasions de trouver des paysans en pleine fenaison se multiplient. Dans les champs, le foin est rassemblé par meules ou par fagots, comme on pouvait le voir dans nos campagne un demi-siècle plus tôt.

 

            Les chortens et les murs à "mani" se multiplient, parfois simple tas de pierres, parfois réelles oeuvres d'art. Nous pénétrons au coeur d'une vallée profondément bouddhiste. A 11 h 30 nous arrivons à Lagaon. Au fond de la vallée les champs clos par des murets de pierres se sont multipliés. Au centre quelques maisons, l'une d'elle, plus haute que les autres, est surmontée d'un pic brillant. C'est sûrement le monastère. Nous pénétrons dans le village. Malgré le délabrement des lieux, un fénestron est plus travaillé que les autres. Un porche s'ouvre sur une cour. Thierry curieux entre pendant que Claudine et Marie-Pierre se disputent le meilleur emplacement pour prendre une photo. Un cheval est attaché à une poutre. Sur une terrasse, un lama fait de la couture. Pas vraiment surpris il nous sourit en réponse à nos "Namasté".

 

            Nos cuisiniers s'installent à la sortie du village. Quelques gouttes de pluies commencent à tomber. En attendant que le repas soit prêt, je demande l'autorisation d'aller visiter l'autre monastère. Il est un peu plus haut à l'écart du village. Je remonte une draille et contourne quelques champs pour l'atteindre. Il est encore plus délabré, mais maints détails montrent qu'il a dû être très beau. Il semble à l'abandon. Je rejoins le groupe. Les quelques gouttes de pluies tombées n'ont été qu'une fausse alerte.

 

            Du camp nous avons une superbe vue sur les 7871 m du Ngadi Himal dont un glacier descend droit sur nous. Il ne fait pas très chaud. En attendant que nous cuisiniers terminent leur vaisselle, nous faisons les cents pas. Des colporteurs passent. Notre présence est l'occasion d'une halte curieuse. Quelques femmes ont aussi trouvé l'occasion de se distraire en rodant autour de notre groupe. Elles sont venues tout en filant leur quenouille. Je m'étonne que cette vallée éloignée de tout soit aussi vivante.

 

            En partant nous passons devant un minuscule monastère. La porte est entrouverte. A l'intérieur un immense moulin à prière. C'est le premier que nous rencontrons. Boussal se fait un plaisir de nous le faire tourner. A chaque tour, une petite clochette tinte. Nous longeons de plus en plus de champs. Nous sommes en pleine saison de la fenaison et hommes et femmes s'activent. A l'approche d'un village un magnifique chorten barre la route et forme une sorte d'arc de triomphe. L'intérieur de l'arche est ornée de splendides tankas[1].

 

            A 15 h nous changeons de vallée pour nous engager un peu plus au nord. Harry nous a attendus devant une barrière qui barre la route. A côté quelques bûcherons sont en plein travail. Je suis en tête avec Bernard. Nous enjambons la barrière, traversons un petit torrent que nous longeons en remontant une forêt boueuse. Le sol très humide, la présence de nombreux buffles, la luminosité qui commence à faiblir avec l'heure tardive et les arbres qui nous entourent, font que je ne sais si je marche dans de la boue ou dans du lisier. Je ménage mes pas de peur de glisser. J'ai l'impression que le col n'est plus très loin, mais l'ascension n'en finit pas. La forêt est splendide. Mes amis "écolos" seraient malheureux de voir le travail des bûcherons locaux. Un grand nombre d'arbres sont déchiquetés à la base, d'autres semblent avoir été déchirés dans le sens de la longueur.

 

            Enfin nous atteignons le col. Nous sommes à la limite des nuages. Un groupe d'australiens attend. Arrivés la veille, ils ont fait une halte d'acclimatation à l'altitude et quelques instants plus tôt, ils ont pu jouir d’un magnifique panorama sur les sommets enneigés. La nuit n'est pas loin de tomber. A la vitesse à laquelle nous sommes montés, le reste du groupe est certainement loin derrière. Harry nous propose de nous avancer pour trouver un lieu de campement. Nous passons devant des baraquements en bois. Je me demande un temps si ce ne sont pas des lodges. Elles sont éparpillées sur une vaste aire fraîchement défrichée. Ce sont des baraques de bûcherons. Nous hésitons, aucun lieu nous semble convenir. Enfin, une vaste clairière paraît faire l'affaire. Il y a déjà quelques tentes et un groupe d'autrichiens a allumé un grand feu. Il fait humide et froid. Un fort vent souffle et tourbillonne. En attendant, nous nous sommes rassemblés autour du feu. Le bois frais que nous lançons dégage une épaisse fumée et nous tournons au gré du vent pour éviter de nous intoxiquer.

 

            Il est 16 h 45 lorsque les porteurs arrivent. Il fait froid. Nous sommes dans le brouillard. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber. J'apprécie l'orangeade chaude que Nima nous fait servir, mais son effet n'est pas très grand. Nous sommes tous autour du feu à tenter de nous réchauffer. J'ai sorti le T-shirt encore humide de son lavage deux jours plus tôt et le tiens devant moi pour le faire sécher. Sous le rayonnement du feu, il fume. Je le retourne fréquemment pour qu'il ne prenne pas feu.

 

            Il fait nuit, les porteurs montent les tentes. Ils ont eu quelques difficultés à trouver un emplacement sans bouses. Sapagain est complètement éteint. Le froid, la rude montée de la journée et surtout l'altitude, lui ont fait perdre son brio. Originaire du Téraï[2] il m'a avoué que c'était la première fois qu'il montait aussi haut. Tout le monde a sorti les doudounes.

 

            Sous le mess, nous nous serrons les uns contre les autres. Il n'est plus question de ne fermer qu'à moitié la fermeture éclair des portes latérales. Tout le monde veille à la bonne étanchéité de la tente. A 19 h 30 nous regagnons nos tentes. Marie-Pierre m'a prêté un bonnet, le mien et mes gants sont dans le reste de mes affaires. je m'enfouis dans le duvet sans trop me déshabiller. Malgré l'atmosphère ambiante, j'ai le nez sec et besoin de trop d'oxygène pour pouvoir enfouir ma tête dans le sac. Après avoir bataillé un moment, je me mets un mouchoir sur le nez, comme les cow-boys et utilise la méthode qui avait fait ses preuves lors de mon tour des Annapurna.

