Sanaa, le 30
septembre,
Il
est 10 h. Nous quittons l'hôtel. Après un rapide passage par
la poste, nous prenons un taxi collectif
pour Wadi Darh. Jac et Michel négocient le prix de 70 rials
par personne. Très vite le taxi est complet. Je suis assis à
l'avant avec un militaire, Jac et Michel sont à l'arrière en
compagnie de deux Yéménites. Je sors ma caméra pour filmer
le départ. Gentiment le soldat me signale qu'il est interdit
de filmer. Je n'ai pas vu qu'une caserne est dans le champ.
Nous
quittons la ville par une sorte d'autoroute. La ville n'est
pas très étendue. Il n'y a pas de banlieue. Nous sommes sur
un plateau de temps en temps ponctué par de minuscules
collines. De nombreux sommets sont occupés par l'armée. Les
villages siègent sur les autres. La route est en bon état
mais ses abords sont jonchés d'ordures et de bâtiments en
construction. Nous nous étonnons de voir de vastes terrains
vagues entourés d'une clôture artistiquement réalisée. A
quoi correspond ce besoin de clore ainsi les propriétés
avant de l'occuper? Cela est un mystère.
Nous
passons plusieurs contrôles militaires sans difficulté et
tout à coup la route devient sinueuse et descend dans une
sorte de canyon aux falaises verticales. Quel contraste
après la plaine que nous venons de traverser! La route
goudronnée s'arrête là. Le taxi poursuit sa route et
s'arrête devant un énorme rocher boudiné dominé par une
immense bâtisse qui couvre toute sa surface. C'est
l'ancienne résidence d'été de l'imam Yahya construite en
1920. Ce symbole de l'architecture yéménite est présent sur
de nombreuses affiches, billets de banque et prospectus. Il
surprend le visiteur étonné qu'on puisse construire là.
Nous
descendons. Deux fillettes attendent et se proposent de nous
faire visiter les lieux en échange d'un bakchich, ce que
nous refusons. Nous nous mettons à l'ombre d'un arbre
gigantesque, le temps de consulter notre documentation. Un
grand portail semble donner accès au bâtiment. Je m'avance.
Un gardien m'explique que le site est en travaux et
provisoirement fermé aux visiteurs. Ce bâtiment est une
sorte de citadelle de l'impossible comme sortie des studios
de Walt Disney. En le contournant nous découvrons qu'il est
très grand et occupe tout le rocher. Nous nous faufilons
entre les maisons. Les fillettes nous suivent et s'agitent
autour de nous. Elles veulent nous faire comprendre que nous
nous trompons de chemin. Nous croisons quelques femmes
toutes étonnées de nous voir en ces lieux. L'agitation qui
règne autour de nous a attiré d'autres enfants qui nous
crient "Calam, Calam". Ils réclament des bonbons mais nous
n'en avons pas.
Nous
faisons demi-tour. Le fond de la vallée est verdoyant. Nous
suivons un wadi qui nous amène devant une grande école.
C'est la sortie des cours.
Ma curiosité m'a fait monter sur une butte et découvrir
l'école. Alors que j'appelle Jac et Michel, trois
instituteurs s'avancent vers nous et engagent la
conversation. Deux d'entre eux arborent une magnifique
djambya et souhaitent être photographiés. Nous les
abandonnons pour poursuivre notre chemin et les retrouvons
un peu plus loin à l'entrée du village.
Il
est 11 h, c'est la fin de la prière. Nous avons échappé au
hurlement des haut-parleurs. Lorsque nous passons près d'un
mur, plusieurs hommes sortent. Je découvre derrière les
formes trapues d'une mosquée. Autour de sa camionnette, un
marchand vend des bouquets de qat. Devant nous, au pied
d'une grande falaise, le village étale un ensemble de
magnifiques maisons, de bâtiments en construction ou en
ruines. Il y a des gravats partout. La rue n'est qu'un
chemin de terre où s'amoncellent les ordures. Des gamines
entourent Jac et s'étonnent de sa coiffure. Elles lui
réclament des "calam". J'abandonne Jac et Michel pour me
faufiler dans les rues étroites de la ville et tombe sur un
chantier de restauration. Deux ouvriers creusent le sol pour
extraire de la terre qu'ils mélangent avec de l'eau et de la
paille pour en faire une pâte. Un troisième l'apporte à une
équipe qui la bourre dans un gabarit et la compresse pour en
faire des briquettes. Sans attendre, il retire le gabarit et
crée une nouvelle brique. Elles sécheront pendant trois
semaines. Deux autres ouvriers remontent les murs d'une
maison dont il ne reste plus que quelques morceaux de murs
et un reste de plancher. Ils ont mis à nu la fondation en
pierre de taille. Un alignement de poteaux en bois marque la
présence d'une ancienne cloison et soutient un treillis de
branchages enrobé dans une fine couche de terre. Il a dû
servir de plancher.
Un
peu plus loin j'entends le hurlement d'un haut-parleur. Je
m'approche et croise une petite femme totalement voilée qui
débite tout un discours à l'aide d'un porte-voix. Elle
parcourt les rues du village. Un jeune garçon portant des
tracts l'accompagne. La rue est déserte, mais je n'ose
filmer cette étrange scène. J'ai l'impression qu'il s'agit
de propagande politique ce qui tendrait à prouver que la
condition des femmes n'est pas exactement ce que leur voile
laisse supposer.
