|
Dans le hall de
l'hôtel, j'attends qu'on vienne me chercher. Je contemple les
grands panoramas de l'Himalaya qui sont affichés sur les murs.
18 h 45, l'associé
de Bassou arrive avec un porteur et un chauffeur de taxi. Il
nous conduit à la gare routière de Katmandou. Il est rare
qu'on puisse ouvrir seul les portes. En général, le chauffeur
a une poignée qu'il garde dans sa poche, ainsi il doit faire
le tour de son véhicule pour ouvrir les portes et faire
embarquer ses passagers.
Nous nous
retrouvons, moi et mes trois sacs, le porteur et son petit sac
à dos, devant la gare routière. Au cours de mes promenades
dans Katmandou, j'étais déjà passé ici. De jour ce lieu où
grouille toute une foule, où les autocars sont stationnés dans
le plus grand désordre, où le bruit des moteurs et la fumée de
leurs gaz d'échappement rendent l'ambiance infernale, ce lieu
m'avait fait peur. De nuit c'est encore plus impressionnant.
Les nombreux autobus, pour la plupart déjà fort dégradés
attendent l'ordre de départ. L'associé de Bassou m'apprend que
je pars sans permis de trek, celui-ci me rattrapera en cours
de route. Le Bureau de l'Immigration qui le délivre ne sera
ouvert que demain matin. Pour l'heure, une lettre fait foi que
l'agence se charge de l'obtenir.
Dans cette
pagaille, je suis avec les bagages à mes pieds, pendant que
mon porteur s'affaire à trouver le bus qui doit nous
rapprocher des Annapurna. Là je suis content d'être avec un
guide. Impossible de connaître la destination de ces cars,
tout est écrit en népali et l'organisation est un vrai mystère
pour un occidental comme moi. A vrai dire, aujourd'hui c'est
le dernier de mes soucis. Je suis bien trop heureux de partir
et je baigne du plaisir de savoir que je vais réaliser l'un de
mes rêves.
Enfin nous montons
dans un car. Ramzi, mon porteur, m'installe sur la banquette
arrière et me recommande de ne pas bouger pendant qu'il va
faire une ultime démarche. Ainsi, mes deux sacs de voyage sous
les pieds et mon sac à dos entre les jambes, j'attends. Peu à
peu le bus se remplit, mais même plein, il en rentre toujours.
Nous ne tardons pas à nous retrouver à six sur la même
banquette. Ramzi s'étonne de me voir accepter d'avoir les
pieds plus haut que les fesses, mais lui en se blottissant
contre moi, n'hésite pas à mettre les siens sur l'appuie tête
qui lui fait face.
Il est près de 20
h, le car s'ébranle, il manoeuvre entre les véhicules
environnants, à grands coups de Klaxon, conduit par une foule
de contrôleurs sifflant, donnant de grands coups sur les
portes, pour lui permettre de se faufiler. Enfin, devant la
barrière d'entrée du parking, nous attendons 20 h, l'heure
exacte du départ.
Enfin, c'est parti.
Du moins je le crois. Nous roulons dans les rues de Katmandou
mais un quart d'heure plus tard, nous nous arrêtons pour faire
le plein d'essence, A peine reparti, nouvel arrêt pour
contrôler la pression des pneus. Ce coup ci, le départ est
réel, nous avançons lentement, il me semble que nous
n'arrivons pas à quitter la ville tant sa banlieue est
étendue.
Après plusieurs
arrêts, à minuit trente nous arrivons à Mugling Bazar. Tout le
monde descend. Comme souvent avec les transports népalais, il
y a de grandes haltes pour manger. L'heure peut paraître
bizarre, mais ici il ne faut s'étonner de rien. Ramzi me
propose de faire comme tout le monde. J'accepte volontiers,
car je n'ai quasiment mangé que des "Mars" depuis ce matin. Il
me demande ce que je veux, je lui réponds : "comme toi". "Dal
Bat", "O.K.".
Le "dal bat" est le
plat que les népalais mangent matin, midi et soir. Le sens du
mot est : riz - lentille.
