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Au pays de la Reine de Saba 1997

Aventure dans la Tihama

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Taëz, le 2 octobre.

   

        Malgré la chaleur ambiante, la nuit a été bonne. A 6 h 30 j'entreprends ma toilette. Sans nous presser, nous déjeunons et préparons nos affaires. A 7 h 30 le téléphone sonne. La réception nous avertit qu'il est l'heure de se lever. Avant de partir, nous montons sur la terrasse de l'hôtel pour admirer la vue panoramique. La ville est belle et moderne mais véritable caractère.

 

            Amed nous arrête à la sortie de la ville pour boire un thé. Devant nous plusieurs camions passent chargés de jeunes apparemment fort enthousiastes. Déjà de la fenêtre de notre chambre, j'ai vu de tels camions passer. Je demande à Amed ce qu'ils vont faire? Sa réponse n'est pas très claire. Il semble qu'ils soient recrutés pour un examen. S'agit-il d'une sorte de conscription? Je n'arriverai pas à en savoir plus!

 

            Nous quittons la zone montagneuse. Peu à peu la végétation se raréfie. Aux terrasses vertes succèdent les palmeraies. La taille des collines se réduit. Lorsque nous entrons dans Al Mafraq, la route est devenue rectiligne.

 

            Al Mafraq est une toute petite ville faite de bric et de broc. Nous arrivons en plein marché. Partout les voitures sont garées en dépit du bon sens. Un camion, en double file, bloque la circulation dans les deux sens. Il n'y a pas un conducteur pour tenter de débloquer la situation. Tout le monde klaxonne, les moteurs ronflent, mais personne ne bouge. Lorsqu'enfin nous réussissons à avancer, Amed gare son 4x4 devant un dromadaire agenouillé sur le sol. Les trottoirs sont envahis de camelots. Toute une foule déambule. De nombreux hommes se promènent une kalachnikov en bandoulière. Nous partons visiter le souk. C'est autour des marchandes de qat que l'agitation est la plus grande. A l'opposé des femmes de Sanaa, voilées et tout de noir vétues, ici elles sont habillées de robes, châles et turbans très colorés. Leur visage est à découvert. Il leur arrive de mettre par dessus le turban un chapeau de paille à large bord[1]. Quelques femmes sont là, assises par terre devant leur tas de qat, discutant âprement le prix et la qualité de leur produit. Le reste du marché est beaucoup plus calme, mais il est étonnant de voir une telle diversité de fruits de légumes, d'épices vendus ici dans ce petit village éloigné de tout. Au milieu de la foule et des voitures, quelques paysans passent en compagnie de leur dromadaire chargé de fourrage.

 

            Ce marché est insolite, mais ne justifie pas que nous nous y attardions davantage. La route est de plus en plus monotone. Les villages deviennent rares. Les maisons sont basses et sans allure. La végétation est de plus en plus éparse et dominée par le sable. Tout d'un coup la route s'arrête face à la mer. Amed la quitte et nous amène devant une mosquée blanche, isolée et comme enlisée dans le sable. Nous sommes à Mokha. Le désert semble plonger dans la mer. Je m'attendais à voir un grand port[2] et je ne trouve que du sable et quelques maisons éparpillées. L'ambiance est bizarre. J'ai le sentiment d'avoir atteint le bout du monde.

 

            Amed revient en arrière et prend une route en direction du nord. Quelques mètres plus loin, nous passons devant un centre de communication tenu par l'armée. C'est la fin de la route goudronnée. Il n'y a plus que la piste pour aller plus au nord. Je comprends enfin pourquoi nous avons eu besoin d'un 4x4. Jusqu'ici j'ai plutôt été étonné par la qualité des routes. Je pensais le pays pauvre et nous n'avons parcouru que des routes en parfait état. Maintenant nous roulons sur le sable. Amed cherche les traces de la piste. Parfois elle s'éloigne de la mer, parfois elle la longe. En fait il n'y a pas une piste, mais des pistes qui conduisent on ne sait où.