Sur
la grande place, je retrouve Jac et Michel qui ont acheté
deux galettes de pain et des yaourts. Ils se sont installés
à la terrasse d'une boutique. Ils sont en compagnie de deux
yéménites qui terminent leur repas. A mon arrivée ils
jettent leurs déchets sur le tas d'ordures le plus proche et
me cèdent leur place. Je suis les conseils de Jac et pars
m'acheter pain, eau et yaourt. Je m'en sors pour 25 rials
(1,25 f). Ce n'est pas la ruine et le pain et le yaourt sont
fort bons. Il commence à faire chaud et nous nous prélassons
sur cet abri de fortune.
Pendant notre repas plusieurs taxis ont débarqué leurs
passagers sur la place pour en reprendre d'autres. Nous
n'avons aucun mal à en trouver un. A peine installés, deux
autres personnes manifestent leur intention de monter à
bord. Nous attendons qu'ils chargent leur bagages et
rentrons à Sanaa. Ils est 13 h 30 lorsque nous arrivons à
l'hôtel. Nous prenons un thé dans la cour et regagnons nos
chambres pour une bonne sieste.
A 16
h nous partons pour une nouvelle visite de la vieille ville.
Je découvre qu'il y a de nombreux espaces verts au coeur
même de Sanaa et toute une activité agricole au centre de la
ville. Au pied de l'hôtel, je découvre, au fond d'une sombre
remise, un moulin dont la meule est activée par un
dromadaire. Nous en trouverons d'autres un peu plus loin.
Par la porte entrebâillée d'un long mur, j'aperçois de
vastes potagers parfaitement organisés pour produire une
grande variété de légumes et de fruits.
Nous
avons lu qu'il fallait connaître le quartier juif de la
ville. Les maisons de ce quartier sont plus basses car il
leur était interdit d'habiter dans des bâtiments plus élevés
que ceux des musulmans. Il ne reste plus que 2000 juifs au
Yémen. Ils étaient 65000 au début du siècle. 16000 ont
volontairement émigré en Palestine en 1948 et 43000 ont
rejoint Israël en 1950 au cours d'une véritable opération
commando appelé "Tapis Volant". Par ce véritable pont
aérien, l'essentiel de la communauté juive a quitté le Yémen
pour aller grossir les quartiers les plus déshérités de Tel
Aviv. En 1992 une opération similaire a avorté, les derniers
juifs yéménites, mieux informés, ayant considéré que leur
avenir serait meilleur en terre musulmane.
Ce
quartier est aujourd'hui un des plus commerçants de la
ville. Ici les boutiques sont les unes contre les autres.
Les trottoirs sont encombrés de camelots. Il y a un grand
nombre de femmes faisant leur shopping. Nous sommes étonnés
du nombre de bijouteries et du nombre de femmes
qu'on y trouve. C'est d'autant plus étonnant que nous sommes
dans un pays que l'on classait parmi les quatre plus pauvres
de la planète. Il y a aussi beaucoup de gamins qui
traficotent, rendent des petits services, accrochent le
chaland pour l'amener vers l'étal paternel. Je suis étonné
de voir un garçon de sept ans vendre un pistolet à un
vieillard en négociant âprement le prix.
A la
tombée de la nuit, nous nous retrouvons derrière la poste
centrale, dans une rue très animée par les nombreux
restaurants qui la bordent. Les terrasses se partagent une
rue interdite à toute circulation. Perchés sur des estrades,
des hommes font ces larges crêpes qui servent à se saisir de
la nourriture pour la porter à la bouche. Sur un billot de
bois, ils empilent plusieurs couches de pâte qu'ils étalent,
puis, entre leurs deux mains ils les transforment en galette
à la manière des pizzaiolos pour la jeter sur une calotte
sphérique où elle chauffe jusqu'à être carbonisée en
surface. Cela tient de la foire du Trône et se déroule dans
le ronflement des réchauds qui crachent des flammes de 50 cm
de haut. Nous nous installons à la table d'un restaurant qui
semble spécialisé dans le poisson. Le serveur étale devant
nous des feuilles de journaux chinois (comment sont-ils
arrivés ici?) et m'invitent à choisir un poisson. Il nous
apporte quelques crêpes de pain et trois bouteilles d'eau
minérale que des gamins sont allés acheter dans une boutique
voisine. Dans la cuisine que l'on entrevoit par le
passe-plat, on s'agite beaucoup et me sert rapidement un
poisson ouvert par le ventre pour mieux le griller. Je me
régale. Nous nous en tirons pour 250 rials à trois (50 f) et
à 20 h nous regagnons l'hôtel
Le taxi collectif est un moyen très pratique et peu
coûteux pour se déplacer. Il s'agit de break, souvent
des 504 Peugeot, reconnaissable à une bande noire sur
toute la longueur de la voiture. Ils ont un itinéraire
fixe et ne partent que s'ils sont pleins. Les passagers
peuvent descendre quand ils veulent. D'autres peuvent
monter en cours de route. Il suffit de se mettre au bord
de la route et de faire un signe à leur passage. Ils
sont très nombreux et il n'y a guère à attendre pour se
faire embarquer.
Pour des raisons de sécurité incompréhensibles, il est
interdit de filmer ou photographier tout ce qui se
rapporte à l'armée.
Les garçons vont à l'école le matin et les filles
l'après-midi. La mixité n'existe pas, mais les
établissement scolaires sont rentabilisés au mieux. Un
important effort est fait depuis quelques années pour
donner une éducation aux filles et les parents eux-mêmes
poussent leurs filles à poursuivre leurs études.
Les bijoux et les robes sont les seuls biens dont les
femmes disposent. Contrairement à ce qu'on pourrait
penser, on divorce beaucoup au Yémen et si les hommes
peuvent répudier leur femme, les femmes obtiennent assez
facilement le divorce. Aussi ce capital qu'elles
accumulent est la meilleure façon de prévoir leur
avenir. La dot que les hommes doivent payer pour se
marier est d'autant plus forte que la femme est jeune et
vierge.