En fait, le "dal bat" est servi
dans un plat en inox style restaurant universitaire. Ce plat
comporte :
- devant, une très
grande case où est mis le riz,
- sur chacun des
côtés, une plus petite case. Dans celle de droite on met les
légumes (choux, pommes de terre, carottes), et dans celle de
gauche de la viande, s'il y en a,
- enfin au fond et
au centre, une case ronde pour recevoir une coupelle d'une
soupe, c'est dans celle-ci que doivent être les lentilles.
Les népalais
mangent avec les mains, ils font des boules avec le riz et les
trempent dans la sauce avant de les avaler. Il est
vraisemblable que cela a l'avantage de pouvoir obtenir un goût
différent à chaque bouchée. Ramzi, connaissant les habitudes
européennes, me fait donner une cuillère. Pour ma part, je
choisis de tout mélanger au départ. En général, un petit
moment après avoir servi le "dal bat", la serveuse repasse et
propose une ration de riz supplémentaire, puis de la soupe,
des légumes et de la viande. Ce soir, la faim aidant j'accepte
de doubler la mise, mais par la suite je n'eus jamais assez
faim pour prendre une deuxième part. Pour les népalais,
celle-ci est normale, ils disent souvent manger des "Everest"
de riz. Je me suis toujours demandé comment ils pouvaient
faire, d'autant qu'ils ne sont ni plus grands ni plus
corpulents que moi. Enfin des hommes à ma taille!
A peine le repas
terminé, nous remontons dans le car et poursuivons notre
chemin. La route ne cesse de monter et de redescendre des
collines, d'enjamber des torrents sur des ponts dont beaucoup
semblent provisoires (dans le style du pont Bellay qui fut
utilisé à Digne). A chaque fois, il faut attendre que la voie
unique soit libérée, puis grimper la rampe d'accès, traverser
le pont et redescendre la rampe. Même principe pour croiser un
véhicule, il faut rouler sur le bas côté. De temps en temps,
la chaussée est partie et les véhicules soulèvent de grands
nuages de poussière.
Enfin nous arrivons
à Dumre. Il est 2 h du matin, nous avons parcouru 150 km. Il
est vrai qu'au Népal la vitesse des cars est limitée à 40
km/h.
A cette heure, la
ville est déserte. Ramzi part sans doute à la recherche de je
ne sais quelle information. Peut-être cherche-t-il une lodge
(en anglais "cabane", ici la lodge est une auberge rurale)?
Sans l'attendre, je profite d'une fontaine publique pour me
laver les dents et je déplie mon sac de couchage sur les
marches d'une boutique. De retour, il m'imite, mais faute de
sac de couchage, c'est dans la doudoune que l'agence m'a
prêtée pour passer "Thorung Pass" qu'il s'enroule. En fait, il
ne fait pas très froid. Mon altimètre m'indique que nous
sommes à 300 m d'altitude. Le Népal est à la même latitude que
Le Caire, il fait très bon.
A cinq heures et
demie, la ville commence à s'animer. Ce sont d'abord quelques
restaurants qui mettent en marche leur réchaud à essence.
C'est tout un cérémonial. Il faut compresser l'air, puis
allumer le brûleur, régler la flamme etc. et une fois que cela
fonctionne, il en sort un bruit de chalumeau. C'est toujours
l'occasion de rassembler une foule de badauds qui ne manquent
pas de commenter l'opération et même de mettre la main à la
pâte pour activer le système. Comme nous ne sommes pas les
seuls à être descendus à Dumre, il se forme rapidement des
attroupements autour des quelques restaurants de la ville. En
fait de ville, il s'agit essentiellement d'une rue très large,
l'essentiel des habitations bordant celle-ci.
Ramzi me propose de
boire un thé ce que j'accepte. Nous faisons donc comme tout le
monde en nous attablant près d'une cuisinière en pleine
action. Le thé au lait que boivent les népalais, est déjà
prêt. Il est stocké dans de grands Thermos. Ramzi me commande
également des beignets qu'il appelle "Tibétain Bread". et une
soucoupe de légumes à la sauce piquante puis il part à la
recherche de l'autobus qui doit nous conduire jusqu'à Bhote
Odar. Les boutiques ouvrent peu à peu, et la première activité
de ces commerçants est de repousser les saletés du seuil de
leur boutique avec une balayette sans manche qui les contraint
à être pliés en deux et à tenir cette position en appuyant
leur main gauche sur leur genou gauche.