 

            Il n'y a presque plus de végétation. L'horizon est plat. Au loin j'aperçois quelques embarcations. Je demande à Amed d'approcher. Les pieds dans l'eau, quelques hommes tirent des filets. Sur le bord de la plage des gamins aident à triller les poissons. Je ne vois aucun village proche. Au loin, sur un ban de sable, des milliers d'oiseaux sont agglutinés.

 

            Nous pénétrons dans une palmeraie. Je sens Amed hésiter. La piste n'est plus très visible. En passant dans une clairière, le sol apparaît comme laiteux en surface. La voiture commence à déraper. C'est le début de l'enlisement. Amed enclenche les quatre roues motrices et entreprend une manoeuvre qui m'étonne. Le véhicule s'enfonce de plus en plus. Nous le quittons. Nous sommes dans la boue. Michel tente de donner des conseils à Amed qui n'en fait qu'à sa tête. Nous cherchons des morceaux de bois, des branchages pour les glisser sous les roues. Amed appelle à la rescousse deux paysans qui passent. Ils attachent leur âne à un arbre et se mettent immédiatement au travail.

 

            Il est déjà midi. Il fait une chaleur à crever. Nous nous sommes mis à l'ombre d'un buisson sur une zone un peu plus sèche. Nous n'avons rien à manger ni à boire. Un lit de branchages est installé sous les quatre roues. Le 4x4 démarre, sort de l'ornière pour en creuser une autre un mètre plus loin. Amed est nerveux et désespéré. Il jette ses sandales et se résoud à appeler à l'aide. Les deux paysans partent chercher du renfort. 

  

            Une demi-heure plus tard, une douzaine de personnes entourent la voiture. Un paysan entreprend de couper un tronc de palmier dans le sens de la longueur. Un autre groupe creuse sous les roues pour trouver le sol sec. D'autres sont allés chercher de grosses pierres pour servir d'appui à un cric et lever la voiture. Les deux planches de palmier sont glissées sous les roues. Cette base de lancement prête, Amed met le moteur en marche. La voiture sort de l'ornière et atteint quelques mètres plus loin un sol stable.

 

            Amed donne 1000 rials à celui qui semble être le chef. Bien entendu cela ne lui semble pas suffisant. Nous sommes supposés pouvoir payer plus[3]. Michel laisse Amed négocier. Le ton monte. Nous rajoutons quelques centaines de rials et les paysans acceptent de nous laisser partir mais sans enthousiasme.

 

            Nous reprenons la route. Lorsque la piste est large Amed lance son 4x4 à plus de 100 km/h. Il doit être très attentif, prévenir un virage brutal, un cassis ou choisir la bonne piste. Parfois nous croisons un motocycliste. On se demande comment on peut vivre dans un tel désert. Plusieurs fois nous perdrons la bonne piste. Les villages sont rares et bien différents de ceux des hauts plateaux. Ici dans la Tihama[4], ils relève plus du village africain composé de petites huttes de paille regroupées dans un enclos. Ils se confondent avec le paysage. Une fois ou deux, Amed est contraint d'entrer dans les villages pour questionner les autochtones.

 

            Michel me fait remarquer qu'il fait 35 °. Comme nous roulons toutes vitres ouvertes, nous n'avons pas le sentiment d'une chaleur excessive. Enfin nous arrivons à Kokha. Amed s'arrête à la première boutique qu'il trouve. Il appelle un jeune et se fait apporter une bouteille d'eau glacée qu'il s'empresse d'ouvrir et d'avaler.

 

            Nous traversons la ville jusqu'à la mer. Il est 15 h nous roulons sur une mince langue de sable entre la mer et les palmiers deux roues du 4x4 dans l'eau. Quand la plage s'élargie Amed nous arrête devant un boutre[5]. Il saute du véhicule et nous présente Mohamed Chami. La vivacité d'Amed contraste avec la nonchalance de cet homme rondouillard profitant de l'ombre de son bateau pour faire la sieste. Après les questions d'usage: "Bienvenue ", "De quel pays venez-vous?", il nous dit que nous pouvons prendre place chez lui. Un vieux pécheur, avec de grosses lunettes de myope, saisit nos sacs et nous emmène.

