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Carnet de route du tour du Manaslu 1995

Deux jours à Katmandou

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Katmandou, le 14 novembre

 

            Il est 6 heures. J’ai passé une excellente nuit confortablement installé dans un grand lit avec draps et couverture. Je sors peu à peu de mon sommeil et me lève. Je profite de mon passage dans la salle de bains pour me tailler la barbe. De retour, je prépare mon sac pour la journée et fais le tri entre les affaires que je dois encore utiliser et celles que je peux enfouir au fond de mon grand sac.

 

            A 7 h Catherine et Raphaëlle descendent. Nous prenons ensemble le déjeuner. Il est 8 h, "Didi" vient d'arriver. Nous partons et attendons devant l'ambassade de France l'arrivée du car de ramassage scolaire de Raphaëlle. A l'agence je laisse Catherine à ses occupations et en attendant Ngawang, je pars à la recherche de cartes postales et d'une méthode pour apprendre le français. L'an dernier j'en ai vu dans les librairies et je souhaiterais en faire cadeau à Ngawang. J'achète le journal et entreprends un tour des différentes librairies. Je reviens à l'agence sans avoir trouvé cette méthode qui ressemblait un peu à la méthode "Assimil". Il est 10 h 30. Catherine m'informe que Ngawang est là, en train de se faire payer par le comptable.

 

            Nous nous retrouvons. Il est venu en vélo et me propose d'en louer un. Je fais un peu la grimace. Je préfère marcher. J'aimerais visiter le musée royal et Swayambunath. Il me propose d'aller rendre le vélo qu'il avait loué. Nous partons, passons devant le palais royal, son loueur est un peu plus loin. Nous empruntons un "tempo" pour aller à Durbar Square. J'accepte car c'est à l'autre bout de Katmandou et il est déjà tard. Catherine m'a prévenu que les musées nationaux n’étaient que rarement ouverts, qu'elle n'avait jamais réussi à visiter le Musée Royal. Je sais où est le musée, mais je suis incapable de l’expliquer à notre chauffeur. Il nous dépose à l'autre bout de Durbar Square. A pieds nous contournons l'ancien palais royal et les nombreux temples qui l'entourent. C'est l'heure où il y a foule. Tous les touristes sont en vadrouille. Camelots, mendiants et Sadhous[1] sont là pour profiter de leurs roupies. Un soldat superbement habillé garde l'entrée du musée. A notre approche il nous barre l’accès et nous explique qu'il est fermé aujourd'hui.

 

            Il est presque midi, je propose à Ngawang d'aller manger. Freak street[2] n'est pas loin. J’ai découvert l’an dernier un bon restaurant dans cette petite rue. Plutôt sordide, bien qu'animée, je me demande comment les hippies ont pu espérer trouver là le nirvana dans cette ruelle. Le restaurant est ouvert, son patron est toujours habillé en rockeur, l'atmosphère est toujours aussi particulière et la nourriture autant agréable.

 

            En sortant, Ngawang me demande si nous pouvons passer à la poste. Elle n'est pas très loin. Nous entrons dans une cour plutôt "crado". Une petite porte connaît un incroyable trafic. Ngawang rentre. Je l'attends dehors et regarde cet incessant va-et-vient. Je découvre qu’il y a là des milliers de boites postales servant à l’essentiel de la distribution du courrier de la ville. Dans le "Tempo" qui nous conduit à Swayambunath, Ngawang dépouille son courrier. A sa mimique, je sens qu'il n'a pas ce qu'il espérait.

 

Nous nous arrêtons devant l’interminable escalier qui monte vers ce haut lieu du bouddhisme. En bas ce sont les pétarades des « tempos » , la musique nasillarde des camelots. En haut le cône doré de la stupa nous montre les voies de l’éternité. Plus nous montons plus les marches deviennent raides. De là nous dominons d’une centaine de mètres tout Katmandou et ses environs. Ce panorama serait encore plus beau sans pollution. Bouddhistes et touristes déambulent avec respect entre les temples les moulins à prières et les statues. C’est pour moi l’occasion de compléter ma collection de photographies. Elle complétera les vidéos déjà faites. Nous passons d’une esplanade à l’autre et je retrouve ces lieux étranges et plusieurs fois parcourus. J’ai lu qu’il y avait un musée d’histoire naturelle. Je propose à Ngawang de le visiter. Renseignements pris, il est en contrebas, un peu à l’écart. Nous descendons et traversons une sorte de champ. A l’entrée, une jeune fille nous vend les billets et je découvre qu’il existe deux tarifs, un pour les étrangers et un pour les Népalais. Les étrangers payant bien entendu le prix fort. A l’intérieur nous trouvons de nombreux animaux empaillés, mais peu d’espèces de grand intérêt. La plus part des pièces présentées commencent à être sérieusement défraîchies et peu d’explications sont données. Je ressors un peu désappointé.