A 6 h 30 nous
montons dans un car et pour le faire démarrer le chauffeur
nous demande de le pousser vers une petite pente.
Heureusement, il part au quart de tour. Tout le monde remonte,
on fait une savante manoeuvre pour aller faire le plein
d'essence et immédiatement nous abandonnons la route
goudronnée pour passer entre deux maisons et plonger dans un
ruisseau que nous traversons à gué. Le chemin monte et
descend. A ma grande surprise, nous croisons beaucoup de cars
et de camions, mais aussi beaucoup de personnes à pied
transportant souvent de lourdes charges.
A 10 h 15, nous
arrivons à Bhote Odar. Une grande place nous accueille. Le car
klaxonne pour signaler son arrivée. Il semble d'ailleurs être
la source d'une grande agitation. Tout le monde descend. La
ville n'est pas très grande. Elle semble être concentrée
autour d'une grande place avec, comme il est de tradition au
Népal, deux grands arbres au centre. J'apprendrai plus tard
que ces deux arbres sont des arbres sacrés : le "Bel" et le "Pipal",
c'est sous ce dernier que Bouddha aurait reçu l'illumination.
Ils sont donc toujours par paire et en général entourés d'un
terre-plein sur lequel les porteurs déposent leurs charges
pour reprendre leur souffle.
Nous sommes à 700
mètres d'altitude, je vois pour la première fois clairement
des glaciers, mais ils sont encore si loin qu'ils se fondent
dans les nuages. Nous buvons un thé et Ramzi m'offre une
orange. Je suis tout surpris car sa peau est verte. J'en ai vu
des quantités à Katmandou, mais j'ai cru que c'était des
citrons. Un jeune homme avec un violon très rustique fait
l'attraction dans la rue. Je ne saurai s'il s'agit de l'idiot
du village ou d'un saltimbanque, toujours est-il qu'il va
faire son numéro d'un commerce à l'autre, entraînant avec lui
une meute de gamins.
En face de
l'auberge où nous attendons le car, des femmes lavent la
vaisselle à la fontaine publique. Un gamin en slip a commencé
à se savonner tout le corps. Je commence à découvrir la vie du
Népal profond. Quelques commerçants arrosent devant leur
boutique pour limiter la poussière. La rue sert aussi d'égout.
Il fait bon et il ne doit pas pleuvoir souvent car tout le
monde vit dehors et rien ne semble prévu pour s'abriter.
|
Ramzi semble inquiet, il craint qu'avec la fête nous ne
puissions trouver un car pour aller plus loin. A chaque fois
qu'un autobus ou un camion arrive, il part s'informer. A 3 h.
il me fait signe de monter sur le toit d'un camion qu'on vient
de charger de gros sacs de farine. Dans la benne, des femmes
et des enfants ont déjà pris place. Nous y déposons nos sacs
et imitant mon porteur, je m'assois sur le toit de la cabine,
les arceaux de la benne dans le dos. Il y a de plus en plus de
monde qui monte soit sur le toit, soit dans la benne.
Nous démarrons
enfin. Je croyais avoir vécu le pire, mais cette partie du
voyage s'avère une horreur. Sur les chemins tortueux et
défoncés, le camion se plie, se tord et les arceaux de la
benne me frappent le dos. Au bout d'un moment je n'en peux
plus, je m'assois dessus, mais là ce sont mes fesses qui
prennent les coups. Pendant deux jours j'en serai meurtri.
Notre passage soulève d'énormes nuages de poussière et le
camion dégage une horrible odeur de mazout. Des passagers ont
pris place sur mes sacs qu'ils semblent trouver confortables.
Je me demande comment je vais retrouver mon panneau solaire.
Lors d'un arrêt un américain préfère descendre et poursuivre
sa route à pied. Comme j'aurais apprécié d'en faire autant!
Enfin à 16 h 30
nous arrivons à Besi Sahar le but de notre étape du jour.
|

Vallée de la Marsyangdi aux
environs de Manang |
Suite |