 

            Nous nous retrouvons dans un enclos au milieu des palmiers. Je ne connais pas Tahiti, mais j'ai le sentiment que ce ne peut pas être mieux. Le sol est propre. Il y a quelques tables et tout autour des cases en bois ouvertes au quatre vents, seulement recouvertes et séparées par des nattes. Dans chacune d'elle quatre lits en bois et sommier en corde. C'est simple et agréable.      Jac a du dans "Le Guide du Routard" que chez Mohamed Chami on se prendra pour Robinson Crusoé. C'est tout à fait çà.

 

            Nos affaires à peine posées, nous retournons voir le maître des lieux pour l'implorer qu'il nous donne à boire. Sans quitter sa couche, il tire de sa glacière trois bouteilles d'eau qu'il nous tend. Nous nous étendons sur nos lits pour une sieste bien méritée. Depuis que nous avons quitté la voiture, le moindre mouvement nous met en nage.

 

            Je suis allé faire un tour sur la plage. Il y a plusieurs boutres soit échoués soit en construction. J'ai lu que la construction de ces bateaux était une des spécialités de la région de Kokha. Il semble que nous soyons devant une petite rade. La mer est sans vague. Plusieurs embarcations très colorées semblent en pleine activité. Des pêcheurs passent dans de petites barques tractées par un moteur hors bord. Les fonds ne doivent pas être profonds car d'autres semblent se pousser avec une grande perche.  Il y a de nombreux oiseaux. Je remarque la présence de pélikans et de flamants roses.

 

            De retour j'arrive en même temps qu'une petite barque à moteur conduite par l'homme aux lunettes de myope. Tout un groupe de canadiens en descendent. Ils sont enchantés de la promenade en mer qu'ils viennent de faire. Ils me disent avoir fait le tour de la rade, vu la barrière de corail et approché les oiseaux.

 

            Je profite de l'occasion pour tâter l'eau de la Mer Rouge. J'ai l'impression, malgré la chaleur extérieure, d'entrer dans un bain d'eau tiède. Je reste un moment trempé jusqu'à mi mollet. Ce serait idyllique si je n'avais l'impression de marcher dans de la vase!

 

            Pendant ce temps, un couple de jeunes hollandais s'est également installé chez Mohamed Chami. Lorsque je regagne la hutte, Jac et Michel sortent de la douche. Les toilettes sont juste à côté de notre case. Le bâtiment est simple. Il n'y a pas d'eau chaude ce qui, ici, n'est pas un inconvéniant. Dans la salle il règne une désagréable odeur de W-C, c'est dommage car la pièce est propre.  Autre regret, il n'y a rien pour se déshabiller. Comme c'est la bonne heure pour se débarrasser de la sueur de la journée, j'entreprends de me doucher en évacuant mes états d'âme. J'espère que les serviettes sècheront pendant la nuit.

 

            Michel souhaite faire une photo du coucher du soleil qu'il me promet spectaculaire. Je suis un peu sceptique car quelques nuages masquent de temps à autre le soleil. En attendant, nous allons boire une bière[6] à la terrasse d'un hôtel voisin. Il y a une vaste terrasse en bordure de mer et à l'ombre des palmiers. Un garçon en tenue fait le service. Nous retrouvons le groupe des canadiens. Peu à peu le soleil disparaît à l'horizon. Michel avait raison, les palmiers en contrejour, les derniers reflets du soleil sur l'eau, le ciel embrassé par les derniers rayons, les barques des pêcheurs se détachant sur l'eau, sont autant de spectacles dignes des plus belles cartes postales.

 

            De retour, nous trouvons Mohamed Chami fort occupé à mettre en route son groupe électrogène. La nuit tombe vite. Tout le camp est agglutiné autour de lui. Amed l'aide ainsi qu'un jeune yéménite. Il semble qu'il y ait un court-circuit quelque part. Sans la moindre précaution nous les regardons faire des épissures, changer les lampes et effectuer des tests.

 

            Amed nous a engagés pour que nous ne gardions pas nos affaires avec nous. Nous acceptons, après beaucoup d'insistance de sa part, à entasser nos sacs dans une remise fermée à clé.

