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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Les Annapurna

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             6 h 60 dans les chambres voisines on commence à s'agiter. Il y a déjà un moment que je tourne dans mon duvet. Toute la nuit j'ai ressassé les souvenirs de mon premier voyage. Je suis tout excité à l'idée de retrouver ces lieux. Il y a aussi ce 6000 m que je dois gravir. Plusieurs fois j'ai récapitulé le matériel qu'il va me falloir. Depuis une heure je fais et refais mon sac. J'ai enfin pu installer la batterie qui m'a tant manqué jusque là. J'ai branché mon capteur solaire et mon camescope est prêt.

 

           Je descends dans la salle commune et retrouve Ngawang. Un couple d'anglais s'installe à ma table. Ils redescendent de Manang après avoir renoncé à passer le col de Thorung Pass. Je leur explique que je pense monter à Pisang Peak. Ils m'apprennent qu'on est sans nouvelle d'un groupe de guides français qui tentaient cette ascension. La nouvelle n'est pas rassurante. Heureusement j’ai tant entendu dire que ce sommet était facile que j'ai du mal à les croire.

 

            A 7 h 15, mon sac sur le dos, mon camescope sur le ventre, mes bagages prêts, j’attends le signal du départ. Dans le sac rouge que m’a prêté Catherine, j’ai enfermé tout ce dont je n’aurais pas besoin avant de redescendre. Ngawang me confirme que je peux le laisser ici. La patronne range le sac dans une pièce voisine. Ngawang règle les frais de pension. Il est 7 h 30, nous partons. Je marche en tête suivi de Ngawang. Nima ferme la marche. Le soleil n’a pas encore atteint le fond de la vallée mais il fait bon.

 

            Je ne sais quelle vitesse adopter. Mes nouveaux compagnons me suivent comme s’ils étaient mes serviteurs. Cela me gêne mais comment faire? Notre route ne tarde pas à être barrée par un chorten. Il marque l'entrée de Bagarshhap, un village perché sur un promontoire. Il est radieux. Les lodges sont jolies, fleuries, pleines de fraîcheur. Même le soleil est là. Je me souviens que lors de mon premier voyage j'avais déjà remarqué ce village. Mais ce jour là, faute de batterie, je n'avais pu le filmer. Cette fois je ne m'en prive pas. Nous passons devant un long mur garni de moulins à prières. C'est l'occasion de lancer un petit message aux puissances divines pour qu'elles protègent la suite de mon voyage. Je fais tourner les moulins les uns après les autres. Ngawang m'imite. Un petit bâtiment attire mon attention. A l’intérieur un énorme moulin à prières richement décoré. Autour les murs sont couverts de thangkas. Pendant que je filme, Ngawang fait tourner le moulin. A chaque tour la clochette tinte. Nima reste en retrait attendant avec son air hébété.

 

            Les premiers rayons du soleil commencent à atteindre le fond de la vallée. L'eau sort de tous les côtés de la montagne. Parfois sous la forme d'une gigantesque cascade déversant ses eaux bouillonnantes dans un terrible vacarme. Parfois l'eau a emporté tout un pan de colline et le sentier. Il faut alors trouver son chemin dans les éboulis. Je ne me souvenais pas avoir traversé des zones aussi dévastées. Il faut dire que sur cette partie du tour des Annapurnas, les batteries de mon camescope m'avaient lâché me privant de la partie la plus fiable de ma mémoire.

 

            Nous entrons dans une zone forestière. De mon premier séjour je garde le souvenir de sa densité et de la taille de ses arbres. Dans cette vallée encaissée, j'ai l'impression, toutes proportions gardées, de me retrouver dans les Pyrénées. Il est 8 h 45. Nous passons devant un baraquement isolé. Ngawang propose de s'arrêter pour boire un thé. C'est le genre de proposition que je ne refuse jamais. J'ai l'impression qu’elle émane surtout des exigences de Nima. La pause n'est pas longue. Elle semble avoir donné des ailes à mon porteur. Maintenant c'est moi qui ai le plus grand mal à suivre. Plus la pente est raide, plus le chemin est accidenté, plus il accélère. Ce n'est pas pour me déplaire, mais je commence à me demander s’il tiendra ce rythme longtemps.      

