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Tilje,
le 5 novembre.
"Morning
tea"! Il est 6 h 30. Cet appel me surprend alors que je rêvasse
dans mon duvet. La douceur de la température m'a permis de passer une
nuit agréable. Je la prolongerais volontiers si ce matin n'était celui
de ma séparation du groupe. C'est aussi celui de mes retrouvailles avec
les sentiers parcourus deux ans plus tôt lors de mon tour des
Annapurnas. A l'idée de cette séparation je suis partagé entre la
nostalgie des treize jours passés en groupe et l'anxiété pour
l'aventure qui m'attend.
Chez
mes compagnons, la douceur ambiante a développé une certaine
nonchalance. Sapagain en a profité pour monopoliser la fontaine d'eau
chaude. Comme nous allons descendre, la journée sera chaude. Je
m'habille très léger.
Dans
la petite cour en bordure du sentier un cheval attend. Il est recouvert
d'un tapis de selle très ouvragé. Je ne sais par quel miracle ce
cheval est là. Comme le pensait Thierry, la solution a été trouvée
pour descendre notre blessé. Pour le déjeuner Nima a préparé des
chapatis. Je les déguste avec d'autant plus de délectation qu'il y a
peu de chances que je mange aussi bien avant de retrouver Katmandou.
Une
fois mes affaires prêtes, je retrouve mes compagnons autour de la
table. Un peu solennellement je leur exprime le plaisir d'avoir été
avec eux, la surprise qui a été la mienne, lorsque j'ai découvert
leur jeunesse, mon souhait que le "papi" que je suis, ne les
ait pas trop barbé et mes voeux pour la suite de leur trek. J'ajoute
que : loin de tout je n'ai pas grand chose à offrir si ce n'est une des
katas que j'ai emportée avec moi. Comme je suis le plus ancien, je la
remets à Anne-Marie la plus jeune. Je demande à chacun son adresse et
je promets d'envoyer dès mon retour le récit de mes précédents
voyages et des nouvelles du porteur aux pieds gelés.
Il
est 8 h 30, Boussal donne le signal du départ. Depuis un moment le
jeune porteur est hissé sur son cheval. Marie-Pierre lui a prêté une
doudoune et des chaussettes pour qu'il n'ait pas froid. Sapagain conduit
l'animal. Le propriétaire, un jeune garçon tient à peine debout tant
il est saoul. Nous n'avons pas souhaité lui confier cette opération.
Je descends d'un bon pas. Boussal m'informe qu'il n'a pas trouvé de
porteur pour rester avec moi. Catherine lui avait demandé de choisir le
meilleur, mais aucun ne souhaite monter à Pisang Peak. Il est possible
que les ennuis arrivés à leur collègue les aient fait réfléchir!
Avec
Bernard nous marchons en tête. Il est 9 h 30 lorsque nous apercevons
une ville au confluent de deux vallées. C'est Dharapani. Sur la droite
un monastère tout neuf, sur la gauche une école. Nous traversons un
pont suspendu et après une petite remontée, nous arrivons sur une
petite place entourée de lodges et de boutiques. Je reconnais les
lieux. C'est ici que j'ai rattrapé Philippe et Régis avec qui j'ai
fait le tour des Annapurnas en 1993.
Je
me précipite vers la première boutique pour acheter une pellicule
photo et une casquette à grande visière. Sur mon nez les coups de
soleil commencent à se calmer. La casquette évitera toute rechute. Le
reste du groupe nous a rejoint. L'heure de la séparation est arrivée.
Boussal m'installe dans la première lodge. Un gamin nous accueille. Il
se charge de mon sac et nous fait monter au premier étage. Il me
propose une chambre à deux lits au fond du couloir et me remet un
cadenas. Je ferme la porte et retrouve mes compagnons sur la place.
Je
fais mes adieux. Les filles me font la bise. Sapagain me souhaite une
bonne chance pour l'ascension de Pisang Peak. L'instant est plein d'émotions.
C'est à ce moment que je réalise que je vais attendre le guide de
haute montagne toute la journée. Il me vient l'idée de descendre à sa
rencontre. Je demande à Boussal si c'est possible. Je pense pouvoir
descendre ainsi jusqu'à Tal et si je ne croise pas le guide, revenir le
soir. Je suis impatient de revoir ce village qui m'avait tant surpris.