 

            Nous sommes un peu inquiets. Mohamed Chami s'est engagé à nous faire un repas de poisson. Nous ne voyons pas le moindre lieu de cuisson à l'horizon, ni la moindre tentative de préparation d'un repas et notre seule perspective est de devoir passer la veillée dans le noir.

 

            Comme nous n'avons rien mangé depuis le petit déjeuner, une première lueur d'espoir apparaît avec l'arrivée de la lumière vers les 19 h. Il était temps: il commençait à faire nuit noire. Enfin, une demi-heure plus tard, une moto arrive. J'ai du mal à croire qu'il s'agit de notre repas. Mais c'est bien lui. Les canadiens, hollandais et nous, regroupons les tables, étalons quelques journaux (chinois) en guise de nappe et commençons à nous répartir couverts, assiettes et bouteilles d'eau.

 

            A ma grande surprise, ce repas, sorti d'on ne sait où, est bon. Le poisson est frais et grillé comme il est de tradition au Yémen, le riz vient à point pour combler notre faim. Nous nous jetons dessus. Il fait bon. C'est l'occasion de discuter avec nos compagnons de table et de recueillir d'utiles renseignements pour la suite de notre voyage.

 

            Un jeune yéménite nous propose d'animer une soirée de musique et de danses yéménites. Il demande 200 rials par participants. Ce jeune et un gamin forment l'orchestre. Tous le monde déplace tables et bancs pour entourer les musiciens. Jac et Michel qui n'apprécient pas qu'on leur impose un spectacle, décrochent rapidement. Je tiens un peu plus longtemps. Les artistes manquent totalement d'enthousiasme. Je n'arrive pas à accrocher à leur musique. La journée a été fatigante, je pars me coucher.

 

            Le spectacle n'a pas dû s'éterniser. Très vite le groupe électrogène s'est tu. Seule la chaleur ne s'est pas dissipée avec la nuit.


 

Al Kokha, le 3 octobre,

 

            Durant la nuit la température n'est pas descendue au dessous de 34°. Nous avons rendez-vous à 6 h avec le pêcheur myope pour une promenade en mer. Pour 1000 rials, il s'est proposé de nous emmener tous les trois et de me trouver un masque et un tuba. Il est déjà là. Amed semble avoir dormi avec Mohamed Chami sur la galerie d'un 4x4, les hollandais sur la plage. Je regrette de ne pas avoir eu cette idée! A l'abri des nattes, en l'absence de mouvements d'air, j'ai eu trop chaud pour me couvrir et trop froid pour dormir sans rien.

 

            Nous embarquons encore à moitié endormis. La mer est d'huile. Au loin les pécheurs sont déjà en pleine activité. Le myope incline sa barque pour faciliter notre montée, puis doucement il l'éloigne du rivage en la poussant. Enfin c'est au "prout prout" du moteur que nous nous éloignons. Du large la palmeraie apparaît encore plus belle. Robinson Crusoé ne pouvait pas être mieux! Le soleil se lève. La mer et le ciel passent par toutes les couleurs. De temps à autre, un pélican nage à nos côtés ou décolle à grands battements d'ailes. Un quart d'heure plus tard, notre pêcheur stoppe sa barque et nous montre les coraux. La mer est verte et peu transparente. Il me tend un masque, un tuba et sort une échelle pour que je puisse descendre. Je plonge, frôle les coraux et fouille les environs. La visibilité est faible. Beaucoup de matières en suspension rendent les coraux sont uniformément gris. Après quelques plongées, je sors déçu. Il n'y a aucune comparaison avec la multitude des couleurs vives que j'avais vues à Ailat (Israël). Je remonte à bord. Un peu plus loin, la mer semble plus claire et moins profonde. Je replonge. C'est un peu mieux, mais l'eau demeure trouble et grise.

 

            Jac et Michel sont restés à bord. L'eau est très chaude. Nous poursuivons le tour de la baie et approchons d'un banc de sable où de nombreux oiseaux sont posés. Nous passons devant eux comme un général passerait ses troupes en revue. Lentement notre pêcheur avance sa barque jusqu'à ce qu'elle s'échoue. Je descends caméra au poing et m'approche doucement des oiseaux. Les lourds pélikans qui atterrissent et décollent à grands battements d'ailes, les flamants roses marchent de leurs pas lents et majestueux et de petits "pioupious" picorent dans le sable.