 

            A 10 h nous nous arrêtons à Temang. Il y a là quelques baraquements. Une lodge offre une terrasse en surplomb sur la Marsyangdi Khola. Le rythme de Nima a faibli. Ngawang me propose de prendre le déjeuner en l’attendant. Trois australiens sont déjà attablés. Ils ont étalé leurs chaussettes et leurs T-shirts sur la rambarde pour les faire sécher. De l'autre coté de la rue, une femme fait la vaisselle économisant l'eau comme elle peut. Tout en bas, au bord du torrent, une jeune fille a entrepris une lessive. Je commande des pommes de terre sautées et un "apple pie[1]". En attendant qu'on apporte mon repas, Ngawang m'explique qu'il est monté trois fois à Pisang Peak et deux fois à Island Peak. Il a même tenté l'an dernier l'ascension de l’Annapurna IV avec un groupe de 21 autrichiens. Celle-ci a échoué à cause du mauvais temps. Il m'explique aussi qu'il a beaucoup voyagé dans le monde car son frère est marié avec une américaine. Il a pu aller dans les Rocheuses et au Japon. Au cours de ses ascensions, il a connu Marianne, une jeune suisse qui lui a appris quelques mots de français. Je crois comprendre qu'il en est très amoureux. Il me demande si je peux lui remettre un cadeau et me dit vouloir venir en France. C’est un sherpa. Il est originaire d'un village proche de Lukla.

 

            Pendant que nous discutons, la patronne m'apporte l’"apple pie". Pour ne pas le laisser refroidir, je commence mon repas par le dessert. C'est un véritable délice. Je n'ai pas le souvenir d'en avoir mangé d'aussi bon, surtout dans ce coin. Je me promets d'en recommander. Arrivent enfin mes pommes de terre sautées, elles sont délicieuses. Décidément, la nourriture s'est bien améliorée depuis mon premier séjour!

 

            A Koto nous nous arrêtons au check post. Un groupe de jeunes israéliens[2] monopolise l'officier en place. Ils sont nombreux et les écritures sont longues. En attendant ils ont entrepris une partie de "karim board"[3]. Le jeu est installé en poste fixe dans la cour du check post. Ngawang me signale qu'on voit le Manaslu. Il barre la vallée à l’est. Ses glaciers brillent de tous leurs éclats. Je peux enfin le filmer. De loin, il est encore très majestueux, mais moins impressionnant que lorsque nous étions au col de Larkya. Côté opposé, la vallée est barrée par l'Annapurna II. Il offre une face  quasi verticale de glaciers nervurés par le vent. Vient notre tour. J'inscris mes coordonnées sur le registre, Ngawang inscrit les siennes sur un autre. C'est ici qu'il doit signaler que nous allons monter à Pisang Peak.

 

            Le chemin passe sous un grand portique. C'est l'entrée de Chamé. Nous longeons un long mur de moulins à prières. En passant, Ngawang et moi les faisons tourner les uns après les autres. A mi-chemin, nous sommes contraints de contourner un homme qui s'est endormi là, les bras en croix. Il me semble que cette ville s'est agrandie. De nouvelles lodges ont été construites et les magasins ont amélioré la présentation de leurs étals. Dans une cour une femme file de la laine pendant que sa fille fait sécher un écheveau. Un gamin dort auprès d'elles.

 

            Nous traversons la ville et le pont qui enjambe la Marsyangdi Khola. Je retrouve la lodge où nous nous étions arrêtés près de la source d'eau chaude. Elle est toujours aussi pimpante, mais d'autres lodges ont été construites à côté. Ngawang me propose de prendre un thé. Il est 13 h. Nous prenons place sur une terrasse à la sortie du pont. Nous sommes au soleil. Il fait chaud. Sur le pont suspendu, un groupe de porteurs chargés de tuyaux passent. Les tuyaux sont plus longs que la passerelle n'est large. Ils sont contraints de faire toute la traversée en marchant comme des crabes. Je ne dis pas la difficulté lorsqu’un porteur vient en sens inverse!

 

            Ngawang me propose de poursuivre jusqu'à Bhratang. Catherine lui a dit que j'étais un bon marcheur et que je souhaitais gagner quelques jours pour Katmandou. Je suis en pleine forme. L'étape que nous venons de faire correspond à une journée normale de trek. Je peux donc poursuivre. Le bain dans la source d'eau chaude sera pour plus tard.

 

            En quittant Chamé nous passons devant un énorme mur de manis dont je ne me souvenais pas, pas plus que je ne me souviens des paysages qui suivent. Ce n'est qu'en traversant une forêt que je retrouve l'endroit où je m'étais fait filmer portant à la népalaise la charge de mon porteur. Il est 2 h 45 lorsque nous arrivons à Bhratang. De ce village je n'avais pas de souvenir. Au fond de cette profonde vallée, il est lugubre. Il fait déjà frais, le soleil ne l'éclaire plus depuis longtemps. Une nouvelle fois Nima exige que nous nous arrêtions. Ngawang m'installe à la table d'une terrasse. Je me fais servir un citron chaud. Nima s'est précipité à la cuisine pour se faire préparer un porridge. Une gamine vient se mirer dans mes lunettes. La lodge est coquette. Un américain du Wyoming s'arrête, me demande des précisions sur les villages suivants et décide de prendre pension ici. Il sera vraisemblablement le seul pensionnaire.