 

            A 22 h, je n'ai pas encore trouvé le sommeil. Je sors pour pisser. Nous sommes dans un brouillard épais. J'hésite à trop m'éloigner de peur de ne savoir comment revenir et de mettre les pieds dans l'une des nombreuses bouses qui entourent le camp. Nous sommes à plus de 3346 m d'altitude.

 

Samagaon, le 1° novembre

 

            A 5 h 30 je me lève. Il fait encore nuit. Des nuages planent autour du camp. Avec le lever du jour, ils s'élèvent et laissent apparaître quelques coins de ciel bleu. Le paysage environnant nous apparaît peu à peu. Dans la nuit il a plu et la limite pluie neige s'est arrêtée une cinquantaine de mètres au-dessus de nous.

 

            Alors que les porteurs commencent à démonter le camp, un homme mi-mongol mi-tibétain s'est installé au milieu du groupe et dépose sur une petite nappe rouge quelques bibelots: bagues, bracelets, pendentifs... Il a sur la tête un énorme chapeau en peau de yack à laine blanche. Comme le bonnet que m'a prêté Marie-Pierre est le seul couvre-chef dont je dispose, je lui demande s'il vend des chapeaux. Il s'en va et revient avec un autre chapeau tout aussi blanc. Il est grand. Sur ma tête, mes oreilles n'arrivent pas à le retenir. Profond il me descend bien au dessous des yeux. Il me propose de le raccourcir et sort de sa chemise une aiguille et du fil pour le resserrer. Il est énorme et dégage une forte odeur, mais il fait rire tous ceux qui me voient. Claudine veut de me prendre en photo.

 

            A 7 h 30 c'est le départ. Je serais volontiers resté un peu plus. Peu à peu le ciel se dégage et révèle autour de nous un fabuleux panorama. Au sud, face au camp, la face nord du Ngadi Chuli d'où descend le Pungen Glacier. A l'est des sommets frontaliers avec le Tibet sont encore dans les nuages. Ils révèlent déjà des pentes vertigineuses.  Nous remontons une vaste plaine qui nous conduit à Samagaon. En passant devant le groupe d'australiens, je reçois des félicitations pour mon chapeau. Je suis encore plus surpris de déclencher les rires des népalais que nous croisons.

            A l'entrée du village un chorten. Il est enserré dans une vaste cour carrée dont le mur d'enceinte est fait de manis entassés sur toute sa surface. Je n'avais jamais vu une telle disposition, les manis sont généralement disposés en murets plus ou moins longs. Dans les cours des habitations que nous longeons, nous découvrons des familles entières battant leur récolte de céréales. En me voyant passer, tous éclatent de rire et m'interpellent avec des Namasté. Cette population n'a rien à voir avec celle que j'ai rencontrée ailleurs au Népal. Leur faciès comme leur habillement sont ceux des tibétains. Sur un pantalon, il portent un manteau de

bure. Ils portent des chaussons. Je les trouve moins crasseux que ceux que j'ai rencontrés l'an dernier au Khumbu. Ils portent les mêmes coiffures: les hommes ont les cheveux tressés alors que les femmes portent un bonnet ou un bandeau.

 

            A l'autre bout de Samagaon, nous nous arrêtons au monastère. Dans la cour, un jeune lama nous accueille et nous ouvre la porte du temple. Je me déchausse et entre. L'intérieur propre et de bon goût, manifeste un entretien permanent malgré un manque évident de moyens. Au centre de belles statues, sur les côtés quelques instruments de musique pendus et les casiers dans lesquels sont déposés les livres sacrés.

 

            Sapagain a retrouvé sa forme. Depuis ce matin il caracole en tête. A plusieurs reprises il m'a demandé de le photographier devant les sommets les plus impressionnants que nous avons pu voir. Ceux-ci ne manquent pas. De tous côtés autour de nous des glaciers descendent. Même près de l'Everest, je n'ai pas eu ce sentiment d'approcher d'aussi près les neiges éternelles et nous ne sommes qu'à 3500 m. Nous avons quitté depuis un moment la grande forêt. Ici il n'y a plus que de petits arbustes, des cailloux et des prairies.

 

            Le sentier n'est pas réellement tracé. Le groupe en profite pour s'étaler. Un moment j'ai marché avec Bernard. Maintenant je suis en tête avec Sapagain. Nous traversons la Buri Gandaki et attaquons la montée vers Samdo situé sur une plate-forme suspendue une centaine de mètres au-dessus. Des népalais guident des buffles portant des madriers. En arrivant au sommet de la côte, j'entends deux français s'interpeller. Apparemment je viens de rattraper les retardataires du groupe. Ce sont des personnes âgées toutes heureuses d'être arrivées là.

 

            Avec Sapagain nous arrivons les premiers. Il est 11 h 30. Sapagain me demande de le photographier devant le chorten à l'entrée de la ville. Il reste au sol des traces de la neige tombée la nuit. Nous nous arrêtons devant le check post. A l'intérieur, un poste de radio déverse son bla-bla quotidien. Sapagain s'informe des dernières nouvelles. En attendant le reste du groupe, il se fait prêter une glace et entreprend de se raser. Le ciel ne s'est pas totalement dégagé. Il ne fait pas très chaud. Ce terre-plein est soumis à un vent frisquet. Porteurs et cuisiniers tardent à arriver. Lorsqu’il est là, Boussal s'étonne du temps que nous avons mis. Il prévoit habituellement 6 heures.