 

Je propose à Ngawang de rentrer à pieds. J’aime trop me baigner dans cette foule insolite pour me priver de ce plaisir. Nous passons devant la grande fontaine publique proche de Tahiti Square. C’est le jour de la lessive. Elle est quasiment recouverte de draps séchant au soleil. Il est 15 h lorsque nous arrivons à l’agence. Ngawang doit régler quelques affaires. Il me donne rendez-vous pour 17 h. Il souhaite m’inviter chez lui. De mon côté je poursuis le shopping commencé le matin. De retour je trouve Boussal[3] à la porte de l’agence. Nous sommes tout heureux de nous retrouver. Nous bavardons jusqu'à l’arrivée de Catherine. Elle est pressée. Nous devons prendre Raphaëlle devant l’ambassade. Je laisse un message pour Ngawang.

 

Les rumeurs sur les « avalanches » qui circulent, inquiètent Catherine. Nous tentons d’en savoir plus en écoutant les informations télévisées. Catherine a peu l’occasion de les regarder. Sans connaître les heures de diffusion, nous zapons, guidés par Raphaëlle. La télévision retransmet un grand meeting militaire, mais nous n’arrivons à trouver un journal télévisé. Nous ne sauront rien sur « les avalanches ».

Katmandou, le 15 novembre.

 

Il est 8 h lorsque nous arrivons à l’agence. Nous sommes les premiers. Je laisse Catherine à ses occupations et pars dans Thamel acheter des journaux. A 8 h 30 je repasse. Ngawang n’est pas là. Je ne sais si mon message lui a été transmis. Comme je pars visiter Pasupatinath, je devrais le croiser.

 

          Je passe devant le palais royal et descends la rue qui le longe. Il y a là un quartier grouillant de commerces. Par petits groupes des écoliers et des écolières en uniforme partent à l’école. Je déambule dans ce quartier me laissant porter par tous les événements insolites qui se présentent. J’arrive sur Ring Road que je commence à reconnaître. Je descends cette grande route, sachant que Pasupatinath[4] est au point le plus bas. Une petite rue me fait pénétrer parmi les marchands de poudres colorées et autres souvenirs pour pèlerins et touristes. Je descends jusqu'à la Bagmati. Sur la rive, une crémation se termine. La famille s’est déjà retirée et le cadavre achève de se consumer sur son brasier. Je traverse le pont qui relie les deux rives et monte sur la colline d’en face. Je découvre un bois où l’on peut surprendre de nombreux singes jouant avec leurs petits. Une large allée conduit jusqu'à un autre bras de la Bagmati. Là encore des plates-formes sont prêtes à recevoir les bûchers des cérémonies d’incinération.

Ce quartier photographié, j’ai envie de tenter à nouveau la visite du Royal Muséum. Je retraverse Katmandou. En cours de route, j’achète des cacahuètes et des oranges. Il est 11 h lorsque j’arrive au musée. A l’entrée les gardiens enferment mon sac à dos dans un coffre et m’en remettent la clé. Un circuit conduit les visiteurs d’une pièce à l’autre. Le palais est un dédale de pièces entourant une vaste cour. Aux murs des photos et des commentaires exposent toute l’histoire royale du Népal et présentent les objets familiers des princes et des rois : leurs habits, les pièces dans lesquelles ils ont vécu, les personnes qu’ils ont rencontrées. Une certaine naïveté se dégage de cette exposition qui n’en est pas moins bien présentée. Les pièces traversées reflètent le faste désuet de ce pays coupé du monde, son regard sur l’Europe et son décalage technologique. Aux portes des salles il n’y a pas de serrures. Ce sont des barres de bois qui les ferment. Le bureau d’un des derniers rois avec sa chaîne stéréo et ses meubles Art Déco, semble anachronique dans ce bâtiment.