Boussal accepte.
Les
adieux que je viens de faire n'ont été que de courte durée. Me voilà
à nouveau, marchant avec mes compagnons. Nous commençons à descendre.
Il fait déjà chaud. Quelques mètres plus loin, nous nous arrêtons au
check post de Dharapani pour faire viser nos permis. Je demande à
Boussal si cela ne posera pas de problèmes à mon retour. Il semble que
non. Nous traversons la Marsyangdi Khola et nous nous arrêtons un peu
plus loin à Karté pour une pause thé. Nous sommes sur la terrasse
d'une lodge, assis sur de véritables bancs, autour d'une bonne table
avec la possibilité de boire toutes sortes de soda, mes compagnons
reprennent pied dans la société de consommation.
Nous
ne nous attardons pas trop et reprenons la descente. J'écarquille mes
yeux pour retrouver les paysages de mon premier voyage mais je ne
reconnais rien. Avec Bernard nous arrivons à un embranchement. Une voie
monte par des escaliers l'autre, plus large, descend en pente douce. Par
facilité nous prenons celle d'en bas. Quelques mètres plus loin, elle
aboutit dans le vide. Le sentier s'est effondré. Thierry et Boussal
nous rejoignent et nous engagent à poursuivre. En nous aidant des mains
nous passons entre deux rochers. Nous nous laissons glisser sur un
autre, enfin en faisant de l'équilibre sur quelques blocs branlants
nous retrouvons le sentier.
Il
est 12 h. Après une longue descente d'escaliers, nous arrivons sur un
vaste terrain plat en bordure de la Marsyangdi Khola. Harry m'appelle.
Il est là avec les cuisiniers. Ils se sont installés un peu en arrière
du sentier au pied d'une cascade. Pendant qu'il nous sert une orangeade,
le reste du groupe arrive. Il ne manque qu'Anne-Marie et Claudine pour
commencer le repas. Nima, toujours à l'écoute de sa radio, nous
apprend qu'Itzac Rabin a été assassiné. La nouvelle vient nous
surprendre au fin fond du Népal. Même là les nouvelles nous arrivent!
Le
temps passe, nous sommes installés sur notre bâche bleue. Marie-Laure
nous alerte. Avec ses jumelles elle vient de voir Anne-Marie et
Claudine. Cette dernière semble en difficulté. Immédiatement je pars
à leur rencontre. A grandes enjambées je remonte les escaliers et
trouve Claudine effondrée. Anne-Marie lui remonte le moral comme elle
peut. Je la décharge de son sac à dos. Il est incroyablement lourd.
Rien d'étonnant qu'avec une telle charge et dans cette descente, elle
ait craquée. C'est la plus grande et certainement la plus costaude du
groupe, mais trois jours ininterrompus de descente, l'ont épuisée.
Nous l'acheminons jusqu'au camp.
Pendant
que nous mangeons, sachant que nous ne sommes plus très loin de Tal, je
raconte que c'est là que deux garçons m'ont rattrapé pour m'apporter
mon permis de trek. C'est là aussi qu'une jeune femme m'a apostrophé
en me demandant : "voulez-vous des souvenirs?". En m'entendant
Thierry s'exclame : "Mais c'est moi qui lui ait appris cette phrase
et elle l'a retenue!". Je décris les lieux. Nous parlons bien de
la même personne.
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Pendant
que nous bavardons et avalons notre repas, notre porteur aux pieds gelés
mange seul dans son coin. Il semble comme en quarantaine. De temps à
autre quelqu'un lui offre une cigarette. Entre Sapagain et le groupe le
malaise est à son comble. Il ne sait quelle attitude prendre. Pour
faire diversion ou pour assouvir une de ses passions, il enfourche le
cheval et traverse le champ à grand galop. Il s'avère bon cavalier.
