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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

La séparation

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 Tilje, le 5 novembre.

 

            "Morning tea"! Il est 6 h 30. Cet appel me surprend alors que je rêvasse dans mon duvet. La douceur de la température m'a permis de passer une nuit agréable. Je la prolongerais volontiers si ce matin n'était celui de ma séparation du groupe. C'est aussi celui de mes retrouvailles avec les sentiers parcourus deux ans plus tôt lors de mon tour des Annapurnas. A l'idée de cette séparation je suis partagé entre la nostalgie des treize jours passés en groupe et l'anxiété pour l'aventure qui m'attend.

 

            Chez mes compagnons, la douceur ambiante a développé une certaine nonchalance. Sapagain en a profité pour monopoliser la fontaine d'eau chaude. Comme nous allons descendre, la journée sera chaude. Je m'habille très léger.

 

            Dans la petite cour en bordure du sentier un cheval attend. Il est recouvert d'un tapis de selle très ouvragé. Je ne sais par quel miracle ce cheval est là. Comme le pensait Thierry, la solution a été trouvée pour descendre notre blessé. Pour le déjeuner Nima a préparé des chapatis. Je les déguste avec d'autant plus de délectation qu'il y a peu de chances que je mange aussi bien avant de retrouver Katmandou.

 

            Une fois mes affaires prêtes, je retrouve mes compagnons autour de la table. Un peu solennellement je leur exprime le plaisir d'avoir été avec eux, la surprise qui a été la mienne, lorsque j'ai découvert leur jeunesse, mon souhait que le "papi" que je suis, ne les ait pas trop barbé et mes voeux pour la suite de leur trek. J'ajoute que : loin de tout je n'ai pas grand chose à offrir si ce n'est une des katas que j'ai emportée avec moi. Comme je suis le plus ancien, je la remets à Anne-Marie la plus jeune. Je demande à chacun son adresse et je promets d'envoyer dès mon retour le récit de mes précédents voyages et des nouvelles du porteur aux pieds gelés.

 

            Il est 8 h 30, Boussal donne le signal du départ. Depuis un moment le jeune porteur est hissé sur son cheval. Marie-Pierre lui a prêté une doudoune et des chaussettes pour qu'il n'ait pas froid. Sapagain conduit l'animal. Le propriétaire, un jeune garçon tient à peine debout tant il est saoul. Nous n'avons pas souhaité lui confier cette opération. Je descends d'un bon pas. Boussal m'informe qu'il n'a pas trouvé de porteur pour rester avec moi. Catherine lui avait demandé de choisir le meilleur, mais aucun ne souhaite monter à Pisang Peak. Il est possible que les ennuis arrivés à leur collègue les aient fait réfléchir!

 

            Avec Bernard nous marchons en tête. Il est 9 h 30 lorsque nous apercevons une ville au confluent de deux vallées. C'est Dharapani. Sur la droite un monastère tout neuf, sur la gauche une école. Nous traversons un pont suspendu et après une petite remontée, nous arrivons sur une petite place entourée de lodges et de boutiques. Je reconnais les lieux. C'est ici que j'ai rattrapé Philippe et Régis avec qui j'ai fait le tour des Annapurnas en 1993.

 

            Je me précipite vers la première boutique pour acheter une pellicule photo et une casquette à grande visière. Sur mon nez les coups de soleil commencent à se calmer. La casquette évitera toute rechute. Le reste du groupe nous a rejoint. L'heure de la séparation est arrivée. Boussal m'installe dans la première lodge. Un gamin nous accueille. Il se charge de mon sac et nous fait monter au premier étage. Il me propose une chambre à deux lits au fond du couloir et me remet un cadenas. Je ferme la porte et retrouve mes compagnons sur la place.

 

            Je fais mes adieux. Les filles me font la bise. Sapagain me souhaite une bonne chance pour l'ascension de Pisang Peak. L'instant est plein d'émotions. C'est à ce moment que je réalise que je vais attendre le guide de haute montagne toute la journée. Il me vient l'idée de descendre à sa rencontre. Je demande à Boussal si c'est possible. Je pense pouvoir descendre ainsi jusqu'à Tal et si je ne croise pas le guide, revenir le soir. Je suis impatient de revoir ce village qui m'avait tant surpris. Boussal accepte.