 

            De retour nous passons devant de grands boutres colorés. Ils ressemblent à des bateaux de pirates. Certains sont équipés de gros moteurs hors-bord. Un peu plus loin, sur de petites barques, des hommes pêchent à l'épervier. D'un geste ample ils lancent leur filet à la mer et le remontent lentement. Dans l'eau, d'autres surveillent la remonté des filets. A bord, d'autres encore aident à détacher les poissons prisonniers.

 

            A notre retour au camp, les canadiens finissent de déjeuner. Très vite, il ne reste plus autour de la table que les hollandais et nous. Mohamed Chami apporte de nouvelles galettes de pain, du jus d'orange, du thé et de la confiture. Nous rangeons nos affaires et règlons notre hôte: 750 rials par personne pour le repas, la nuit et le petit déjeuner. A ce prix je serais bien resté quelques jours!

 

            Il est 7 h 30. Amed a déjà embarqué nous bagages. Nous roulons toutes vitres ouvertes. Cet air qui nous cingle, dissipe la sensation de chaleur. Le paysage se montre moins aride. Palmeraies et parcelles cultivées sont de plus en plus nombreuses. La piste est fréquemment coupée de gigantesques dos d'âne, seuls moyens d'enjamber les canaux d'irrigation. Pour palier l'absence de relief, ces canaux ont été construits en surélévation.

 

            Nous nous arrêtons près d'une ferme. Une motopompe remonte de l'eau. Quelques paysans sont en plein labour. Un groupe s'affaire derrière un buffle tandis qu'un autre fait tirer la charrue par un dromadaire. Au loin un jeune, chevauchant un dromadaire, passe au pas de course. Les champs bien délimités confirment la présence d'une intense activité agricole.

 

            A 8 h 30 nous retrouvons la route goudronnée et quelques kilomètres plus loin nous entrons dans Zabid. Amed gare le 4x4 sur une vaste place en bordure de l'enceinte de la vieille ville. Au centre, à l'ombre des palmiers, quelques tables nous attirent. Pendant que nous dégustons un thé, de jeunes Yéménites s'agglutinent autour de nous et nous harcèlent de questions. Ce sont des étudiants. Jac discute avec eux. Ils nous proposent de nous faire visiter la ville, mais nous refusons.

 

            Zabid est une des plus vieille cité du Yémen. Elle a été classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1993 et Pasolini y tourna les scènes extérieures de son film "Les Mille et Une Nuits". On parle pour la première fois de cet endroit du vivant du prophète Mahomet et c'est en l'an 631qu'on y construisit la première mosquée. La ville fut fortifiée en 820 et devint le siège de la plus importante université islamique du monde.

 

            Nous contournons les fortifications de l'ancienne cité, haute muraille parsemée de tours rondes et dont les crénaux ont été remplacés par des motifs pointus et ajourés semblables à une couronne. Amed connaît bien sa mission. Il nous emmène à l'entrée nord de la ville. Une grande tour est dotée d'une porte dérobée. Véritable chicane, elle permettait de contrôler les allées et venues. De là nous déambulons dans des rues presque désertes. Des maisons basses, tout au plus deux niveaux. Les belles façades sont peu visibles. Seuls quelques minarets s'élancent vers le ciel sans atteindre les hauteurs de ceux du Yémen intérieur. De nombreux murs sont badigeonnés de blanc pour protéger du soleil[7]. Il règne une ambiance de ville abandonnée. Pourtant, avec quelques aménagements cette ville deviendrait aussi resplendissante que notre cité de Carcassonne.

 

            En quittant Zabid, je suis intrigué par une mosquée isolée entourée d'un champ de pierres. Je fais arrêter Amed et le questionne. Il s'agit d'un cimetière. Les pierres sont disposées en désordre, non taillées et sans la moindre inscription.

 

            Un peu plus loin, en traversant un village, j'aperçois plusieurs moulins actionnés par des dromadaires. Sous une sorte de hutte ouverte aux quatre vents, l'un d'eux tourne autour d'un énorme mortier et actionne un gros pilon. Deux autres mâchouillent avec une grande sérénité attendant de prendre la relève. Quant au moulinier, il surveille les opérations confortablement allongé sur un lit.