Boussal
nous presse de partir. Mes compagnons ont encore du chemin à parcourir
pour atteindre Chamje. Sur notre chemin nous croisons plusieurs porteurs
chargés de gros tuyaux de polyéthylène. Chacun d'eux portent 5 à 7
tuyaux de 300 m/m de diamètre et de 3 m de long. D'autres porteurs
transportent des capteurs solaires. Des deux flancs de la montagne
surgissent de magnifiques cascades. Nous arrivons à Tal à 13 h 30. La
ville a beaucoup grandi. De nouvelles lodges se sont édifiées. Une
petite centrale électrique a été construite au pied de la cascade et
la ville a été électrifiée. Elle est toujours aussi séduisante. Je
retrouve la lodge où j'avais mangé et la boutique de souvenirs où
j'avais fait quelques achats. |
L'heure
est venue de quitter définitivement mes amis. Je serre les mains des
garçons, fait la bise aux filles, souhaite à tous une bonne fin de
trek et fais demi-tour. Je pars d'un bon pas pour éviter tout regret.
C'est aussi pour moi l'occasion d'éprouver mon organisme par une marche
forcée. A grandes enjambées et sans m'accorder la moindre pause, je
remonte le sentier descendu quelques heures plus tôt. Je suis dégoulinant
de sueur quand à 15 h j'arrive au check post de Dharapani. Un seul
policier est de garde. Ce n'est pas celui de ce matin. Je lui explique
que je suis déjà passé. Je feuillette le registre et lui montre mon
nom. Il me rend mon permis.
A
la "Tibetan Lodge" je retrouve le gamin de ce matin. Au milieu
de la rue il joue avec des copains. Sur la terrasse trois trekkeurs
finissent d'avaler leur coka. Je monte dans la chambre pour me changer
et m'installer, puis redescends pour me faire servir un thé. Je me
renseigne pour les toilettes. Le gamin me montre une clef pendue près
de la porte et une cabane à une cinquantaine de mètres. A 15 h 30
c'est la sortie de l'école. Par petits groupes les enfants passent
devant la lodge et regagnent leurs foyers.
Je
me suis mis en tongues et comme j'ai repéré une fontaine un peu plus
bas, je pars me laver les pieds et me débarbouiller.
Un hollandais a eu la même idée. Je le trouve entouré de
quelques gamins lui demandant des crayons. Il leur explique qu'il les a
donnés à l'instituteur. Il descend de Manang. Il n'a pas eu le courage
de passer les 5416 m de Thorung Pass. A l'heure du repas, je le retrouve
avec sa femme dans la pièce commune. Nous sommes les seuls clients. Il
me propose de dîner ensemble. Je me fais servir une "chicken soup"
et des pommes de terre bouillies. A la fin du repas leur guide les
rejoint pour discuter de la suite de leur programme.
Il
est 18 h Je suis sur le point de me retirer quand deux hommes surgissent
dans la salle et lancent une question que je ne comprends pas. Le guide
qui est en face de moi me désigne. Le plus jeune se présente à moi.
C'est Ngawang. Il fait très jeune. Il a une tête ronde sans la moindre
ride et les yeux bridés. Il m'explique qu'il est guide de haute
montagne. Il est déjà monté trois fois à Pisang Peak. L'autre
ressemble au Croquignole des "Pieds Nickelés". Il me regarde
avec un air ahuri, la bouche ouverte montrant qu'il lui manque une dent.
Il s'appelle Nima. Ngawang l'a recruté à Bhoté Odar.
Je
suis un peu perdu. Catherine m'avait parlé d'un guide du nom de Chongba
et je me retrouve avec un jeune garçon du nom Ngawang. Dans la lettre
qu'elle m'adresse, elle me confirme qu'elle a récupéré toutes mes
affaires, qu'elle n'a pas su comment charger ma batterie. Elle me précise
les instructions qu'elle a données et me souhaite bon voyage. Nima me
tend mon sac. Je m'empresse de monter tout cela dans la chambre pour
vérifier que rien ne manque et réorganiser mes
affaires.
La
chambre devient vite un véritable capharnaüm. Les deux lits ne sont
pas de trop pour tout étaler. Je retrouve la lampe frontale et la
batterie qui m'ont tant manqué, ainsi que le rechange pour affronter le
froid. Tout est là. Je mets dans un sac tout ce dont j'aurais besoin
pour mon expédition à Pisang Peak et enfourne dans l'autre les T-shirt
et autres vêtements légers dont je n'aurai besoin qu'au retour.
Totalement
rassuré, je descends m'informer du programme du lendemain. Je retrouve
Ngawang et Nima en train de manger dans une petite cuisine, de l'autre côté
de la rue. Il prévoit le départ pour 7 h 30. Je les laisse terminer
leur repas et rentre me coucher.
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