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6 h
60 dans les chambres voisines on commence à s'agiter. Il y a déjà un
moment que je tourne dans mon duvet. Toute la nuit j'ai ressassé les
souvenirs de mon premier voyage. Je suis tout excité à l'idée de
retrouver ces lieux. Il y a aussi ce 6000 m que je dois gravir.
Plusieurs fois j'ai récapitulé le matériel qu'il va me falloir.
Depuis une heure je fais et refais mon sac. J'ai enfin pu installer la
batterie qui m'a tant manqué jusque là. J'ai branché mon capteur
solaire et mon camescope est prêt.
Je
descends dans la salle commune et retrouve Ngawang. Un couple d'anglais
s'installe à ma table. Ils redescendent de Manang après avoir renoncé
à passer le col de Thorung Pass. Je leur explique que je pense monter
à Pisang Peak. Ils m'apprennent qu'on est sans nouvelle d'un groupe de
guides français qui tentaient cette ascension. La nouvelle n'est pas
rassurante. Heureusement j’ai tant entendu dire que ce sommet était
facile que j'ai du mal à les croire.
A 7
h 15, mon sac sur le dos, mon camescope sur le ventre, mes bagages prêts,
j’attends le signal du départ. Dans le sac rouge que m’a prêté
Catherine, j’ai enfermé tout ce dont je n’aurais pas besoin avant
de redescendre. Ngawang me confirme que je peux le laisser ici. La
patronne range le sac dans une pièce voisine. Ngawang règle les frais
de pension. Il est 7 h 30, nous partons. Je marche en tête suivi de
Ngawang. Nima ferme la marche. Le soleil n’a pas encore atteint le
fond de la vallée mais il fait bon.
Je
ne sais quelle vitesse adopter. Mes nouveaux compagnons me suivent comme
s’ils étaient mes serviteurs. Cela me gêne mais comment faire? Notre
route ne tarde pas à être barrée par un chorten. Il marque l'entrée
de Bagarshhap, un village perché sur un promontoire. Il est radieux.
Les lodges sont jolies, fleuries, pleines de fraîcheur. Même le soleil
est là. Je me souviens que lors de mon premier voyage j'avais déjà
remarqué ce village. Mais ce jour là, faute de batterie, je n'avais pu
le filmer. Cette fois je ne m'en prive pas. Nous passons devant un long
mur garni de moulins à prières. C'est l'occasion de lancer un petit
message aux puissances divines pour qu'elles protègent la suite de mon
voyage. Je fais tourner les moulins les uns après les autres. Ngawang
m'imite. Un petit bâtiment attire mon attention. A l’intérieur un énorme
moulin à prières richement décoré. Autour les murs sont couverts de
thangkas. Pendant que je filme, Ngawang fait tourner le moulin. A chaque
tour la clochette tinte. Nima reste en retrait attendant avec son air hébété.
Les
premiers rayons du soleil commencent à atteindre le fond de la vallée.
L'eau sort de tous les côtés de la montagne. Parfois sous la forme
d'une gigantesque cascade déversant ses eaux bouillonnantes dans un
terrible vacarme. Parfois l'eau a emporté tout un pan de colline et le
sentier. Il faut alors trouver son chemin dans les éboulis. Je ne me
souvenais pas avoir traversé des zones aussi dévastées. Il faut dire
que sur cette partie du tour des Annapurnas, les batteries de mon
camescope m'avaient lâché me privant de la partie la plus fiable de ma
mémoire.
Nous
entrons dans une zone forestière. De mon premier séjour je garde le
souvenir de sa densité et de la taille de ses arbres. Dans cette vallée
encaissée, j'ai l'impression, toutes proportions gardées, de me
retrouver dans les Pyrénées. Il est 8 h 45. Nous passons devant un
baraquement isolé. Ngawang propose de s'arrêter pour boire un thé.
C'est le genre de proposition que je ne refuse jamais. J'ai l'impression
qu’elle émane surtout des exigences de Nima. La pause n'est pas
longue. Elle semble avoir donné des ailes à mon porteur. Maintenant
c'est moi qui ai le plus grand mal à suivre. Plus la pente est raide,
plus le chemin est accidenté, plus il accélère. Ce n'est pas pour me
déplaire, mais je commence à me demander s’il tiendra ce rythme
longtemps.
A
10 h nous nous arrêtons à Temang. Il y a là quelques baraquements.
Une lodge offre une terrasse en surplomb sur la Marsyangdi Khola. Le
rythme de Nima a faibli. Ngawang me propose de prendre le déjeuner en
l’attendant. Trois australiens sont déjà attablés. Ils ont étalé
leurs chaussettes et leurs T-shirts sur la rambarde pour les faire sécher.