 

            Pendant que j'attends, une caravane de chevaux arrive de Manang. Elle s’arrête devant la lodge. Son conducteur décharge un à un les sacs, débâtte ses bêtes, range son matériel et ses animaux. Brun comme un charbonnier, avec son long bonnet, il me fait penser aux savoyards des images d’Epinal. Hommes et femmes rentrent des champs leurs dokos lourdement chargés de pommes. Ngawang me propose de poursuivre notre marche jusqu'à Pisang. Je ne dis pas non, content de quitter ce lieux lugubre.

 

            Nous quittons Bhratang à 15 h 45. Peu après nous traversons la Marsyangdi Khola et attaquons une montée très raide à travers une magnifique forêt. Je me souviens que là, lors de mon tour des Annapurnas, j'avais ressenti les premiers essoufflements, l'allemande qui nous accompagnait, étant, elle, très malade, nous avions dû faire plusieurs haltes. Aujourd'hui c'est Nima qui rend l'âme. D'un coup il s'est assis parterre. Il faut dire que nous doublons l'étape du jour. Je repense à l'américain qui, quelques instants plus tôt, se déclarait tout fier d'avoir réalisé en une seule étape Bagarshhap Bhratang. Lui, l'américain descendant des montagnes Rocheuses, je l'avais écoeuré en lui déclarant que je poursuivais jusqu'à Pisang. Mon âme, un brin franchouillarde, est toute heureuse d’avoir pris sa revanche sur l’habituelle supériorité américaine.

 

            Nima se relève. Quelques mètres plus loin, le sentier cesse de monter et débouche sur une large vallée presque plate. Je reconnais ce paysage qui ressemble à un petit paradis des Alpes Suisses. Il y a aussi ce mur de moulins à prières. Aujourd'hui il n'est plus aussi désertique. Là j'avais vu une lodge en construction. Aujourd'hui c'est un grand immeuble. Je suis étonné qu'aussi belle et bien placée, elle soit fermée. Nima a exigé un nouvel arrêt. Il frappe à la porte. Personne ne répond. Il fait le tour du bâtiment. Un moment plus tard une porte s’ouvre. Il en sort avec trois tasses de thé. Il est 17 h 30. La nuit tombe et nous reprenons notre marche. Ngawang me montre Pisang Peak éclairé par les derniers rayons du soleil. Ce sommet de 6092 m semble proche et accessible. Il ressemble au dessus d'un cornet de glace bien ronde.

 

            A 18 h nous marchons à tâtons. Il fait nuit. La lune n’a pas encore fait son apparition. Les maisons isolées se font de plus en plus nombreuses. Voici enfin Pisang. Ngawang questionne la première lodge que nous rencontrons. La salle à manger est pleine à craquer. La cuisine est en pleine effervescence. Nima semble être comme chez lui. Il m'installe dans une chambre à l'étage. Ngawang s'excuse de devoir s'installer avec moi. Je lui demande de m'apporter une bassine d'eau chaude. En l'attendant, je déballe mes affaires. Lui déballe tout son matériel de haute montagne et la nourriture qu'il a achetée pour notre expédition. Je m’aperçois que j'ai oublié ma lampe frontale à Dharapani. J'espère que je la retrouverai au retour.

 

            Nima m'apporte une bassine d'eau chaude. J'entreprends une grande toilette et me change de vêtements. La marche de la journée m'a fait transpirer. C'est bien agréable de se mettre au sec. C'est l'occasion de m'habiller chaudement. Nous sommes à plus de 3000 m d'altitude. Demain et après demain je serai entre 4500 et 6000 m et il fera encore plus froid.

 

            Une fois prêt je descends à la salle à manger. Elle est envahie par un groupe fort bruyant. J'arrive à trouver une place sur un coin de table. Ce groupe britannique est composé d'une vingtaine de personnes de tous âges et de tous milieux. C'est sans doute leur premier trek et la première fois qu'ils passent une nuit aussi haut. Ils sont tous emmitouflés dans des doudounes et sortent plaisanteries sur plaisanteries, comme pour se réconforter. Comme demain je ne disposerai pas d’autant de choix, je commande un dal bhat, une omelette et un pan cake. Les anglais sont totalement indifférents à mon sort. A mon grand étonnement je suis rapidement servi. J'avale mon repas et regagne ma chambre.

 

            Il est 20 h. Dans mon duvet, j'ai du mal à me réchauffer. Je suis excité à la pensée de ce qui m'attend. Le vacarme du dessous ne facilite pas la venue du sommeil. A 22 h les anglais regagnent leurs chambres mais, dans la cuisine, l'agitation se poursuit encore un bon moment.



[1] L'apple pie est un beignet aux pommes généralement inscrit au menu des lodges.

[2] Israel offre un grand voyage aux jeunes appelés qui terminent leur service national. Beaucoup choisissent de faire un trek au Népal. La venue de ceux-ci n'est pas particulièrement appréciée par les népalais. Je n'en ai pas réellement compris les raisons.

[3] Le karim board est une sorte de billard japonais dont les boules ont été remplacées par des jetons en plastique et la canne par un jeton un peu plus grand.

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