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Au pays de la Reine de Saba 1997

Notre premier contact avec le Yémen

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Sanaa, le 28 septembre 1997

            Nous survolons Munich, Zagreb, Athènes, Alexandrie et Louxor. Petite escale à Djedda, près de La Mecque. C'est l'occasion de mettre le nez dehors. Il est 19 h 45, la nuit est tombée et il fait 30°. Nous n'avons pas le droit de quitter l'appareil et dès que je me pointe sur la passerelle, c'est pour me faire refouler à l'intérieur par la police saoudienne. L'avion s'est vidé des trois quart de ses passagers et aucun n'est monté à bord.

            Tout au long du trajet, j'ai suivi le plan de vol sur l'écran de télévision. 22 h 06, l'avion se pose sur l'aéroport de Sanaa. Les informations télévisées nous indiquent qu'il fait 24° dehors[1]. L'appareil s'arrête devant un tapis rouge. Quelques diplomates sont attendus. Ils descendent les premiers et sont conduits dans une salle où une réception les attend.

            Un autobus s'approche et, à la vue du tapis rouge, il s'apprête à faire une savante manoeuvre pour l'éviter. Un militaire lui fait signe de ne pas prendre autant de précautions. Quant à nous, nous nous retrouvons dans une salle lugubre ressemblant plus à un entrepôt qu'à un hall d'accueil d'aéroport. La seule décoration consiste en deux faux postes de télévision bariolés de couleurs criardes et peintes sans précautions. De nombreux militaires nous entourent. Les passagers, pour l'essentiel, sont hollandais. Ils tentent de plaisanter pour masquer leur inquiétude. Les femmes yéménites se sont agglutinées au fond de la salle pour revêtir leur voile. Elles passeront après tout le monde. Les militaires ne semblent pas pressés. Dans une cabine surélevée, ceux qui sont au contrôle, étudient chaque passeport en feuilletant les pages une à une. Enfin c'est le coup de tampon libérateur. Quelques guides yéménites rentrent et sortent sans le moindre contrôle et prennent contact avec leurs clients.

            Nous piétinons ainsi près d'une heure. Je suis le premier à être contrôlé. En attendant Jac et Michel, je récupère les bagages. La douane n'est qu'une brève formalité. Une croix sur nos sacs et nous sommes dehors. Il fait nuit noire. Michel s'adresse au premier taxi qui se présente. Le chauffeur saisit nos sacs sans attendre. Jac et Michel le stoppe dans son élan. Ils exigent de connaître le prix pour nous conduire à l'hôtel Arabia Felix et tiennent à s'assurer qu'il a bien compris. Il a une tête d'ahuri et ne parle pas un mot d'anglais. D'autres yéménites interviennent pour nous servir d'interprètes. Ils lui indiquent où est l'hôtel qu'il ne semble pas connaître et nous précisent qu'il nous demande 10 $ pour la course. Jac, méfiante, fait répéter et confirmer tous les renseignements. Tous les hommes portent la djambya: un poignard courbe et à large lame porté à la ceinture.

            Toutes ces garanties prises, je monte à l'avant, Jac et Michel à l'arrière. La voiture est une Toyota toute déglinguée. Les vitres sont grandes ouvertes. Il n'y a plus de poignées aux portes. Un militaire entrouvre la barrière du parking et nous nous retrouvons sur une vaste autoroute (deux fois trois voies) presque déserte. Sur le terre-plein central des réverbères illuminent largement la chaussée. Nous roulons à faible allure sur la voie centrale. A chaque carrefour, des militaires contrôlent discrètement les voitures en jetant un coup d'oeil à l'intérieur. A chaque fois le chauffeur ralentit, esquisse un léger mouvement de salutation, échange quelques mots si le militaire se montre plus curieux et reprend la route au premier signe. Parfois, sans même regarder, le militaire nous fait signe de passer. Notre chauffeur a coincé le volant avec son genou gauche et s'affaire des deux mains pour sélectionner les feuilles de Qat[2] qu'il s'enfourne dans la bouche. Lorsque nous entrons dans Sanaa, à ma grande surprise il ignore tous les feux rouges, même à la barbe des soldats qui ne semblent pas choqués.

