Besi
Sahar, le 13 novembre.
Il
est 5 h. Rien ne manifeste le lever du jour. La lodge est silencieuse.
Le plus discrètement possible, je m'habille, roule mon duvet, range mes
affaires dans mes sacs. Je suis prêt. Je m'allonge sur le lit et attend
le réveil général. Rien ne vient. 5 h 45, je descends avec mes
affaires. Dans la cour, tout est fermé. Impossible de sortir. Je fais
un tour aux toilettes et me lave. Je me demande ce que Ngawang est
devenu.
Ma
toilette terminée. J'attends patiemment sur les marches de l'escalier.
A 6 h Ngawang apparaît sur le perron. Il semble sortir d'un profond
sommeil et m'annonce que nous ne partons plus avec le bus de 6 h mais
avec un groupe de français. Trois autres clients attendent comme nous
que la lodge ouvre. Ngawang frappe à la porte. Les propriétaires
daignent enfin ouvrir.
Je
m'installe sur la terrasse pour le petit déjeuner. Un car attend. 6 h
45 un grand rassemblement se forme à côté de la lodge. C’est la
distribution de la paie des porteurs. Quelques français sortent d'une
ruelle voisine. Ce sont eux qui ont chanté cette nuit. Leurs guides et
leurs porteurs font des aller et retour pour charger le car. Je ne sais
combien ils sont mais ils forment une véritable chaîne humaine.
Ngawang me fait signe. Il se saisit de mes affaires et m'installe dans
la cabine, à l'avant du car. Je ne sais dans quelle magouille je
baigne, mais je suis certain qu’à cette place je serais aux premières
loges.
Le
chauffeur est passé. Il a branché la radio puis est parti avec son
tube dentifrice et sa brosse à dents. Le fond du car est chargé de
bagages jusqu'au plafond. Maintenant c'est sur le toit que les sacs
entassent. Un à un les français prennent place. Leur groupe est hétéroclite
et rassemble autant de jeunes que de personnes âgées. A leur tour les
guides et les porteurs montent et s'installent à mes cotés. Dans la
cabine, nous sommes maintenant une bonne douzaine.
Il
est 7 h 45. Le chauffeur revient, enjambe tout le monde et s'installe et
sélectionne quelques cassettes qu’il
insère une dans son lecteur. Un coup de démarreur, le moteur
vrombit. Quelques coups de klaxons pour appeler les retardataires. Les
derniers passagers s'entassent à trois par banquette. C'est le départ.
A
peine sorti de la ville la route n'est plus qu'un bourbier. La pluie de
ces derniers jours a tout défoncé. Le car plonge sur un petit torrent.
Le chauffeur évite l’emballement de sa machine. Dans l’eau le bus
saute d'un galet à l'autre. Le gué passé tout le monde applaudi mais
ce succès n'est que de courte durée. De l'autre côté il faut
remonter. Le car bondit, évite les obstacles et des ornières trop
profondes. Enfin il patine et repart en arrière. Les porteurs n'ont
fait qu'un bond. Le car stabilisé, tous sont dehors, prêt à le
pousser. Une partie des français descend aussi. Le chauffeur entreprend
une marche arrière pour retrouver un terrain moins glissant. Il relance
sa machine. Doucement le bus monte la côte et atteint une partie plus
plate. Tout le monde remonte. Nous franchirons les autres vallons dans
les mêmes conditions. Le chauffeur est vraisemblablement un Newar. Son
visage est mince. Il est coiffé d'un calot et affronte les obstacles
les yeux plissés, la bouche légèrement entrouverte. Une fois passé,
il laisse apparaître un sourire de satisfaction comme le ferait
un toréador après un passe réussie.
A 9
h nous nous arrêtons à Bhoté Odar pour boire. C'est l'occasion de
discuter avec les français. Ce sont des savoyards. Comme moi, ils ont
fait le tour du Manaslu. Leurs yeux et leurs visages rayonnent aux
souvenirs de leurs aventures. Alors que nous bavardons, ils retrouvent
Harry leur officier de liaison. Lui ne les a pas accompagnés. Il ne les
rejoint que maintenant.