 

            Les adieux que je viens de faire n'ont été que de courte durée. Me voilà à nouveau, marchant avec mes compagnons. Nous commençons à descendre. Il fait déjà chaud. Quelques mètres plus loin, nous nous arrêtons au check post de Dharapani pour faire viser nos permis. Je demande à Boussal si cela ne posera pas de problèmes à mon retour. Il semble que non. Nous traversons la Marsyangdi Khola et nous nous arrêtons un peu plus loin à Karté pour une pause thé. Nous sommes sur la terrasse d'une lodge, assis sur de véritables bancs, autour d'une bonne table avec la possibilité de boire toutes sortes de soda, mes compagnons reprennent pied dans la société de consommation.

 

            Nous ne nous attardons pas trop et reprenons la descente. J'écarquille mes yeux pour retrouver les paysages de mon premier voyage mais je ne reconnais rien. Avec Bernard nous arrivons à un embranchement. Une voie monte par des escaliers l'autre, plus large, descend en pente douce. Par facilité nous prenons celle d'en bas. Quelques mètres plus loin, elle aboutit dans le vide. Le sentier s'est effondré. Thierry et Boussal nous rejoignent et nous engagent à poursuivre. En nous aidant des mains nous passons entre deux rochers. Nous nous laissons glisser sur un autre, enfin en faisant de l'équilibre sur quelques blocs branlants nous retrouvons le sentier.

 

            Il est 12 h. Après une longue descente d'escaliers, nous arrivons sur un vaste terrain plat en bordure de la Marsyangdi Khola. Harry m'appelle. Il est là avec les cuisiniers. Ils se sont installés un peu en arrière du sentier au pied d'une cascade. Pendant qu'il nous sert une orangeade, le reste du groupe arrive. Il ne manque qu'Anne-Marie et Claudine pour commencer le repas. Nima, toujours à l'écoute de sa radio, nous apprend qu'Itzac Rabin a été assassiné. La nouvelle vient nous surprendre au fin fond du Népal. Même là les nouvelles nous arrivent!

 

            Le temps passe, nous sommes installés sur notre bâche bleue. Marie-Laure nous alerte. Avec ses jumelles elle vient de voir Anne-Marie et Claudine. Cette dernière semble en difficulté. Immédiatement je pars à leur rencontre. A grandes enjambées je remonte les escaliers et trouve Claudine effondrée. Anne-Marie lui remonte le moral comme elle peut. Je la décharge de son sac à dos. Il est incroyablement lourd. Rien d'étonnant qu'avec une telle charge et dans cette descente, elle ait craquée. C'est la plus grande et certainement la plus costaude du groupe, mais trois jours ininterrompus de descente, l'ont épuisée. Nous l'acheminons jusqu'au camp.

 

            Pendant que nous mangeons, sachant que nous ne sommes plus très loin de Tal, je raconte que c'est là que deux garçons m'ont rattrapé pour m'apporter mon permis de trek. C'est là aussi qu'une jeune femme m'a apostrophé en me demandant : "voulez-vous des souvenirs?". En m'entendant Thierry s'exclame : "Mais c'est moi qui lui ait appris cette phrase et elle l'a retenue!". Je décris les lieux. Nous parlons bien de la même personne.

        

          Pendant que nous bavardons et avalons notre repas, notre porteur aux pieds gelés mange seul dans son coin. Il semble comme en quarantaine. De temps à autre quelqu'un lui offre une cigarette. Entre Sapagain et le groupe le malaise est à son comble. Il ne sait quelle attitude prendre. Pour faire diversion ou pour assouvir une de ses passions, il enfourche le cheval et traverse le champ à grand galop. Il s'avère bon cavalier.

           Boussal nous presse de partir. Mes compagnons ont encore du chemin à parcourir pour atteindre Chamje. Sur notre chemin nous croisons plusieurs porteurs chargés de gros tuyaux de polyéthylène. Chacun d'eux portent 5 à 7 tuyaux de 300 m/m de diamètre et de 3 m de long. D'autres porteurs transportent des capteurs solaires. Des deux flancs de la montagne surgissent de magnifiques cascades. Nous arrivons à Tal à 13 h 30. La ville a beaucoup grandi. De nouvelles lodges se sont édifiées. Une petite centrale électrique a été construite au pied de la cascade et la ville a été électrifiée. Elle est toujours aussi séduisante. Je retrouve la lodge où j'avais mangé et la boutique de souvenirs où j'avais fait quelques achats.