            Nous longeons l'enceinte de la vieille ville. Le taxi fait demi-tour, revient sur ses pas, puis plonge dans une sorte de terrain vague. Quelques centaines de mètres plus loin, nous prenons un chemin de terre qui monte très raide sur la droite et débouche sur un imbroglio de maisons et de ruelles étroites et sombres. Notre chauffeur semble perdu. Il fait demi tour et s'engage dans un chemin identique, une centaine de mètres en aval et s'arrête devant un hôtel. Jac s'écrie : "Le Golden Dar!". C'est l'hôtel que Nouvelles Frontières nous avait retenu, puis prétextant qu'il était complet, ils nous ont orientés sur l'Arabia Felix. Le chauffeur descend, discute avec les portiers, l'un d'eux monte à mes côtés. Nous revenons en arrière. Le premier chemin était le bon, mais l'entrée de l'hôtel était fermé par un portail en fer et l'enseigne recouverte par un drapeau du Yémen.

            Le chauffeur frappe à la porte. Immédiatement un portier nous ouvre. Jac entreprend de se présenter. Elle baragouine en anglais. Le portier la coupe et dans un excellent français lui dit : "Nous parlons tous français ici". Dans le hall d'entrée une affiche de Nouvelles Frontières tient la meilleure place. Le patron se présente. Lui aussi parle le français sans le moindre accent. Jac s'en étonne. Il est égyptien, son hôtel vient d'ouvrir, il a l'habitude de travailler avec Nouvelles Frontières, il était jusque là le gérant du Golden Dar.

            Nous débarquons nous affaires et je règle le taxi avec deux billets de 5 $. Le chauffeur refuse, il veut un billet de 10 $. Comme je n'en ai pas le portier lui explique que c'est bien la même chose. Le patron nous donne la clé de notre chambre: la "303" et se propose de nous faire monter nos sacs. Michel, sportif et désireux de se dégourdir les jambes, rejette l'offre. Il s'empare de son sac à dos et de celui de Jac. Je prends mes affaires, Jac prend les petits sacs qui restent, et nous nous engageons dans un escalier aux marches gigantesques. Certaines doivent bien atteindre les 30 cm! Arrivés au  troisième étage, nous regrettons de ne pas nous être fait aider. Nous sommes à bout de souffle. Chaque étage donne sur un hall  et regroupe trois chambres, des toilettes et une grande salle de bain.

            Notre chambre est grande, toute blanche, avec trois lits style Ikéa, matelas mousse, draps et couverture. Il y a deux fenêtres avec des rideaux très colorés. Elles sont surmontées par des frises en plâtre finement ciselé. Le sol est recouvert de tapisom. Nous sommes étonnés par la propreté.

            Il est tard. Nous nous sommes levés ce matin à 5 h 30 et n'avons qu'une envie: dormir.


[1] La température moyenne de Sanaa est de 28 ° et est relativement stable. Nous sommes loin des grandes variations journalières de l'Arabie Saoudite. Le Yémen a, de tous temps, été appelé pour cette raison "l'Arabie Heureuse". La température minimale à Sanaa est de 3 ° en janvier. Précisons que l'altitude est de 2 200 m. Sur les côtes de la Mer Rouge ou sur celles de l'Océan Indien, il fait beaucoup plus chaud, mais le pays subit les effets de la mousson qui le tempère fortement.

 

[2] Le qat (catha edulis) est un arbuste de 2 à 4 mètres de haut poussant sur les terrasses du Yémen entre 1000 et 2500 m d'altitude. Les yéménites, hommes, femmes et enfants, mâchent les jeunes pousses, c'est-à-dire l'extrémité des branches, qui arrivent à former une énorme boule en gonflant leur joue. Le qat, que certain considèrent comme une drogue, est en fait un excitant violent que les Yéménites apprécient parce qu'il dénoue les esprits et les rend volubile. Si ce n'est pas une drogue, le qat n'entraîne aucun effet de dépendance et aucune altération des sens, il n'en demeure pas moins un véritable fléau national. La culture du qat tente à remplacer celle des cultures vivrières dans les zones de montagne. Quant à sa consommation, elle peut amputer 80 % des dépenses d'une famille et ralentit toutes les activités du pays entre 14 et 18 h pendant la séance de qat. Il faut ajouter que le qat coupe la faim et que l'après qat rend le sommeil difficile et perturbe la digestion.  

         

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