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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Le retour à Katmandou

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Besi Sahar, le 13 novembre.

 

            Il est 5 h. Rien ne manifeste le lever du jour. La lodge est silencieuse. Le plus discrètement possible, je m'habille, roule mon duvet, range mes affaires dans mes sacs. Je suis prêt. Je m'allonge sur le lit et attend le réveil général. Rien ne vient. 5 h 45, je descends avec mes affaires. Dans la cour, tout est fermé. Impossible de sortir. Je fais un tour aux toilettes et me lave. Je me demande ce que Ngawang est devenu.

 

            Ma toilette terminée. J'attends patiemment sur les marches de l'escalier. A 6 h Ngawang apparaît sur le perron. Il semble sortir d'un profond sommeil et m'annonce que nous ne partons plus avec le bus de 6 h mais avec un groupe de français. Trois autres clients attendent comme nous que la lodge ouvre. Ngawang frappe à la porte. Les propriétaires daignent enfin ouvrir.

 

            Je m'installe sur la terrasse pour le petit déjeuner. Un car attend. 6 h 45 un grand rassemblement se forme à côté de la lodge. C’est la distribution de la paie des porteurs. Quelques français sortent d'une ruelle voisine. Ce sont eux qui ont chanté cette nuit. Leurs guides et leurs porteurs font des aller et retour pour charger le car. Je ne sais combien ils sont mais ils forment une véritable chaîne humaine. Ngawang me fait signe. Il se saisit de mes affaires et m'installe dans la cabine, à l'avant du car. Je ne sais dans quelle magouille je baigne, mais je suis certain qu’à cette place je serais aux premières loges.

 

            Le chauffeur est passé. Il a branché la radio puis est parti avec son tube dentifrice et sa brosse à dents. Le fond du car est chargé de bagages jusqu'au plafond. Maintenant c'est sur le toit que les sacs entassent. Un à un les français prennent place. Leur groupe est hétéroclite et rassemble autant de jeunes que de personnes âgées. A leur tour les guides et les porteurs montent et s'installent à mes cotés. Dans la cabine, nous sommes maintenant une bonne douzaine.

 

            Il est 7 h 45. Le chauffeur revient, enjambe tout le monde et s'installe et sélectionne quelques cassettes qu’il  insère une dans son lecteur. Un coup de démarreur, le moteur vrombit. Quelques coups de klaxons pour appeler les retardataires. Les derniers passagers s'entassent à trois par banquette. C'est le départ.

 

            A peine sorti de la ville la route n'est plus qu'un bourbier. La pluie de ces derniers jours a tout défoncé. Le car plonge sur un petit torrent. Le chauffeur évite l’emballement de sa machine. Dans l’eau le bus saute d'un galet à l'autre. Le gué passé tout le monde applaudi mais ce succès n'est que de courte durée. De l'autre côté il faut remonter. Le car bondit, évite les obstacles et des ornières trop profondes. Enfin il patine et repart en arrière. Les porteurs n'ont fait qu'un bond. Le car stabilisé, tous sont dehors, prêt à le pousser. Une partie des français descend aussi. Le chauffeur entreprend une marche arrière pour retrouver un terrain moins glissant. Il relance sa machine. Doucement le bus monte la côte et atteint une partie plus plate. Tout le monde remonte. Nous franchirons les autres vallons dans les mêmes conditions. Le chauffeur est vraisemblablement un Newar. Son visage est mince. Il est coiffé d'un calot et affronte les obstacles les yeux plissés, la bouche légèrement entrouverte. Une fois passé, il laisse apparaître un sourire de satisfaction comme le ferait  un toréador après un passe réussie.

 

            A 9 h nous nous arrêtons à Bhoté Odar pour boire. C'est l'occasion de discuter avec les français. Ce sont des savoyards. Comme moi, ils ont fait le tour du Manaslu. Leurs yeux et leurs visages rayonnent aux souvenirs de leurs aventures. Alors que nous bavardons, ils retrouvent Harry leur officier de liaison. Lui ne les a pas accompagnés. Il ne les rejoint que maintenant.

 

            Midi, nous arrivons à Dumré. Là commence la route goudronnée. Pour notre chauffeur les difficultés ne sont pas terminées. Maintenant il slalome entre les nids de poule, cherche les zones goudronnées et négocie le passage avec les véhicules venant en face. Ce n'est qu'à partir de Majhuwa Khairen que la route devient à deux voies. A partir de là, il n'y a plus de trous, seuls quelques effondrements demeurent.

 

            13 h, nous arrivons à Mugling. Nous avons mis une heure pour faire 26 km. Tout le groupe s'engouffre dans un des nombreux restaurants de la ville. Dal bhat pour tout le monde. Le service est rapide. Trois quart d'heure plus tard chacun a retrouvé sa place à l'intérieur du car. Le chauffeur fait le plein d'essence, regonfle les pneus et c'est reparti. La route s'améliore rapidement. Maintenant il y a des bandes blanches pour signaler les accotements et le milieu de la chaussée. Cela n'empêche nullement notre conducteur de couper les virages ou de doubler dans les pires situations.