 

            Il n'est pas tout à fait 11 h lorsque nous quittons la route pour entrer dans Beit Al-Faqih. Baignant dans une forte odeur de gaz d'échappement et entourés de centaines de motos toutes plus pétaradantes les unes que les autres. Amed nous arrête devant une épicerie sur une vaste place. Quelques 4x4 de Moka Tours attendent. La chaleur est terrible et pas un brin d'ombre.

 

            Immédiatement des gamins nous entraînent vers le souk[8]. Une incroyable concentration humaine s'entassent, se bousculent, crient. Jac et Michel s'arrêtent à chaque boutique, devant chaque camelot pour admirer tout ce qui peut être vendu et c'est fou la diversité présentée ici, dans cet endroit. Leur lenteur m'exaspère et je les abandonne pour une visite des lieux au pas de course. La chaleur, les odeurs et cette foule trop bruillante et agitée me sont insupportables. Une grande partie du souk est couverte. Les boutiques sont les unes contre les autres. Je passe d'une ruelle à l'autre et traverse ce labyrinthe ne m'arrêtant que pour filmer quelques scènes insolites. Entre les étals qui ne laissent que peu de place aux passants et les gamins qui foncent en courant dans la foule avec leurs brouettes, il est bien difficile d'éviter de se faire bousculer. Quant à filmer c'est presque mission impossible. Impossible de prendre du recul pour ne pas mettre la caméra sous le nez des gens, impossible de s'attarder dans de longues séquences sans être surpris par un coup d'épaule d'un passant pressé. Ici les femmes ne portent pas de voile. Vêtues d'étoffes très colorées elles ne craignent pas d'avoir des décolletés fendus jusqu'au nombril. Très vite cette foule me donne le tourni et malgré ce spectacle haut en couleur je n'ai qu'une envie: "retrouver le calme".

 

            A la voiture: personne et pas le moindre coin à l'ombre. Quelques gamins m'entourent et m'expliquent leur passion pour la boxe. Il fait une chaleur étouffante. J'entre dans une épicerie et m'achète une bouteille d'eau glacée. J'ai beau l'économiser, lorsque Jac et Michel reviennent, j'ai tout avalé. Ils ont fait le tour du souk et se sont régalés. Ils ont surtout été étonnés par les médecins yéménites qui officient sur la voie publique à l'autre bout du marché et pratiquent des saignées dans des conditions surprenantes.

 

            Nous repartons. 13 h : nous arrivons à Hodeidah. La ville est sans grand caractère. En périphérie quelques industries agro-alimentaires. Nous entrons par une vaste avenue sans l'agitation habituelle des villes arabes. La circulation est fluide. Beaucoup de bâtiments semblent inoccupés. Les boutiques sont rares. Ce seul grand port yéménite de la mer Rouge n'a plus qu'une très faible activité.

 

            Amed nous dépose au Curnesh Hotel puis, une fois installés,  nous conduit dans un bon restaurant. Le bâtiment est vaste et moderne. Situé au bord de mer, Sa situation deviendra juditieuse lorsque le terrain vague servant de plage sera aménagé. La première chambre qui nous est proposée, nous convient. Michel s'empresse de mettre en marche la climatisation. Comme nous disposons d'un frigo, nous pourrons acheter des provisions pour notre déjeuner.

 

            Amed nous emmène dans un restaurant du centre ville. Bien qu'il soit déjà tard, il règne d'incessants allées et venues de clients. Tous mangent très vite. L'établissement doit être prisé. Il est très propre et la clientèle semble assez aisée. Le poisson qu'on nous apporte est excellent et moins brûlé que ceux mangés à Sanaa. Amed mange avec nous. Après avoir avalé quelques bouchées, il quitte la table et part lire les journaux d'une boutique voisine. La climatisation est excessive et nous fait redouter d'attraper froid. Tant pis pour la chaleur humide de la rue, nous quittons le restaurant pour retourner à l'hôtel et faire une sieste bien méritée. Nous donnons rendez-vous à Amed pour 17 h 30 pour aller à la plage.