 

            Le village est à flanc de coteau au départ d'une vallée donnant sur le Tibet. L'équipe de la cuisine arrive la première. Boussal et Harry les installent au nord-ouest du village dans un champ en contrebas. Là nous sommes à l'abri du vent. De nombreux groupes sont déjà en place. Près de nous, bien aligné, le groupe des français étale un ensemble de tentes bleues. D'autres groupes, notamment des japonais, se sont installés plus près du village. Harry ne tarde pas à installer la bâche bleue pour notre repas. Nous choisissons de nous mettre au soleil le long d'un mur. Il ne fait pas chaud et nous apprécions de boire un thé. Les filles sont serrées les unes contre les autres et personne n'a l'idée d'ôter son anorak. Quelques flocons de neige tombent pendant le repas.

 

            Thierry s'est promis d'aller photographier un yack. En montant la côte avec un chargement de poutres, il s'est cassé une patte et a été abattu. Thierry pense qu'il sera dépecé sur place et qu'il y aura de belles prises de vue en perspective. Les tentes ont été montées. J’installe mes affaires, me mets en tongues et pars visiter le village. Nous sommes à 3900 m d'altitude. Je remonte péniblement vers le terre-plein de l'entrée du village. Devant le chorten un yack a été attaché. Celui-là est bien vivant et il n'y a aucune agitation autour. Je prends la direction du village. Un peu partout des mats laissent flotter au vent des drapeaux à prières. Les maisons semblent être réduites au minimum vital, mais toutes ont une petite cour. En m'intéressant à une des premières que je trouve, je m'aperçois qu'il y a une boutique. Je m'avance. Immédiatement un vieil homme à lunettes épaisses s'approche. Il y a là un petit assortiment de l'artisanat népalais pour les touristes et quelques produits de la vie courante, mais rien de très nouveau.

 

            Je m'enfonce dans la rue principale en évitant les flaques boueuses et en laissant la priorité aux buffles et yacks que je croise. Je rencontre Nima qui vient d'acheter un poulet et des pommes de terre. En dessous, un groupe de japonais monte son camp. Les femmes que je rencontre éclatent de rire en voyant mon chapeau. Certaines semblent même effrayées. Harry qui accompagne Nima, m'explique qu'elles trouvent que je ressemble au yéti. Dans plusieurs cours on bat les céréales récoltées, dans d'autres on peigne les tiges pour séparer les grains.

 

          Je retrouve Thierry. Il est déçu. Le yack tué a été emporté avant qu'il n’arrive. Je monte au dessus de Samdo vers le monastère qui domine le village. Il est fermé. J'admire un moment le paysage et décide de redescendre. Dans la grande rue je rencontre Catherine, puis Marie-Pierre et Marie-Laure. Je les laisse à leur découverte et rentre. Il tombe toujours un fin grésil.

      

            Au camp Thierry m'apprend qu'un hélicoptère a été demandé pour évacuer un des français du groupe d'à côté qui aurait un début d'oedème. Je m'enferme dans la tente et m'enfonce dans mon duvet en attendant le repas. A 18 h lorsqu'on vient me chercher, le sol est déjà recouvert de 3 cm de neige. Je me rends en tongues sous le mess. Le vent est tombé et le froid se fait moins sentir. Nima a encore fait des exploits. Il nous a préparé des mo-mos et des frites. La vue de mes pieds nus frigorifie Marie-Pierre qui n'en avait pas besoin. Claudine s'inquiète de savoir si elle doit prendre de l'aspirine et des somnifères. Les troubles dus à l'altitude commencent à se faire sentir et inquiètent les esprits. Thierry reprend la litanie des conseils qu'il a déjà donnés et nous met en garde contre la prise des médicaments trop tôt.

 

            Je commence à être habitué aux effets de l'altitude. Je n'ai pas le moindre mal de tête, le moindre trouble digestif. Je n'ai aucun mal pour dormir, mais je sais qu'il ne doit pas en être de même pour mes compagnons. Je me souviens de mes expériences précédentes et de mes inquiétudes. Maintenant je sais que tout cela passe avec le temps et surtout dès que l'on redescend. Je sais aussi que malgré leurs craintes, tous mes amis sont en bonne forme.

 

            Comme nos inquiétudes ne sont pas à leur comble, une rumeur circule qu'il n'y a que très peu de place à Larkya Bazar où nous devons faire étape demain. Boussal a donc décidé d'envoyer Harry en éclaireur. Il partira à 5 h pour être dans les premiers sur place. J'ai le sentiment qu'une inutile compétition s'installe. On verra demain ce qu'il en sera! Pour se remonter le moral, nous décidons de faire étalage de la chanson française à Boussal et Sapagain. Mais là où j'aurais chanté Brassens, Bécaud, Lama ou Marie Laforêt, autre génération oblige, mes compagnons chantent Bruel et Duteil... . A 19 h 30 Nima et les porteurs nous pressent d’aller nous coucher. Ce sont eux qui dorment dans le mess et ils aimeraient bien se mettre au chaud plutôt que de nous entendre roucouler.

 

            Une fine pellicule de neige s'est accrochée sur les toiles de tente. Pour éviter qu'elle s'accumule pendant la nuit, je bats la toile pour la faire tomber. Cette neige devrait nous éviter d'avoir trop froid. Je me déshabille modérément pour m'enfiler dans le duvet et, en prévision du lendemain, je glisse dans mon sac de couchage une épaisseur de vêtement supplémentaire. A 22 h, je sors pour pisser. L'épaisseur du manteau neigeux est passé à 10 cm. Il fait une belle nuit étoilée.

 

Samdo, le 2 novembre

 

 

          Tout m'incite à prolonger ma nuit dans la douce chaleur de mon duvet. Mais comme tout lève-tôt, à peine réveillé, je ne tiens plus. J'ai besoin de savoir ce qui se passe dehors. J'ai la gorge sèche. Je tends la main vers ma bouteille d'eau. Un gros glaçon flotte dedans. Comme je veux mettre un tricot de peau à manches longues supplémentaire, je décide de me déshabiller et de me rhabiller à l'intérieur du sac de couchage. La gymnastique s'avère sportive mais possible.

 

            Je sors en tongues pour éviter de me chausser. Dehors il fait très beau. Le manteau neigeux n'a pas évolué depuis ma dernière sortie. La neige n'est pas mouillante et je peux aller m'isoler sans difficultés dans les toilettes. La luminosité est déjà intense alors que les premiers rayons du soleil commencent juste à éclairer les cimes.