 

Il est 14 h lorsque je sors. Je n’ai grignoté que mes cacahuètes. Il est trop tard pour aller dans un restaurant. Je tente de trouver de nouvelles friandises. En remontant Kanti Path, je trouve une échoppe ressemblant à un snack. J’entre. Le serveur me présente le menu. Un peu au hasard je demande une « paper manda rosa » et un thé. On me sert une énorme chips avec une sauce. Apparemment je ne suis pas le seul à manger ce plat un peu gras et sans goût prononcé. Je commande un autre thé pour étancher ma soif et me présente à la caisse pour payer. Sur le comptoir les différentes notes attendent la sortie du client. Je suis étonné par la quantité de monnaie que l’on me rend. Pas plus sûr de la somme que j’ai donnée, que de celle qu’on me rend, je pars malgré tout sceptique. Un peu plus tard, il me vient à l’esprit que je n’ai payé que le deuxième thé.

 

A 15 h je suis à l’agence. Une demi-heure plus tard Catherine part chercher Raphaëlle à l’école. Nous nous retrouvons pour aller chercher Rakech. Son école est en bordure de Ring Road. Nous prenons une sorte de contre-allée et nous arrêtons devant un portail. Nous entrons par une petite porte. Un vaste terrain de sport nous sépare d’un immeuble. Alors que nous sommes encore loin, Catherine me signale que les filles nous ont vus. En effet, un petit groupe de filles arrivent en courant, entourent Catherine et la harcèlent de questions. Cette manifestation spontanée me montre, s’il le fallait, combien l’action de Catherine est appréciée. Dans le hall d’entrée, Catherine me présente l’intendant et fait appeler Rakech. Un garçonnet d’une douzaine d’année se présente. Il est timide et tout souriant, pourtant Catherine me le présente comme le leader et le premier de sa classe. Il nous emmène dans son dortoir pour rassembler ses affaires. L’école est très propre. Catherine me signale que c’est une des meilleures de Katmandou.

 

A la maison, je sors de mes affaires un pantin que j’ai acheté à Paris. C’est un petit bonhomme en plastique qui se colle sur les parois lisses et qu’il redescend comme le ferait un acrobate de l’escalade. Didi qui est là, est toute étonnée par ce gadget. Pendant que Raphaëlle fait ses devoirs, j’entreprends une partie de bataille navale avec Rakech. Malgré toutes mes explications, il n’arrive pas à saisir les règles du jeu. Je lui propose d’entreprendre une partie de Nain Jaune. Timide, il me répond par un petit hochement de tête sur le côté. J’ai déjà remarqué ce geste chez les Népalais, mais on ne sait quand cela signifie « oui » ou quand cela signifie « non ». Catherine elle-même n’arrive pas à distinguer la nuance. En voyant le jeu ses yeux se mettent à briller et là c’est lui qui me rappelle les règles depuis longtemps oubliées. A l’heure du repas, nous bataillons toujours et Catherine doit mettre un terme à notre partie.

 

A table, Rakech retrouve sa timidité. Il n’est pas habitué à devoir manger assis devant une assiette avec un couteau, une fourchette et une cuillère. Il se mélange un peu les pinceaux et nous avons du mal à le faire parler. Même Raphaëlle qui parle le Népali, n’y arrive pas.

Le repas terminé, Catherine me suggère de lui montrer une vidéo. Ce n’est pas le premier que j’utilise, mais je dois me retrouver entre les télécommandes, les branchements à mettre en place et les canaux à choisir. Rakech s’impatiente. Il appuie sur tous les boutons. Je suis prêt à renoncer quand il arrive à tout mettre en place et opte pour regarder « Le Roi Lion ». Catherine et Raphaëlle sont parties se coucher. Nous, nous regardons le film jusqu’au bout. Alors que je m’enfonce dans mon lit, j’entends les portes qui claquent et claquent encore. Catherine est contrainte de se lever pour lui expliquer comment se ferment les portes.


[1] Les Sadhous sont des ascètes vivant de la générosité des hindouistes qui les vénèrent et les considèrent comme des hommes habités par la parole divine.

[2] Freak Street a été le grand lieu de rendez-vous des hippies des années 70. Depuis que ceux-ci ont été renvoyés dans leurs pays d'origine, les lodges ont fermé et il n'y a que peu de magasins bien que cette rue soit très passante.

[3] Boussal est le guide avec lequel j’ai parcouru le Khumbu l’an dernier.

[4] Pasupatinath est un quartier du sud-est de Katmandou. C’est un haut lieu religieux pour les hindouistes. C’est là qu’ils viennent mourir les pieds baignant dans la Bagmati pour que leur âme soit emportée vers le Gange et puisse se réincarner.

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