 

Swayambunath

        16 h, nous entrons dans Katmandou. Je reconnais Ring Road. Nous passons devant Swayambunath[1]. Le car nous arrête au carrefour de la route de Trisuli. Je dis au-revoir et remercie nos hôtes. Me voilà tout d'un coup plongé dans la vie trépidante de la capitale. Pendant que Ngawang cherche un "tempo"[2] un porteur extrait mes sacs du fond du car. C'est la première fois que je monte dans une moto taxi. Pétaradant et dégageant une forte odeur de gasoil, nous slalomons entre les voitures, et les piétons.

 

            Il est 17 h. Le « tempo » s’arrête devant l'agence. Nima, le cuisinier est sur le pas de la porte et vient me saluer avant même que je le reconnaisse. En me voyant Catherine pousse un grand soupir. Elle s'apprêtait à cacheter une lettre pour l'ambassade de France avec la liste de ses clients partis en trek. Figurant sur celle-ci, elle raye mon nom. J'apprends qu'il y a eu des avalanches à Gokyo et de nombreux morts. Un cyclone sur le Bengladesh a apporté une énorme masse nuageuse  sur le Népal et entraîné des précipitations inhabituelles à cette saison. Il serait tombé jusqu'à 1,50 m de neige dans le Khumbu. Elle me fait lire les articles de presse. Ils donnent des informations aussi incertaines que contradictoires. Elle est tout étonnée d'apprendre que le village de Bhagarchhap a disparu. Les journaux parlent de difficultés dans la région de Manang, mais pas plus.

    

            Ngawang souhaite me revoir. Je lui donne rendez-vous pour le lendemain à 9 h. Catherine m'emmène chez elle. En route nous nous arrêtons à l'ambassade de France pour déposer la lettre et prendre sa fille Raphaëlle. "Didi"[3] nous attend et nous ouvre le portail dès que nous arrivons. Elle a un peu changé de look et porte des lunettes. Catherine m'apprend qu'elle n'habite plus avec elle. Elle s'est mariée. Pendant que Catherine aide Raphaëlle à faire ses devoirs, j'entreprends une grande toilette et m'habille de neuf. Pendant le repas nous échangeons les dernières nouvelles, elle m'explique ses démêlés avec Sapagain, la fuite du porteur aux pieds gelés alors qu'elle avait pris rendez-vous pour lui dans une clinique. Nous parlons de ses projets pour les enfants de Népal Enfance et Lumière[4]. Elle cherche une maison proche des deux écoles où vont les enfants. Là, ils pourraient être regroupés dans un pensionnat et mieux suivis par les éducateurs[5]. Une vaccination de tous est prévue pour jeudi. Elle me donne des nouvelles de Rakech, le jeune garçon que parraine Jac et Michel[6]. Elle lui a remis la montre que j’ai apportée. Elle me remet les lettres que Rakech leur envoie. Elle me propose de le faire venir pour que je passe une journée avec lui.

 

            Je suis un peu saoûlé par ce retour brutal dans la vie trépidante de Katmandou. Je demande à Catherine l'autorisation de téléphoner pour prévenir ma famille. Mon appel rassure ma soeur. Elle n’avait pas entendu l’information diffusée par la télévision française, mais reçu des appels de ma tante et de quelques amis.

 

Il est 20 h. Je peux aller me coucher.


[1] Swayambunath est une colline située au nord-ouest de Katmandou sur laquelle est érigé un des plus anciens temples bouddhistes de la vallée.

[2] Les "tempo" sont des scooters à trois roues servant de taxis.

[3] "Didi" est un terme familier que les Népalais emploient pour qualifier une femme plus âgée qu'eux. Ici il s'agit de la femme de ménage de Catherine.

[4] Népal, Enfance et Lumière est une association française organisant l’éducation d’enfants népalais défavorisés. Un ou deux parrains assurent la charge financière de chaque enfant. Pour une annuité de 2500 à 3000 frs, selon le niveau scolaire, il est possible d’offrir l’habillement, la nourriture et un enseignement de bonne qualité pendant la période scolaire. Le siège de l’association est : 51 route de Coulangis, 18 000 Bourges. Téléphone : 48 70 94 80.

[5] Depuis la maison a été trouvée, retapée et équipée pour recevoir les enfants.

[6] Jac et Michel ont été mes compagnons de trek lors de mon séjour dans le Khumbu l’an dernier. Nous sommes restés en contact et avons fait plusieurs sorties ensemble dans les Alpes. Ce sont eux qui parrainent Rakech. J’ai préféré agir en donateur pour apporter mon soutien à l’administration de l’association.

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