 

            Au retour je range mes affaires et prépare mon sac. Une fois prêt, j'enfile mes chaussures. Elles ont passé la nuit entre la tente et le double toit. Elles ne sont pas vraiment froides. Sur les toiles de tente, la neige s'est transformée en glace et raidit la toile.

 

            Nous nous retrouvons tous sous le mess pour le petit déjeuner. Chacun a une anecdote à raconter sur sa nuit. C'est l'occasion de vérifier si on a bien vécu la situation comme les autres et si on a fait les bons choix pour s'habiller. Il fait un temps magnifique et le paysage a pris un visage nouveau qui le rend très beau. Au sud les 7871 m du Ngadi Chuli sont sous le feu des premiers rayons du soleil. A l'est, les 6338 m du Pang Phuchi, à la frontière du Tibet, laissent couler en pente douce un flot de glace sur Samdo. Au nord, la Buri Gandaki s'enfonce dans une petite enclave du Tibet.

 

      Je suis littéralement émerveillé et pendant que Boussal négocie le prix de notre séjour avec le propriétaire des lieux. Je pars faire quelques photos du village et de ce merveilleux panorama. Jamais au cours de mes précédents voyages je n'ai été dans une telle ambiance.

       

            A 8 h 15, tout le monde est prêt pour le départ. Thierry nous fait ses recommandations: "Tout le monde est en bonne forme. Toutes les chances sont de notre côté pour que nous puissions passer le col demain. Nous allons monter lentement pour mettre tous les atouts de notre côté. Il n'y a aucune raison que nous ne réussissions pas. Anne-Marie marchera derrière moi. Catherine fermera la marche." Notre groupe s'ébranle lentement. Nous marchons en file indienne. Très vite, j'ai trop chaud. Je quitte mon K-Way. Pendant son rangement, les porteurs passent devant nous. La plupart sont encore en tongues à plus de 4000 m d'altitude.

 

            A 9 h 30 le battement des pales d'un hélicoptère résonne au fond de la vallée. Nous le voyons monter puis se poser à côté du check post de Samdo. Vingt minutes plus tard, il redécolle emportant avec lui le français atteint par le mal des montagnes.

 

            Peu après notre départ, nous avons abandonné la vallée de la Buri Gandaki pour prendre la direction de l'ouest et monter vers le col de Larkya. Avec le lever du jour la neige a déja bien fondu. Elle ne couvre plus le sentier et ne représente plus qu'une fine couche autour de nous. Sur les faces les plus exposées au soleil, elle a totalement disparu.

 

            Le sentier monte lentement sur le versant nord de la vallée. Le paysage est fabuleux. Nous sommes non seulement entourés de sommets recouverts de neiges éternelles mais, en plus, de tous côtés ces sommets déversent vers nous d'impressionnantes langues glaciaires. Sur notre gauche, en dessous de nous, un glacier s'écoule entre ses deux moraines latérales. Il descend d'une vallée que nous atteignons à 11 h 30. Boussal nous annonce qu'au fond c'est le Manaslu. Le voici enfin ce 8° sommet de la planète que nous contournons depuis une semaine. Il nous apparaît maintenant au fond de cette vallée comme un véritable pachyderme entourés de gardes du corps impressionnants. La petite pointe qui marque les 8 163 m de son sommet est nimbée d'un petit halo nuageux. De là un flot incommensurable de glace coule vers nous. J'essaye d'imaginer le parcours qu'il faudrait accomplir pour l'atteindre. Ce sont des jours de marche et plusieurs fronts de séracs gigantesques qu'il faudrait franchir.

 

            Nous nous sommes arrêtés émerveillés. J'ai le sentiment d'avoir atteint le but de ce voyage. J'épuise les quelques photos qui me restent et demande au groupe de se rassembler pour la photo de famille. Il y a peu de chance qu'il y ait meilleur lieu pour la prendre. Tous les appareils de photos sont en batterie. Tour à tour nous photographions le groupe. Thierry qui est sponsorisé par je ne sais quelle marque, prend la pause et se fait photographier. J'arrive à le convaincre qu'il devrait utiliser le flash car il est en contre-jour.

 

            Je resterais volontiers pour admirer un tel spectacle, mais nous sommes attendus. Nous reprenons notre lente progression. Tout d'un coup, un craquement! De l'autre côté de la vallée, une avalanche part soulevant un nuage de neige dévalant la face rocheuse. J'ai le temps de sortir mon appareil photo pour immortaliser l’événement.

 

            A 12 h 15 nous approchons Larkya Bazar. La vallée est assez large. Autour d'un bâtiment quelques tentes sont déjà montées. Il y a de

la place pour tout le monde et je ne comprends pas les inquiétudes nées de la rumeur de la veille. Harry nous attend. A son arrivée, il a trouvé 20 cm de neige. Maintenant il n'y en a plus. Il a décidé de nous installer de l'autre côté de la rivière, assez loin des autres groupes en bordure d'une moraine. La traversée du torrent n'est pas évidente car il coule abondamment. Il nous indique un passage et nous le traversons en faisant de l'équilibre sur quelques gros galets.

 

            Nima nous accueille en nous proposant un citron chaud. Il fait bon. La bâche bleue est sortie et en attendant que les tentes soient montées, il nous propose de passer à table. Riz au thon, pommes de terre et crèmes de gruyère sont inscrites au menu.

     

       Une fois mes affaires rangées dans la tente, je décide d'aller visiter les environs pendant que mes compagnons se reposent des efforts de la montée. Je monte sur la crête de la moraine qui longe le camp et la remonte d'un bon pas jusqu'à atteindre un ressaut. Je marche sur un sol pentu et constitué de gros galets pris dans une terre grise, très fine et ravinée par les eaux de ruissellement. Ma progression n'est pas facile sur ce terrain instable où je suis parfois contraint de m'aider des mains dans les passages les plus raides. De là j'ai un intéressant panorama. A l'est la vallée que nous venons de monter avec au fond les sommets du Pang Phuchi qui dominent Samdo. A l'ouest il me semble voir le col de Larkya marqué par un glacier descendant du Tibet, vraisemblablement du Chéo Himal (6812 m). Côté sud, c'est la grisaille du glacier descendant du col et de l'autre côté les parois rocheuses et enneigées des sommets qui encerclent le Manaslu. Jamais depuis que je parcours le Népal, je n'ai été dans un tel environnement.

