|
Taëz, le 2 octobre.
Malgré la chaleur ambiante, la nuit a été bonne. A 6 h 30
j'entreprends ma toilette. Sans nous presser, nous déjeunons
et préparons nos affaires. A 7 h 30 le téléphone sonne. La
réception nous avertit qu'il est l'heure de se lever. Avant de
partir, nous montons sur la terrasse de l'hôtel pour admirer
la vue panoramique. La ville est belle et moderne mais
véritable caractère.
Amed nous arrête à
la sortie de la ville pour boire un thé. Devant nous plusieurs
camions passent chargés de jeunes apparemment fort
enthousiastes. Déjà de la fenêtre de notre chambre, j'ai vu de
tels camions passer. Je demande à Amed ce qu'ils vont faire?
Sa réponse n'est pas très claire. Il semble qu'ils soient
recrutés pour un examen. S'agit-il d'une sorte de
conscription? Je n'arriverai pas à en savoir plus!
Nous quittons la
zone montagneuse. Peu à peu la végétation se raréfie. Aux
terrasses vertes succèdent les palmeraies. La taille des
collines se réduit. Lorsque nous entrons dans Al Mafraq, la
route est devenue rectiligne.
Al Mafraq est une
toute petite ville faite de bric et de broc. Nous arrivons en
plein marché. Partout les voitures sont garées en dépit du bon
sens. Un camion, en double file, bloque la circulation dans
les deux sens. Il n'y a pas un conducteur pour tenter de
débloquer la situation. Tout le monde klaxonne, les moteurs
ronflent, mais personne ne bouge. Lorsqu'enfin nous
réussissons à avancer, Amed gare son 4x4 devant un dromadaire
agenouillé sur le sol. Les trottoirs sont envahis de camelots.
Toute une foule déambule. De nombreux hommes se promènent une
kalachnikov en bandoulière. Nous partons visiter le souk.
C'est autour des marchandes de qat que l'agitation est la plus
grande. A l'opposé des femmes de Sanaa, voilées et tout de
noir vétues, ici elles sont habillées de robes, châles et
turbans très colorés. Leur visage est à découvert. Il leur
arrive de mettre par dessus le turban un chapeau de paille à
large bord.
Quelques femmes sont là, assises par terre devant leur tas de
qat, discutant âprement le prix et la qualité de leur produit.
Le reste du marché est beaucoup plus calme, mais il est
étonnant de voir une telle diversité de fruits de légumes,
d'épices vendus ici dans ce petit village éloigné de tout. Au
milieu de la foule et des voitures, quelques paysans passent
en compagnie de leur dromadaire chargé de fourrage.
Ce marché est
insolite, mais ne justifie pas que nous nous y attardions
davantage. La route est de plus en plus monotone. Les villages
deviennent rares. Les maisons sont basses et sans allure. La
végétation est de plus en plus éparse et dominée par le sable.
Tout d'un coup la route s'arrête face à la mer. Amed la quitte
et nous amène devant une mosquée blanche, isolée et comme
enlisée dans le sable. Nous sommes à Mokha. Le désert semble
plonger dans la mer. Je m'attendais à voir un grand port
et je ne trouve que du sable et quelques maisons éparpillées.
L'ambiance est bizarre. J'ai le sentiment d'avoir atteint le
bout du monde.
Amed revient en
arrière et prend une route en direction du nord. Quelques
mètres plus loin, nous passons devant un centre de
communication tenu par l'armée. C'est la fin de la route
goudronnée. Il n'y a plus que la piste pour aller plus au
nord. Je comprends enfin pourquoi nous avons eu besoin d'un
4x4. Jusqu'ici j'ai plutôt été étonné par la qualité des
routes. Je pensais le pays pauvre et nous n'avons parcouru que
des routes en parfait état. Maintenant nous roulons sur le
sable. Amed cherche les traces de la piste. Parfois elle
s'éloigne de la mer, parfois elle la longe. En fait il n'y a
pas une piste, mais des pistes qui conduisent on ne sait où.
Il n'y a presque
plus de végétation. L'horizon est plat. Au loin j'aperçois
quelques embarcations. Je demande à Amed d'approcher. Les
pieds dans l'eau, quelques hommes tirent des filets. Sur le
bord de la plage des gamins aident à triller les poissons. Je
ne vois aucun village proche. Au loin, sur un ban de sable,
des milliers d'oiseaux sont agglutinés.
