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Au pays de la Reine de Saba 1997

Journée à Wadi Darh

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Sanaa, le 30 septembre,

 

            Il est 10 h. Nous quittons l'hôtel. Après un rapide passage par la poste, nous prenons un taxi collectif[1] pour Wadi Darh. Jac et Michel négocient le prix de 70 rials par personne. Très vite le taxi est complet. Je suis assis à l'avant avec un militaire, Jac et Michel sont à l'arrière en compagnie de deux Yéménites. Je sors ma caméra pour filmer le départ. Gentiment le soldat me signale qu'il est interdit de filmer. Je n'ai pas vu qu'une caserne est dans le champ[2].

 

            Nous quittons la ville par une sorte d'autoroute. La ville n'est pas très étendue. Il n'y a pas de banlieue. Nous sommes sur un plateau de temps en temps ponctué par de minuscules collines. De nombreux sommets sont occupés par l'armée. Les villages siègent sur les autres. La route est en bon état mais ses abords sont jonchés d'ordures et de bâtiments en construction. Nous nous étonnons de voir de vastes terrains vagues entourés d'une clôture artistiquement réalisée. A quoi correspond ce besoin de clore ainsi les propriétés avant de l'occuper? Cela est un mystère.

 

            Nous passons plusieurs contrôles militaires sans difficulté et tout à coup la route devient sinueuse et descend dans une sorte de canyon aux falaises verticales. Quel contraste après la plaine que nous venons de traverser! La route goudronnée s'arrête là. Le taxi poursuit sa route et s'arrête devant un énorme rocher boudiné dominé par une immense bâtisse qui couvre toute sa surface. C'est l'ancienne résidence d'été de l'imam Yahya construite en 1920. Ce symbole de l'architecture yéménite est présent sur de nombreuses affiches, billets de banque et prospectus. Il surprend le visiteur étonné qu'on puisse construire là.

 

            Nous descendons. Deux fillettes attendent et se proposent de nous faire visiter les lieux en échange d'un bakchich, ce que nous refusons. Nous nous mettons à l'ombre d'un arbre gigantesque, le temps de consulter notre documentation. Un grand portail semble donner accès au bâtiment. Je m'avance. Un gardien m'explique que le site est en travaux et provisoirement fermé aux visiteurs. Ce bâtiment est une sorte de citadelle de l'impossible comme sortie des studios de Walt Disney. En le contournant nous découvrons qu'il est très grand et  occupe tout le rocher. Nous nous faufilons entre les maisons. Les fillettes nous suivent et s'agitent autour de nous. Elles veulent nous faire comprendre que nous nous trompons de chemin. Nous croisons quelques femmes toutes étonnées de nous voir en ces lieux. L'agitation qui règne autour de nous a attiré d'autres enfants qui nous crient "Calam, Calam". Ils réclament des bonbons mais nous n'en avons pas.

 

            Nous faisons demi-tour. Le fond de la vallée est verdoyant. Nous suivons un wadi qui nous amène devant une grande école. C'est la sortie des cours[3]. Ma curiosité m'a fait monter sur une butte et découvrir l'école. Alors que j'appelle Jac et Michel, trois instituteurs s'avancent vers nous et engagent la conversation. Deux d'entre eux arborent une magnifique djambya et souhaitent être photographiés. Nous les abandonnons pour poursuivre notre chemin et les retrouvons un peu plus loin à l'entrée du village.

 

            Il est 11 h, c'est la fin de la prière. Nous avons échappé au hurlement des haut-parleurs. Lorsque nous passons près d'un mur, plusieurs hommes sortent. Je découvre derrière les formes trapues d'une mosquée. Autour de sa camionnette, un marchand vend des bouquets de qat. Devant nous, au pied d'une grande falaise, le village étale un ensemble de magnifiques maisons, de bâtiments en construction ou en ruines. Il y a des gravats partout. La rue n'est qu'un chemin de terre où s'amoncellent les ordures. Des gamines entourent Jac et s'étonnent de sa coiffure. Elles lui réclament des "calam". J'abandonne Jac et Michel pour me faufiler dans les rues étroites de la ville et tombe sur un chantier de restauration. Deux ouvriers creusent le sol pour extraire de la terre qu'ils mélangent avec de l'eau et de la paille pour en faire une pâte. Un troisième l'apporte à une équipe qui la bourre dans un gabarit et la compresse pour en faire des briquettes. Sans attendre, il retire le gabarit et crée une nouvelle brique. Elles sécheront pendant trois semaines. Deux autres ouvriers remontent les murs d'une maison dont il ne reste plus que quelques morceaux de murs et un reste de plancher. Ils ont mis à nu la fondation en pierre de taille. Un alignement de poteaux en bois marque la présence d'une ancienne cloison et soutient un treillis de branchages enrobé dans une fine couche de terre. Il a dû servir de plancher.

 

            Un peu plus loin j'entends le hurlement d'un haut-parleur. Je m'approche et croise une petite femme totalement voilée qui débite tout un discours à l'aide d'un porte-voix. Elle parcourt les rues du village. Un jeune garçon portant des tracts l'accompagne. La rue est déserte, mais je n'ose filmer cette étrange scène. J'ai l'impression qu'il s'agit de propagande politique ce qui tendrait à prouver que la condition des femmes n'est pas exactement ce que leur voile laisse supposer.