 

            Je n'ose redescendre par la même voie tant elle est raide. C'est pour moi l'occasion d'aller voir du côté des autres campements. Je cherche quelques langues morainiques pour me permettre de gagner la rive nord de la vallée. Je traverse un vallon et remonte sur le chemin. Je passe près du bâtiment que mes cartes et guides indiquaient comme un refuge et ne trouve qu'une minuscule cabane de pierre fumant de tous les côtés. Je m'attendais à trouver au moins une boutique, mais il n'y a rien. Je passe sans m'arrêter et descends droit sur le camp. Arrivé au bord du torrent je cherche un passage. Il est beaucoup plus large que je ne le pensais. Je le longe et me retrouve très en dessous du camp lorsque enfin je peux traverser.

 

            Dans la tente je retrouve Bernard se reposant. Il est 14 h 30. Je m'enfonce dans mon duvet pour une petite sieste. Il n'y a pas grand chose d'autre à faire. Pendant ma promenade, Bernard a dû se reposer. Pour ma part je ne suis pas réellement fatigué. Nous discutons de tout et de rien: de ses origines landaises, de sa venue à Paris, de son travail à Bercy, des randonnées qu'il a faites. J'apprends ainsi qu'il a déjà participé à des marches Audax. Je lui parle de ma passion pour les Alpes du Sud, des randos que j'ai faites dans les Pyrénées et de mes précédents voyages au Népal.

 

            A 17 h on nous appelle pour le thé. Peu après mon retour, Thierry est allé en éclaireur en direction du col Larkya. Comme moi, il est allé jusqu'au ressaut. Il a aussi poursuivi le sentier un peu plus loin jusqu'à un lac. Il rassure tout le monde. Le col n'est plus très loin. L'un et l'autre nous sommes étonnés que Boussal parle de 5 h de montée. Une certaine anxiété règne au sein du groupe. Je connais ce sentiment qui naît à l'approche d'un grand col. Thierry s'efforce de rassurer tout le monde. Anne-Marie fait remarquer qu'avec Bernard, nous avons été très bavards. Venant d'elle qui n'a pas sa langue dans sa poche, la remarque m'amuse beaucoup. C'est bien la première fois qu'on me dit une telle chose, mon excessive discrétion étant plus couramment le reproche qui m'est fait.

 

            Nous avons à peine le temps de regagner nos tentes que Catherine nous rappelle pour le repas du soir. Il est 18 h. En une demi heure, tout est avalé et Boussal nous incite à aller nous coucher car demain nous devons nous lever à 3 h. Dehors les quelques nuages de la journée ont disparu, le ciel est étoilé et un beau croissant de lune donne un ton féerique à la vallée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Larkya, le 3 novembre

 

            A 3 h 15 Harry ouvre la fermeture "Eclair" de la tente. Baboul est avec lui la bouilloire de thé en main: "Morning Sir". Dehors Thierry rameute ses troupes: "Debout tout le monde". J'ai peine à quitter la moiteur de mon duvet. Je me glisse jusqu'à l'entrée de la tente pour prendre la tasse de thé qu'on me tend. Pour un fois j'aurais volontiers dormi plus longtemps. Dans la nuit noire commence un grouillement feutré.

 

            Cette nuit, quand je suis sorti la lune éclairait les sommets enneigés et révélait un fabuleux panorama. Maintenant, sans lampe frontale, impossible de voir. Lentement je m'habille et range mes affaires. Quand je termine, tout le monde est prêt. Pas totalement réveillés, inquiets des difficultés qui nous attendent, emmitouflés dans nos doudounes, nous piétinons entre les tentes en attendant le départ. Par peur de rompre avec la quiétude de la nuit ou faute de l'avoir réellement terminée, les uns et les autres ne s'expriment que par des murmures. Pour une fois les porteurs ne se sont pas précipités pour démonter les tentes.

 

            A 4 h 15, Thierry donne le signal du départ. Nos pas sont mal assurés. Le terrain est parsemé de galets ou de mottes de terre dans lesquels nous butons. En approchant du torrent nous découvrons des rochers recouverts de glace. Thierry hésite. Il cherche un passage pour traverser ce cours d'eau. Il s'est naturellement dirigé vers l'amont alors que le seul passage que j'ai trouvé hier était en aval. Il nous propose de prendre appui sur un rocher verglacé et de rebondir sur un autre affleurant l'eau pour atterrir sur l'autre rive. Après Thierry, Anne-Marie passe la première. Les autres suivent sans problème. Nous enjambons encore d'autres bras. Maintenant nous sommes sur le sentier. Devant nous d'autres groupes sont déjà en marche et nous apercevons les alignements de leurs lampes scintillant au loin.

 

            A 5 h le ciel commence à s'éclaircir. Nous marchons si lentement que je dois concentrer toute mon attention pour ne pas buter dans les pieds de Marie-Pierre qui est devant moi. Thierry nous montre le petit lac où il s'est arrêté hier. Il est dominé au sud par un extraordinaire sommet aux pentes enneigées. Le col ne devrait plus être très loin, pourtant nous n'y sommes pas encore. Nous marchons sur un sol morainique. Nos chaussures sont grises de la poussière que nos pas soulèvent.

 

            Descendant du col, conduit par un guide, un cheval porte une femme emmitouflée dans une grosse doudoune. Elle a dû avoir le mal des montagnes. Alors qu'elle est passée devant nous, Thierry lui court après, fait arrêter le cheval et l'examine. Un instant plus tard il nous rejoint. Il ne pense pas que son état soit grave. Elle est un peu gonflée, mais l'oedème est encore bénin. Une journée de repos à Larkya Bazar suffira pour la remettre sur pied.