De l'autre coté de la rue, une femme fait la vaisselle économisant
l'eau comme elle peut. Tout en bas, au bord du torrent, une jeune fille
a entrepris une lessive. Je commande des pommes de terre sautées et un
"apple pie". En attendant qu'on apporte mon repas, Ngawang m'explique qu'il
est monté trois fois à Pisang Peak et deux fois à Island Peak. Il a même
tenté l'an dernier l'ascension de l’Annapurna IV avec un groupe de 21
autrichiens. Celle-ci a échoué à cause du mauvais temps. Il
m'explique aussi qu'il a beaucoup voyagé dans le monde car son frère
est marié avec une américaine. Il a pu aller dans les Rocheuses et au
Japon. Au cours de ses ascensions, il a connu Marianne, une jeune suisse
qui lui a appris quelques mots de français. Je crois comprendre qu'il
en est très amoureux. Il me demande si je peux lui remettre un cadeau
et me dit vouloir venir en France. C’est un sherpa. Il est originaire
d'un village proche de Lukla.
Pendant
que nous discutons, la patronne m'apporte l’"apple pie".
Pour ne pas le laisser refroidir, je commence mon repas par le dessert.
C'est un véritable délice. Je n'ai pas le souvenir d'en avoir mangé
d'aussi bon, surtout dans ce coin. Je me promets d'en recommander.
Arrivent enfin mes pommes de terre sautées, elles sont délicieuses. Décidément,
la nourriture s'est bien améliorée depuis mon premier séjour!
A
Koto nous nous arrêtons au check post. Un groupe de jeunes israéliens monopolise l'officier en place. Ils sont nombreux et les écritures
sont longues. En attendant ils ont entrepris une partie de "karim
board". Le jeu est installé en poste fixe dans la cour du check post. Ngawang
me signale qu'on voit le Manaslu. Il barre la vallée à l’est. Ses
glaciers brillent de tous leurs éclats. Je peux enfin le filmer. De
loin, il est encore très majestueux, mais moins impressionnant que
lorsque nous étions au col de Larkya. Côté opposé, la vallée est
barrée par l'Annapurna II. Il offre une face
quasi verticale de glaciers nervurés par le vent. Vient notre
tour. J'inscris mes coordonnées sur le registre, Ngawang inscrit les
siennes sur un autre. C'est ici qu'il doit signaler que nous allons
monter à Pisang Peak.
Le
chemin passe sous un grand portique. C'est l'entrée de Chamé. Nous
longeons un long mur de moulins à prières. En passant, Ngawang et moi
les faisons tourner les uns après les autres. A mi-chemin, nous sommes
contraints de contourner un homme qui s'est endormi là, les bras en
croix. Il me semble que cette ville s'est agrandie. De nouvelles lodges
ont été construites et les magasins ont amélioré la présentation de
leurs étals. Dans une cour une femme file de la laine pendant que sa
fille fait sécher un écheveau. Un gamin dort auprès d'elles.
Nous
traversons la ville et le pont qui enjambe la Marsyangdi Khola. Je
retrouve la lodge où nous nous étions arrêtés près de la source
d'eau chaude. Elle est toujours aussi pimpante, mais d'autres lodges ont
été construites à côté. Ngawang me propose de prendre un thé. Il
est 13 h. Nous prenons place sur une terrasse à la sortie du pont. Nous
sommes au soleil. Il fait chaud. Sur le pont suspendu, un groupe de
porteurs chargés de tuyaux passent. Les tuyaux sont plus longs que la
passerelle n'est large. Ils sont contraints de faire toute la traversée
en marchant comme des crabes. Je ne dis pas la difficulté lorsqu’un
porteur vient en sens inverse!
Ngawang
me propose de poursuivre jusqu'à Bhratang. Catherine lui a dit que j'étais
un bon marcheur et que je souhaitais gagner quelques jours pour
Katmandou. Je suis en pleine forme. L'étape que nous venons de faire
correspond à une journée normale de trek. Je peux donc poursuivre. Le
bain dans la source d'eau chaude sera pour plus tard.
En
quittant Chamé nous passons devant un énorme mur de manis dont je ne
me souvenais pas, pas plus que je ne me souviens des paysages qui
suivent. Ce n'est qu'en traversant une forêt que je retrouve l'endroit
où je m'étais fait filmer portant à la népalaise la charge de mon
porteur. Il est 2 h 45 lorsque nous arrivons à Bhratang. De ce village
je n'avais pas de souvenir. Au fond de cette profonde vallée, il est
lugubre. Il fait déjà frais, le soleil ne l'éclaire plus depuis
longtemps. Une nouvelle fois Nima exige que nous nous arrêtions.
Ngawang m'installe à la table d'une terrasse. Je me fais servir un
citron chaud. Nima s'est précipité à la cuisine pour se faire préparer
un porridge. Une gamine vient se mirer dans mes lunettes. La lodge est
coquette. Un américain du Wyoming s'arrête, me demande des précisions
sur les villages suivants et décide de prendre pension ici. Il sera
vraisemblablement le seul pensionnaire.