Nous pénétrons dans
une palmeraie. Je sens Amed hésiter. La piste n'est plus très
visible. En passant dans une clairière, le sol apparaît comme
laiteux en surface. La voiture commence à déraper. C'est le
début de l'enlisement. Amed enclenche les quatre roues
motrices et entreprend une manoeuvre qui m'étonne. Le véhicule
s'enfonce de plus en plus. Nous le quittons. Nous sommes dans
la boue. Michel tente de donner des conseils à Amed qui n'en
fait qu'à sa tête. Nous cherchons des morceaux de bois, des
branchages pour les glisser sous les roues. Amed appelle à la
rescousse deux paysans qui passent. Ils attachent leur âne à
un arbre et se mettent immédiatement au travail.
Il est déjà midi.
Il fait une chaleur à crever. Nous nous sommes mis à l'ombre
d'un buisson sur une zone un peu plus sèche. Nous n'avons rien
à manger ni à boire. Un lit de branchages est installé sous
les quatre roues. Le 4x4 démarre, sort de l'ornière pour en
creuser une autre un mètre plus loin. Amed est nerveux et
désespéré. Il jette ses sandales et se résoud à appeler à
l'aide. Les deux paysans partent chercher du renfort.
Une demi-heure plus
tard, une douzaine de personnes entourent la voiture. Un
paysan entreprend de couper un tronc de palmier dans le sens
de la longueur. Un autre groupe creuse sous les roues pour
trouver le sol sec. D'autres sont allés chercher de grosses
pierres pour servir d'appui à un cric et lever la voiture. Les
deux planches de palmier sont glissées sous les roues. Cette
base de lancement prête, Amed met le moteur en marche. La
voiture sort de l'ornière et atteint quelques mètres plus loin
un sol stable.
Amed donne 1000
rials à celui qui semble être le chef. Bien entendu cela ne
lui semble pas suffisant. Nous sommes supposés pouvoir payer
plus.
Michel laisse Amed négocier. Le ton monte. Nous rajoutons
quelques centaines de rials et les paysans acceptent de nous
laisser partir mais sans enthousiasme.
Nous reprenons la
route. Lorsque la piste est large Amed lance son 4x4 à plus de
100 km/h. Il doit être très attentif, prévenir un virage
brutal, un cassis ou choisir la bonne piste. Parfois nous
croisons un motocycliste. On se demande comment on peut vivre
dans un tel désert. Plusieurs fois nous perdrons la bonne
piste. Les villages sont rares et bien différents de ceux des
hauts plateaux. Ici dans la Tihama,
ils relève plus du village africain composé de petites huttes
de paille regroupées dans un enclos. Ils se confondent avec le
paysage. Une fois ou deux, Amed est contraint d'entrer dans
les villages pour questionner les autochtones.
Michel me fait
remarquer qu'il fait 35 °. Comme nous roulons toutes vitres
ouvertes, nous n'avons pas le sentiment d'une chaleur
excessive. Enfin nous arrivons à Kokha. Amed s'arrête à la
première boutique qu'il trouve. Il appelle un jeune et se fait
apporter une bouteille d'eau glacée qu'il s'empresse d'ouvrir
et d'avaler.
Nous traversons la
ville jusqu'à la mer. Il est 15 h nous roulons sur une mince
langue de sable entre la mer et les palmiers deux roues du 4x4
dans l'eau. Quand la plage s'élargie Amed nous arrête devant
un boutre.
Il saute du véhicule et nous présente Mohamed Chami. La
vivacité d'Amed contraste avec la nonchalance de cet homme
rondouillard profitant de l'ombre de son bateau pour faire la
sieste. Après les questions d'usage: "Bienvenue ", "De quel
pays venez-vous?", il nous dit que nous pouvons prendre place
chez lui. Un vieux pécheur, avec de grosses lunettes de myope,
saisit nos sacs et nous emmène.