 

            Sur une grande paroi presque verticale, une avalanche se déclenche. Nous nous arrêtons un instant pour voir ce nuage de neige dévaler la pente. Un peu plus loin c'est sur l'autre versant de la vallée qu'une autre part. Il fait beau. Nous atteignons ce que je crois être le col. Les porteurs sont passés devant nous. Nous avons été surpris de voir l'un d'eux passer en tongues. Harry nous rejoint. Il nous apprend qu'un porteur a mis les pieds dans l'eau en traversant le torrent. Nous descendons sur une vaste aire plane que nous traversons. Elle est couverte de sable fin, vraisemblablement un ancien lac. A la pensée de marcher en terrain plat je me réjouis. Mon optimisme n'est que de courte durée. Sur ce sable nos pas sont pesants et il faut rapidement reprendre l'ascension. En haut, un autre col avec de multiples cairns (en réalité ce sont des chortens) et plusieurs personnes. C'est Larkya Bhanjyang. Il est 9 h 30 nous sommes à 5 213 m d'altitude.

 

            Le col est une arête vers laquelle convergent plusieurs glaciers, côté sud, ceux descendant du massif du Manaslu. Côté nord il y a un sommet plus modeste déversant deux glaciers. Ce sont ceux que j'ai aperçus hier. L'endroit est assez chaotique. Je cale mon sac contre un rocher et j'en extrais une des Kata[3] acheté l'an dernier à Pangboche. Je m’étais promis d'en accrocher une ici et une autre au sommet de Pisang Peak. Marie-Pierre me propose de me photographier devant le chorten. Je demande à Harry de poser avec moi. A peine prise, j'entends le moteur de l'appareil rembobiner la pellicule. Je viens de prendre ma dernière photo. Dommage, il y aurait tant à faire ici!

 

            Il règne autour de nous une extraordinaire ambiance de haute montagne. Harry et Thierry ont tiré de leurs sacs quelques gourmandises à grignoter. Ils nous les distribuent. Tour à tour, mes compagnons posent pour la postérité. Je sens Catherine totalement subjuguée par tout ce qu'elle voit. Comme quelques uns de mes compagnons, j'aimerais bien aller voir de plus près ces glaciers et tenter de les remonter. Thierry affirme que ce serait faisable à skis. Ces pentes me semblent bien vertigineuses.

 

            Il fait froid mais tout ébloui par ce site superbe, personne n'est pressé de partir. Harry a été de toutes les photos. Il commence maintenant à s'impatienter. Il est presque 10 h lorsque Boussal nous incite à entreprendre la descente. Nous traversons le glacier pour atteindre sa moraine latérale sud. C'est sur cette arête que nous commençons une interminable descente. Le sol est glissant et la pente très raide. Je veille à caler mes pieds sur les quelques galets ou mottes de terre qui me paraissent les plus stables. Les genoux en prennent un coup. Plusieurs fois le sol se dérobe sous mes pieds et je me rattrape comme je peux. De temps en temps nous nous arrêtons pour reprendre le souffle et regarder le panorama. Si le glacier n'est que grisaille, l'horizon n'est que sommets vertigineux. Au nord il y a les 7125 m de l'Himlun Himal avec comme proches voisins le Nemjung et ses 7140 m, le Gyajikang et ses 7038 m. A l'ouest les 6701 m du Kang Guru avec en arrière plan les Annapurnas 2 et 4. Maintenant, plein sud, nous apparaissent les 6 535 m du Phunghi, un sommet à l'est du Manaslu.

 

            Peu à peu, le fond de la vallée nous apparaît. La grisaille du glacier cède sa place à un espace herbeux. Il y a même un bâtiment et un rectangle bleu qui nous intrigue. D'ici on pourrait croire à une piscine, à moins que ce soit une serre. Les spéculations vont bon train sur cette manifestation de notre retour en terre civilisée.

 

            Nous atteignons le fond de la vallée. Nous sommes heureux d'en avoir fini avec cette descente infernale. Le sol est plus souple mais des blocs rocheux nous forcent à slalomer. Nous ne pouvons pas de marcher de front.  Nous voici au pied de l'objet de nos interrogations. Il s'agit d'un bâtiment dont la toiture a été remplacée par une bâche plastique. Nous nous retrouvons parmi une vingtaine de trekkeurs se reposant de la longue descente. Nous nous arrêtons nous aussi. Chacun s'étale sur un rocher pour exposer le plus de surface au soleil et mettre un terme au froid ressenti pendant le passage du col.

 

            Maintenant nous savons que les souvenirs sont derrières nous et je commence à me remémorer les paysages fabuleux que je viens de traverser. Thierry est content. Nous avons tous franchi Larkya sans difficulté et le groupe pourra profiter d'une journée gagnée pour visiter Katmandou. Quant à moi, je serai à l'heure pour retrouver le guide de haute montagne à Dharapani.

 

            A 12 h 30 Boussal nous presse de repartir. J'espérais en avoir fini avec les chemins chaotiques, mais nous ne cessons de tourner et slalomer entre les rochers. Je ne sais par quel hasard, plus nous avançons, plus il y a du monde. C'est à se demander si tous ont passé le col. Nous marchons d'un bon pas. Sapagain caracole en tête. Il s'était fait discret ces derniers temps. Maintenant qu'il est monté à 5200 m d'altitude, il a retrouvé sa verve.  Il m'explique qu'il aimerait bien être envoyé comme soldat des Nations Unies en Yougoslavie.

 

            Enfin à 14 h 15, une vaste tourbière nous apparaît. Il y a là plusieurs bâtiments couverts de bâches bleues et déjà quelques tentes. J'ai le sentiment de revenir à la civilisation en découvrant devant chaque maison une petite table de bois plantée dans le sol avec dessus trois bouteilles de soda et un bouquet de fleurs (artificielles). C'est évident: ici on attend le touriste et tout est fait pour l'accueillir.

 

            Nos cuisiniers sont déjà en place et nous attendent. Les bouilloires d'eau, de thé et de lait chaud, sont prêtes. Des biscuits nous sont offerts. Malheureusement pour nous, il a dû y avoir une erreur à l'achat. Ce sont des biscuits salés. L'assortiment n'est pas du meilleur goût.