Pendant
que j'attends, une caravane de chevaux arrive de Manang. Elle s’arrête
devant la lodge. Son conducteur décharge un à un les sacs, débâtte
ses bêtes, range son matériel et ses animaux. Brun comme un
charbonnier, avec son long bonnet, il me fait penser aux savoyards des
images d’Epinal. Hommes et femmes rentrent des champs leurs dokos
lourdement chargés de pommes. Ngawang me propose de poursuivre notre
marche jusqu'à Pisang. Je ne dis pas non, content de quitter ce lieux
lugubre.
Nous
quittons Bhratang à 15 h 45. Peu après nous traversons la Marsyangdi
Khola et attaquons une montée très raide à travers une magnifique forêt.
Je me souviens que là, lors de mon tour des Annapurnas, j'avais
ressenti les premiers essoufflements, l'allemande qui nous accompagnait,
étant, elle, très malade, nous avions dû faire plusieurs haltes.
Aujourd'hui c'est Nima qui rend l'âme. D'un coup il s'est assis
parterre. Il faut dire que nous doublons l'étape du jour. Je repense à
l'américain qui, quelques instants plus tôt, se déclarait tout fier
d'avoir réalisé en une seule étape Bagarshhap Bhratang. Lui, l'américain
descendant des montagnes Rocheuses, je l'avais écoeuré en lui déclarant
que je poursuivais jusqu'à Pisang. Mon âme, un brin franchouillarde,
est toute heureuse d’avoir pris sa revanche sur l’habituelle supériorité
américaine.
Nima
se relève. Quelques mètres plus loin, le sentier cesse de monter et débouche
sur une large vallée presque plate. Je reconnais ce paysage qui
ressemble à un petit paradis des Alpes Suisses. Il y a aussi ce mur de
moulins à prières. Aujourd'hui il n'est plus aussi désertique. Là
j'avais vu une lodge en construction. Aujourd'hui c'est un grand
immeuble. Je suis étonné qu'aussi belle et bien placée, elle soit
fermée. Nima a exigé un nouvel arrêt. Il frappe à la porte. Personne
ne répond. Il fait le tour du bâtiment. Un moment plus tard une porte
s’ouvre. Il en sort avec trois tasses de thé. Il est 17 h 30. La nuit
tombe et nous reprenons notre marche. Ngawang me montre Pisang Peak éclairé
par les derniers rayons du soleil. Ce sommet de 6092 m semble proche et
accessible. Il ressemble au dessus d'un cornet de glace bien ronde.
A
18 h nous marchons à tâtons. Il fait nuit. La lune n’a pas encore
fait son apparition. Les maisons isolées se font de plus en plus
nombreuses. Voici enfin Pisang. Ngawang questionne la première lodge
que nous rencontrons. La salle à manger est pleine à craquer. La
cuisine est en pleine effervescence. Nima semble être comme chez lui.
Il m'installe dans une chambre à l'étage. Ngawang s'excuse de devoir
s'installer avec moi. Je lui demande de m'apporter une bassine d'eau
chaude. En l'attendant, je déballe mes affaires. Lui déballe tout son
matériel de haute montagne et la nourriture qu'il a achetée pour notre
expédition. Je m’aperçois que j'ai oublié ma lampe frontale à
Dharapani. J'espère que je la retrouverai au retour.
Nima
m'apporte une bassine d'eau chaude. J'entreprends une grande toilette et
me change de vêtements. La marche de la journée m'a fait transpirer.
C'est bien agréable de se mettre au sec. C'est l'occasion de m'habiller
chaudement. Nous sommes à plus de 3000 m d'altitude. Demain et après
demain je serai entre 4500 et 6000 m et il fera encore plus froid.
Une
fois prêt je descends à la salle à manger. Elle est envahie par un
groupe fort bruyant. J'arrive à trouver une place sur un coin de table.
Ce groupe britannique est composé d'une vingtaine de personnes de tous
âges et de tous milieux. C'est sans doute leur premier trek et la première
fois qu'ils passent une nuit aussi haut. Ils sont tous emmitouflés dans
des doudounes et sortent plaisanteries sur plaisanteries, comme pour se
réconforter. Comme demain je ne disposerai pas d’autant de choix, je
commande un dal bhat, une omelette et un pan cake. Les anglais sont
totalement indifférents à mon sort. A mon grand étonnement je suis
rapidement servi. J'avale mon repas et regagne ma chambre.
Il
est 20 h. Dans mon duvet, j'ai du mal à me réchauffer. Je suis excité
à la pensée de ce qui m'attend. Le vacarme du dessous ne facilite pas
la venue du sommeil. A 22 h les anglais regagnent leurs chambres mais,
dans la cuisine, l'agitation se poursuit encore un bon moment.
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