 

            Il nous attend dans le hall d'entrée. Direction le nord de la ville. Nous longeons une digue bordant le port. Là, au bord de la route, une mince bande de sable plonge dans la mer. Le soleil a déjà disparu à l'horizon. J'abandonne mes habits sur les rochers et me dirige vers l'eau. Michel crie : "Fais attention, il y a plein de verre cassé".  Comme chez nous, le civisme n'est pas de mise, mais ici pas de service de nettoyage! L'entrée dans l'eau est surprenante. J'ai l'impression de m'enfoncer dans un bain chaud. Tous les trois faisons quelques brasses. L'atmosphère est étouffante. J'éprouve rapidement le besoin de sortir. Il est trop tard pour se faire sécher au soleil. La nuit va tomber. Nous n'avons aucune raison d'attendre plus longtemps dans ce lieu sans âme et bien trop humide .

 

            De retour, je profite de notre passage devant un central téléphonique pour envoyer un fax en France. Nous passons à l'hôtel pour nous rafraichir. Puis Amed nous conduit dans un restaurant réputé pour son poisson. Là l'ambiance est populaire. Comme à Sanaa, la nappe a été remplacée par un journal écrit en chinois. Une nouvelle fois je me demande encore comment ces journaux ont pu arriver jusque là. Le poisson est bon. L'ambiance plus détendue. Il fait encore une lourde chaleur humide, mais avec la nuit une petite brise nous fait espérer un peu de fraîcheur. Le restaurant donne sur un vaste jardin public. Nous le quittons à pied pour une petite promenade digestive. Il règne une douce ambiance de ville de province. Peu de monde dans la rue. Les magasins sont sans grands intérêts. Après un rapide tour de la place, nous traversons le square où quelques yéménites semblent décidés à passer la nuit allongés sous les palmiers.

 

            De retour, Amed nous conduit au souk pour faire nos achats pour le petit déjeuner du lendemain. A l'hôtel, une panne d'électricité a arrêté momentanément la climatisation. Dans la chambre il fait très chaud. Nous mettons nos habits à sécher près des climatiseurs en espérant que l'électricité reviendra.


[1] Il parait que leur aptitude à commercer est telle dans cette région, qu'ici  les rôles ont été inversés. Ce sont les hommes qui se chargent de l'éducation des enfants et font les travaux ménagers, pendant que leurs épouses commercent.

 

[2] Mokha fut le plus grand port du Yémen de la mer rouge. C'est là que les navires français se sont longtemps approvisionné en café: le célèbre Moka. Le caféier est un arbuste venu d'Ethiopie, mais c'est au Yémen et plus particulièrement dans la région de Taëz qu'il devint célèbre en trouvant là les meilleures conditions climatiques pour sa culture. C'est ainsi qu'au début du 18° siècle la dégustation du café s'est développée en Europe.

 

[3] Notre société industrielle est habituée à avoir des prix ou tarif fixes et affichés, mais dans tous les pays de troc, il est naturel de payer en fonction de ce qu'on peut donner. Les riches payant le même service (proportionnellement à leur fortune) plus cher que les pauvres.

 

[4] La Tihama est la plaine de 40 à 80 km de large qui borde la Mer Rouge et l'Océan Indien. C'est une sorte de désert de sable fin parsemé d'oasis. Les populations qui les habitent sont quelques fois d'origine éthiopienne. Les échanges et l'influence de l'Afrique s'y fait fortement sentir.

 

[5] Le boutre est un petit navire arabe, à voile , dont l'arrière est très relevé et l'avant très fin.

 

[6] Il s'agit d'une bière sans alcool. Le passage des anglais au Yémen du sud a laissé ce besoin.

 

[7] J'apprendrai, en relisant nos guides, que la vie et la beauté de ses maisons est dans leur agencement constitué de plusieurs cours internes dont chacune est couplée à une pièce. Ces demeures apparaissent donc comme austères de l'extérieur, mais si on a la chance de pouvoir les visiter le soir, on y découvre des façades avec des frises en briques aux motifs variés

 

[8] Le marché de Beît Al-Faqih est le plus important après celui de Sanaa. Il se tient tous les vendredis matin.