 

            En défaisant mes bagages, je m'aperçois que ma bouteille d'eau s'est percée. Il ne reste qu'un fond d'eau. Mes affaires n'ont pas été mouillées. Je dois pouvoir me réapprovisionner et peut-être trouver une pellicule photo. Je pars faire le tour des maisons. Eparpillées sur ce vaste terre-plein, ce sont tout juste des abris faits de trois murs, une face totalement ouverte sur l'extérieur. Au fond, quelques étagères de sodas et de bières, mais ni eau ni photos. Un feu de bois maintient un peu de chaleur, mais laisse échapper une fumée qui ne m'incite pas à m'approcher davantage. Je reviens bredouille.

 

            Plusieurs groupes se sont installés. Ce n'est pas la place qui manque. Je sens les groupes plus détendus. L'ambiance est celle d'une fin de trek. Ce matin Boussal a acheté un tambourin. Il semble qu'avec Harry, Nima et les autres, soient décidés à faire la fête. Harry me propose du chhang. Bien que ce soit une bière, il n'y a aucune ressemblance avec une "pression". Je ne comprends pas immédiatement ce qu'est ce liquide jaune, transparent et un peu trouble. Thierry vient d'en avaler une goulée. Comme je demande ce que c'est, Harry me répond "vine". Je me laisse tenter. Le goût n'a rien d'extraordinaire. Il ne semble pas que ce soit très alcoolisé.

 

            A la fin du repas, Boussal sort son tambourin et nous incite à chanter. Il fait bon, mais les douze heures de marche de la journée m'inclinent plutôt à aller me reposer. Je m'esquive. Confortablement installé dans mon duvet, tout en revivant les événements de la journée, j'entends mes compagnons chanter. Je reconnais les quelques chants népalais que je connais. Vers 22 h l'ambiance tombe un peu. Bernard rentre à son tour. J'ai dû dormir un moment, mais maintenant les chants m’empêchent de trouver le sommeil. D'autres groupes ont pris le relais et ne s'arrêtent qu'à deux heures du matin.

 

4 novembre,

 

            En pointant le nez dehors, je m'aperçois que tout est givré. Devant la tente les bouilloires du "Morning tea" ont laissé leurs trois marques rondes sur le sol. Pour nos guides la nuit a dû être courte. Vers les quatre heures du matin je les ai entendus rentrer. La rumeur dit que Harry aurait dormi entre le mess et la tente de la cuisine. Si c'est vrai, il n'en arbore pas moins son sympathique sourire, mais je me méfie de la rumeur. La gentillesse d'Harry est telle qu'on lui fait volontiers porter des responsabilités auxquelles il est étranger.

 

            Ce matin le campement s'éveille en douceur, personne n'est pressé. Je profite de ce temps libre pour grimper sur le replat surmontant le camp et découvre qu'il s'agit d'une moraine latérale. Sapagain m'a suivi. Il n'y a là que le chaos habituel des moraines. C'est aussi l'endroit que beaucoup ont choisi pour venir assouvir leurs besoins naturels.

 

            Tout le monde est prêt, nous n'attendons plus que le signal du départ. Pressé d'en finir avec la marche en file indienne, nous partons en groupe en nous racontant les péripéties supposées de la soirée. Deux jeunes filles nous courent après et crient "Boussal, Boussal..." en tendant un cahier. C'est le traditionnel livre des dons pour le programme de développement local. Elles sont si mignonnes et arborent un sourire si sympathique qu'on ne peut se dérober à leur requête. Quant à savoir ce qui s'est passé entre Boussal et elles cette nuit, cela restera un mystère!

 

            La pente douce du chemin ne dure guère. La moraine nous barre la route. Le sentier devient raide et tortueux. Seul les rayons du soleil illuminant la crête nous donnent du courage. En haut nous redescendons pour traverser le glacier et remonter sur l'autre berge. Quelques français, tout essoufflés, font une pause pour se regrouper. C'est le groupe rencontré à Samdo. J'apprends qu'ils sont chirurgiens à la retraite et tout fiers d'avoir passé le col après une longue halte d'acclimatation. Trois d'entre eux ont du louer des chevaux pour passer le col.

 

            Notre équipe est toute heureuse de pouvoir les doubler sans forcer. Je suis particulièrement en forme, bien reposé de la marche de la veille. Maintenant que nous sommes au soleil il fait chaud. Comme nous descendons, je sais que je peux enlever une couche de vêtement sans prendre de risques.

 

            Je caracole en tête avec Bernard et de temps à autre nous attendons le reste du groupe. Nous traversons une forêt luxuriante. Au fond de la vallée, un torrent bouillonne. C'est la Dudh Khola, ce qui signifie "la rivière de lait". Thierry et Marie-Pierre s'informent sur les achats qu'ils vont pouvoir faire à Katmandou, sur les prix des tapis et les moyens de les rapatrier en France. De mon coté, il faut que je songe à la suite de mon trek, je questionne Boussal. Il me confirme qu'il me donnera un porteur et que Chongba, le guide de haute montagne, doit m'attendre à Dharapani.

 

            Il fait de plus en plus chaud et je profite d'une nouvelle halte pour enlever une autre couche de vêtements. de temps à autre je me retourne pour admirer les hauts sommets d'où nous descendons. Maintenant que nous avons traversé ce col, les paysages nous paraissent encore plus impressionnants. Je regrette de ne plus pouvoir faire de photos. Avec Bernard nous attendons le groupe depuis un moment. Le temps passe et je commence à être inquiet de ne voir personne. Le groupe des chirurgiens passe lui aussi et toujours rien. Enfin Thierry, Catherine et un jeune porteur arrivent. Celui-ci a des difficultés à marcher. La veille c'est lui qui est tombé dans la rivière. C'est lui que nous avons vu passer le col de Larkya les pieds nus. Il a le bout des doigts de pieds gonflés et un début de gelure. Sur le coup il n'a rien dit, mais aujourd'hui il souffre le martyre. Il marche sur les talons, mais ne peut éviter les pierres, les nombreux obstacles. Dans ces chemins pentus toute la surface du pied n'est pas de trop pour assurer son équilibre.