Midi, nous arrivons à Dumré. Là commence la route goudronnée. Pour notre
chauffeur les difficultés ne sont pas terminées. Maintenant il slalome
entre les nids de poule, cherche les zones goudronnées et négocie le
passage avec les véhicules venant en face. Ce n'est qu'à partir de
Majhuwa Khairen que la route devient à deux voies. A partir de là, il
n'y a plus de trous, seuls quelques effondrements demeurent.
13
h, nous arrivons à Mugling. Nous avons mis une heure pour faire 26 km.
Tout le groupe s'engouffre dans un des nombreux restaurants de la ville.
Dal bhat pour tout le monde. Le service est rapide. Trois quart d'heure
plus tard chacun a retrouvé sa place à l'intérieur du car. Le chauffeur
fait le plein d'essence, regonfle les pneus et c'est reparti. La route
s'améliore rapidement. Maintenant il y a des bandes blanches pour
signaler les accotements et le milieu de la chaussée. Cela n'empêche
nullement notre conducteur de couper les virages ou de doubler dans les
pires situations.

Swayambunath |
16
h, nous entrons dans Katmandou. Je reconnais Ring Road. Nous passons
devant Swayambunath[1]. Le car nous arrête au carrefour de la route de Trisuli. Je dis
au-revoir et remercie nos hôtes. Me voilà tout d'un coup plongé dans
la vie trépidante de la capitale. Pendant que Ngawang cherche un
"tempo"[2] un porteur extrait mes sacs du fond du car. C'est la première fois que
je monte dans une moto taxi. Pétaradant et dégageant une forte odeur
de gasoil, nous slalomons entre les voitures, et les piétons.
Il
est 17 h. Le « tempo » s’arrête devant l'agence. Nima, le
cuisinier est sur le pas de la porte et vient me saluer avant même que
je le reconnaisse. En me voyant Catherine pousse un grand soupir. Elle
s'apprêtait à cacheter une lettre pour l'ambassade de France avec la
liste de ses clients partis en trek. Figurant sur celle-ci, elle raye
mon nom. J'apprends qu'il y a eu des avalanches à Gokyo et de nombreux
morts. Un cyclone sur le Bengladesh a apporté une énorme masse
nuageuse sur le Népal et
entraîné des précipitations inhabituelles à cette saison. Il serait
tombé jusqu'à 1,50 m de neige dans le Khumbu. Elle me fait lire les
articles de presse. Ils donnent des informations aussi incertaines que
contradictoires. Elle est tout étonnée d'apprendre que le village de
Bhagarchhap a disparu. Les journaux parlent de difficultés dans la région
de Manang, mais pas plus.
|
Ngawang
souhaite me revoir. Je lui donne rendez-vous pour le lendemain à 9 h.
Catherine m'emmène chez elle. En route nous nous arrêtons à
l'ambassade de France pour déposer la lettre et prendre sa fille Raphaëlle.
"Didi"[3] nous attend et nous ouvre le portail dès que nous arrivons. Elle a un
peu changé de look et porte des lunettes. Catherine m'apprend qu'elle
n'habite plus avec elle. Elle s'est mariée. Pendant que Catherine aide
Raphaëlle à faire ses devoirs, j'entreprends une grande toilette et
m'habille de neuf. Pendant le repas nous échangeons les dernières
nouvelles, elle m'explique ses démêlés avec Sapagain, la fuite du
porteur aux pieds gelés alors qu'elle avait pris rendez-vous pour lui
dans une clinique. Nous parlons de ses projets pour les enfants de Népal
Enfance et Lumière. Elle cherche une maison proche des deux écoles où vont les enfants.
Là, ils pourraient être regroupés dans un pensionnat et mieux suivis
par les éducateurs. Une vaccination de tous est prévue pour jeudi. Elle me donne des
nouvelles de Rakech, le jeune garçon que parraine Jac et Michel. Elle lui a remis la montre que j’ai apportée. Elle me remet les
lettres que Rakech leur envoie. Elle me propose de le faire venir pour
que je passe une journée avec lui.
Je
suis un peu saoûlé par ce retour brutal dans la vie trépidante de
Katmandou. Je demande à Catherine l'autorisation de téléphoner pour
prévenir ma famille. Mon appel rassure ma soeur. Elle n’avait pas
entendu l’information diffusée par la télévision française, mais
reçu des appels de ma tante et de quelques amis.
Il est 20 h. Je
peux aller me coucher.