 

            L'heure est venue de quitter définitivement mes amis. Je serre les mains des garçons, fait la bise aux filles, souhaite à tous une bonne fin de trek et fais demi-tour. Je pars d'un bon pas pour éviter tout regret. C'est aussi pour moi l'occasion d'éprouver mon organisme par une marche forcée. A grandes enjambées et sans m'accorder la moindre pause, je remonte le sentier descendu quelques heures plus tôt. Je suis dégoulinant de sueur quand à 15 h j'arrive au check post de Dharapani. Un seul policier est de garde. Ce n'est pas celui de ce matin. Je lui explique que je suis déjà passé. Je feuillette le registre et lui montre mon nom. Il me rend mon permis.

 

            A la "Tibetan Lodge" je retrouve le gamin de ce matin. Au milieu de la rue il joue avec des copains. Sur la terrasse trois trekkeurs finissent d'avaler leur coka. Je monte dans la chambre pour me changer et m'installer, puis redescends pour me faire servir un thé. Je me renseigne pour les toilettes. Le gamin me montre une clef pendue près de la porte et une cabane à une cinquantaine de mètres. A 15 h 30 c'est la sortie de l'école. Par petits groupes les enfants passent devant la lodge et regagnent leurs foyers.

 

            Je me suis mis en tongues et comme j'ai repéré une fontaine un peu plus bas, je pars me laver les pieds et me débarbouiller.   Un hollandais a eu la même idée. Je le trouve entouré de quelques gamins lui demandant des crayons. Il leur explique qu'il les a donnés à l'instituteur. Il descend de Manang. Il n'a pas eu le courage de passer les 5416 m de Thorung Pass. A l'heure du repas, je le retrouve avec sa femme dans la pièce commune. Nous sommes les seuls clients. Il me propose de dîner ensemble. Je me fais servir une "chicken soup" et des pommes de terre bouillies. A la fin du repas leur guide les rejoint pour discuter de la suite de leur programme.

 

            Il est 18 h Je suis sur le point de me retirer quand deux hommes surgissent dans la salle et lancent une question que je ne comprends pas. Le guide qui est en face de moi me désigne. Le plus jeune se présente à moi. C'est Ngawang. Il fait très jeune. Il a une tête ronde sans la moindre ride et les yeux bridés. Il m'explique qu'il est guide de haute montagne. Il est déjà monté trois fois à Pisang Peak. L'autre ressemble au Croquignole des "Pieds Nickelés". Il me regarde avec un air ahuri, la bouche ouverte montrant qu'il lui manque une dent. Il s'appelle Nima. Ngawang l'a recruté à Bhoté Odar.

 

            Je suis un peu perdu. Catherine m'avait parlé d'un guide du nom de Chongba et je me retrouve avec un jeune garçon du nom Ngawang. Dans la lettre qu'elle m'adresse, elle me confirme qu'elle a récupéré toutes mes affaires, qu'elle n'a pas su comment charger ma batterie. Elle me précise les instructions qu'elle a données et me souhaite bon voyage. Nima me tend mon sac. Je m'empresse de monter tout cela dans la chambre pour vérifier que rien ne manque et réorganiser mes affaires.

 

            La chambre devient vite un véritable capharnaüm. Les deux lits ne sont pas de trop pour tout étaler. Je retrouve la lampe frontale et la batterie qui m'ont tant manqué, ainsi que le rechange pour affronter le froid. Tout est là. Je mets dans un sac tout ce dont j'aurais besoin pour mon expédition à Pisang Peak et enfourne dans l'autre les T-shirt et autres vêtements légers dont je n'aurai besoin qu'au retour.

 

            Totalement rassuré, je descends m'informer du programme du lendemain. Je retrouve Ngawang et Nima en train de manger dans une petite cuisine, de l'autre côté de la rue. Il prévoit le départ pour 7 h 30. Je les laisse terminer leur repas et rentre me coucher.

 

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