 

            Sur la grande place, je retrouve Jac et Michel qui ont acheté deux galettes de pain et des yaourts. Ils se sont installés à la terrasse d'une boutique. Ils sont en compagnie de deux yéménites qui terminent leur repas. A mon arrivée ils jettent leurs déchets sur le tas d'ordures le plus proche et me cèdent leur place. Je suis les conseils de Jac et pars m'acheter pain, eau et yaourt. Je m'en sors pour 25 rials (1,25 f). Ce n'est pas la ruine et le pain et le yaourt sont fort bons. Il commence à faire chaud et nous nous prélassons sur cet abri de fortune.

 

            Pendant notre repas plusieurs taxis ont débarqué leurs passagers sur la place pour en reprendre d'autres. Nous n'avons aucun mal à en trouver un. A peine installés, deux autres personnes manifestent leur intention de monter à bord. Nous attendons qu'ils chargent leur bagages et rentrons à Sanaa. Ils est 13 h 30 lorsque nous arrivons à l'hôtel. Nous prenons un thé dans la cour et regagnons nos chambres pour une bonne sieste.

 

            A 16 h nous partons pour une nouvelle visite de la vieille ville. Je découvre qu'il y a de nombreux espaces verts au coeur même de Sanaa et toute une activité agricole au centre de la ville. Au pied de l'hôtel, je découvre, au fond d'une sombre remise, un moulin dont la meule est activée par un dromadaire. Nous en trouverons d'autres un peu plus loin. Par la porte entrebâillée d'un long mur, j'aperçois de vastes potagers parfaitement organisés pour produire une grande variété de légumes et de fruits.

 

            Nous avons lu qu'il fallait connaître le quartier juif de la ville. Les maisons de ce quartier sont plus basses car il leur était interdit d'habiter dans des bâtiments plus élevés que ceux des musulmans. Il ne reste plus que 2000 juifs au Yémen. Ils étaient 65000 au début du siècle. 16000 ont volontairement émigré en Palestine en 1948 et 43000 ont rejoint Israël en 1950 au cours d'une véritable opération commando appelé "Tapis Volant". Par ce véritable pont aérien, l'essentiel de la communauté juive a quitté le Yémen pour aller grossir les quartiers les plus déshérités de Tel Aviv. En 1992 une opération similaire a avorté, les derniers juifs yéménites, mieux informés, ayant considéré que leur avenir serait meilleur en terre musulmane.

 

            Ce quartier est aujourd'hui un des plus commerçants de la ville. Ici les boutiques sont les unes contre les autres. Les trottoirs sont encombrés de camelots. Il y a un grand nombre de femmes faisant leur shopping. Nous sommes étonnés du nombre de bijouteries et du nombre de femmes[4] qu'on y trouve. C'est d'autant plus étonnant que nous sommes dans un pays que l'on classait parmi les quatre plus pauvres de la planète. Il y a aussi beaucoup de gamins qui traficotent, rendent des petits services, accrochent le chaland pour l'amener vers l'étal paternel. Je suis étonné de voir un garçon de sept ans vendre un pistolet à un vieillard en négociant âprement le prix.

 

            A la tombée de la nuit, nous nous retrouvons derrière la poste centrale, dans une rue très animée par les nombreux restaurants qui la bordent. Les terrasses se partagent une rue interdite à toute circulation. Perchés sur des estrades, des hommes font ces larges crêpes qui servent à se saisir de la nourriture pour la porter à la bouche. Sur un billot de bois, ils empilent plusieurs couches de pâte qu'ils étalent, puis, entre leurs deux mains ils les transforment en galette à la manière des pizzaiolos pour la jeter sur une calotte sphérique où elle chauffe jusqu'à être carbonisée en surface. Cela tient de la foire du Trône et se déroule dans le ronflement des réchauds qui crachent des flammes de 50 cm de haut. Nous nous installons à la table d'un restaurant qui semble spécialisé dans le poisson. Le serveur étale devant nous des feuilles de journaux chinois (comment sont-ils arrivés ici?) et m'invitent à choisir un poisson. Il nous apporte quelques crêpes de pain et trois bouteilles d'eau minérale que des gamins sont allés acheter dans une boutique voisine. Dans la cuisine que l'on entrevoit par le passe-plat, on s'agite beaucoup et me sert rapidement un poisson ouvert par le ventre pour mieux le griller. Je me régale. Nous nous en tirons pour 250 rials à trois (50 f) et à 20 h nous regagnons l'hôtel


 

[1] Le taxi collectif est un moyen très pratique et peu coûteux pour se déplacer. Il s'agit de break, souvent des 504 Peugeot, reconnaissable à une bande noire sur toute la longueur de la voiture. Ils ont un itinéraire fixe et ne partent que s'ils sont pleins. Les passagers peuvent descendre quand ils veulent. D'autres peuvent monter en cours de route. Il suffit de se mettre au bord de la route et de faire un signe à leur passage. Ils sont très nombreux et il n'y a guère à attendre pour se faire embarquer.

 

[2] Pour des raisons de sécurité incompréhensibles, il est interdit de filmer ou photographier tout ce qui se rapporte à l'armée.

 

[3] Les garçons vont à l'école le matin et les filles l'après-midi. La mixité n'existe pas, mais les établissement scolaires sont rentabilisés au mieux. Un important effort est fait depuis quelques années pour donner une éducation aux filles et les parents eux-mêmes poussent leurs filles à poursuivre leurs études.

 

[4] Les bijoux et les robes sont les seuls biens dont les femmes disposent. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, on divorce beaucoup au Yémen et si les hommes peuvent répudier leur femme, les femmes obtiennent assez facilement le divorce. Aussi ce capital qu'elles accumulent est la meilleure façon de prévoir leur avenir. La dot que les hommes doivent payer pour se marier est d'autant plus forte que la femme est jeune et vierge.