 

            Thierry lui a donné de l'aspirine et négocie avec Boussal les dispositions à prendre. Boussal l'écoute gentiment, mais ne semble pas s'affoler. Sapagain m'explique que lorsqu'une gelure s'aggrave il faut couper les doigts. Nous nous arrêtons devant une lodge où un cheval attend. Thierry en profite pour faire une piqûre au porteur et demande à Boussal si on peut louer le cheval. Boussal répond que celui-ci ne peut pas porter de charge. Au passage des chirurgiens nous leur demandons leur avis. Ils confirment le diagnostic de Thierry.

 

            Nous poursuivons notre descente. Le jeune se traîne lamentablement. A 11 h 30 nous nous arrêtons pour manger. Nous sommes dans un sous-bois en bordure du chemin. Thierry exige que le jeune soit déchargé de son doko. Tout en avalant notre repas, nous sommes déconcertés par l'attitude des autres porteurs qui ne semblent pas apprécier nos exigences. La répartition des charges commence à se faire mais le chef des porteurs ne cache pas sa colère. Il jette avec hargne le doko du jeune dans les buissons. Tant pis pour l'écologie et pour la réglementation de protection de la zone[4]. Selon Boussal il reste encore deux heures trente de marche. Nous sommes tous peinés de ne pouvoir libérer ce jeune de cette nouvelle épreuve.

 

            Boussal et Harry partent en avant garde. Je pense que c'est pour trouver une aide et j'interroge Thierry qui me dit qu'il ne peut pas répondre. A 16 h nous arrivons à Tilje. Nos deux guides nous attendent à l'entrée du village. Avec eux nous le traversons. Ils nous conduisent à la lodge où le camp doit être installé.

 

            Tilje est construit à flanc de coteau dans un endroit où la vallée est particulièrement encaissée. Le village est à 2300 m d'altitude. Il est propre et fleuri. Les maisons sont en pierre et les lodges sont nombreuses. La nôtre dispose d'une petite terrasse sur laquelle nos trois tentes rentrent à peine. Au fond il y a un W-C et deux douches. A mon grand étonnement, personne ne se précipite pour les utiliser. Les cuisiniers ont un petit cabanon pour travailler et guides et porteurs disposent de pièces à l'étage d'un bâtiment. En bordure de la grande rue il y a une table sur laquelle nous pourrons prendre nos repas.

 

            A peine arrivé je me mets en tongues et me lave les pieds. Il fait bon. Tout le monde s'emploie à dépoussiérer chaussures et vêtements. C'est l'heure du thé. Le porteur blessé est assis sur un banc près de la table. Nima le fait dégager pour que nous puissions nous installer. Ce geste, sans doute normal pour lui, soulève nos protestations. Le jeune sans broncher va s'asseoir un peu plus loin. Son pied gauche a un peu désenflé, l'autre est plus atteint. Thierry harcèle Boussal pour qu'il trouve un cheval. Boussal est mal à l'aise. Il a perdu son habituelle jovialité. Il tente de nous rassurer, mais sans y parvenir. Il explique qu'il a vu d'autres cas beaucoup plus graves. Sapagain qui nous a répété à longueur de trek, la main sur le coeur, qu'on pouvait compter sur lui, fait les frais de notre désarroi. Pour le mettre mal à l'aise Thierry lui demande ce qu'il ferait si un membre du groupe était malade. Comme il répond qu'il ferait venir un hélicoptère, Thierry lui demande pourquoi il n'en fait pas autant pour un porteur. La vie d'un européen n'aurait-elle pas la même valeur que celle d'un népalais? Il est vraisemblable que cette interrogation qui hante nos esprits, est totalement étrangère à nos hôtes.

 

            Il semble bien que les autres porteurs n'apprécient guère notre humanisme. Pendant que nous nous concertons pour nous accorder sur l'attitude à prendre. Un porteur s'est agenouillé auprès du jeune et entreprend une prière. Sachant que demain je dois prélever l'un d'eux pour me détacher du groupe, je propose à Thierry de terminer le trek avec eux si cela pose problème.

 

            A la cuisine il y a une grande agitation. Pour fêter mon départ Nima a préparé un repas exceptionnel. Il a confectionné un dal bhat au poulet. C'est pour cet achat que Boussal et Harry étaient partis en éclaireurs. Le repas se termine avec un grand gâteau sur lequel il est écrit "see you again". Boussal le découpe avec un énorme couteau et nous dispose chaque part dans une assiette avec une petite serviette en papier. Je suis tout surpris de cette attention. Quant à mes compagnons ils sont étonnés qu'on puisse réaliser de telles choses avec aussi peu de moyens.

 

            A la pensée que je vais quitter le groupe, un brin de nostalgie s'empare de moi. Alors que tout le monde s'inquiète pour la suite de mon aventure, j'ai le plus grand mal à trouver les mots qui pourraient exprimer le plaisir que j'ai eu à vivre ces quelques jours passés ensemble et mes souhaits pour que la fin de leur séjour soit remplie de découvertes nouvelles. Il est 20 h 30 lorsque nous nous retirons tous dans nos tentes.

 

[1] Les thangkas sont des peintures religieuses bouddhistes à caractère allégorique et aux couleurs très vives.

[2] Le Téraï est la région la plus basse du Népal. Limitrophe de l'Inde, il fait partie de la plaine du Gange. Au Népal la plus faible altitude est de 90 m.

[3] Une kata est une écharppe de cérémonie qu'il est d'usage d'offrir au lama lorsqu'on le visite. On en offre aussi aux amis qu'on veut honorer. On en trouve beaucoup attachées aux chortens des cols ou des sommets.

[4] Sur tous les permis de trek il est recommandé de laisser propres les lieux que l'on traverse et si j'en crois un des guides que j'ai lu, l'une des missions de l'officier de liaison est de faire respecter la propreté et de s'assurer que le groupe qu'il convoie ramène bien avec lui ses ordures.