Nous nous
retrouvons dans un enclos au milieu des palmiers. Je ne
connais pas Tahiti, mais j'ai le sentiment que ce ne peut pas
être mieux. Le sol est propre. Il y a quelques tables et tout
autour des cases en bois ouvertes au quatre vents, seulement
recouvertes et séparées par des nattes. Dans chacune d'elle
quatre lits en bois et sommier en corde. C'est simple et
agréable. Jac a du dans "Le Guide du Routard" que chez
Mohamed Chami on se prendra pour Robinson Crusoé. C'est tout à
fait çà.
Nos affaires à
peine posées, nous retournons voir le maître des lieux pour
l'implorer qu'il nous donne à boire. Sans quitter sa couche,
il tire de sa glacière trois bouteilles d'eau qu'il nous tend.
Nous nous étendons sur nos lits pour une sieste bien méritée.
Depuis que nous avons quitté la voiture, le moindre mouvement
nous met en nage.
Je suis allé faire
un tour sur la plage. Il y a plusieurs boutres soit échoués
soit en construction. J'ai lu que la construction de ces
bateaux était une des spécialités de la région de Kokha. Il
semble que nous soyons devant une petite rade. La mer est sans
vague. Plusieurs embarcations très colorées semblent en pleine
activité. Des pêcheurs passent dans de petites barques
tractées par un moteur hors bord. Les fonds ne doivent pas
être profonds car d'autres semblent se pousser avec une grande
perche. Il y a de nombreux oiseaux. Je remarque la présence
de pélikans et de flamants roses.
De retour j'arrive
en même temps qu'une petite barque à moteur conduite par
l'homme aux lunettes de myope. Tout un groupe de canadiens en
descendent. Ils sont enchantés de la promenade en mer qu'ils
viennent de faire. Ils me disent avoir fait le tour de la
rade, vu la barrière de corail et approché les oiseaux.
Je profite de
l'occasion pour tâter l'eau de la Mer Rouge. J'ai
l'impression, malgré la chaleur extérieure, d'entrer dans un
bain d'eau tiède. Je reste un moment trempé jusqu'à mi mollet.
Ce serait idyllique si je n'avais l'impression de marcher dans
de la vase!
Pendant ce temps,
un couple de jeunes hollandais s'est également installé chez
Mohamed Chami. Lorsque je regagne la hutte, Jac et Michel
sortent de la douche. Les toilettes sont juste à côté de notre
case. Le bâtiment est simple. Il n'y a pas d'eau chaude ce
qui, ici, n'est pas un inconvéniant. Dans la salle il règne
une désagréable odeur de W-C, c'est dommage car la pièce est
propre. Autre regret, il n'y a rien pour se déshabiller.
Comme c'est la bonne heure pour se débarrasser de la sueur de
la journée, j'entreprends de me doucher en évacuant mes états
d'âme. J'espère que les serviettes sècheront pendant la nuit.
Michel souhaite
faire une photo du coucher du soleil qu'il me promet
spectaculaire. Je suis un peu sceptique car quelques nuages
masquent de temps à autre le soleil. En attendant, nous allons
boire une bière
à la terrasse d'un hôtel voisin. Il y a une vaste terrasse en
bordure de mer et à l'ombre des palmiers. Un garçon en tenue
fait le service. Nous retrouvons le groupe des canadiens. Peu
à peu le soleil disparaît à l'horizon. Michel avait raison,
les palmiers en contrejour, les derniers reflets du soleil sur
l'eau, le ciel embrassé par les derniers rayons, les barques
des pêcheurs se détachant sur l'eau, sont autant de spectacles
dignes des plus belles cartes postales.
De retour, nous
trouvons Mohamed Chami fort occupé à mettre en route son
groupe électrogène. La nuit tombe vite. Tout le camp est
agglutiné autour de lui. Amed l'aide ainsi qu'un jeune
yéménite. Il semble qu'il y ait un court-circuit quelque part.
Sans la moindre précaution nous les regardons faire des
épissures, changer les lampes et effectuer des tests.
Amed nous a engagés
pour que nous ne gardions pas nos affaires avec nous. Nous
acceptons, après beaucoup d'insistance de sa part, à entasser
nos sacs dans une remise fermée à clé.
Nous sommes un peu
inquiets. Mohamed Chami s'est engagé à nous faire un repas de
poisson. Nous ne voyons pas le moindre lieu de cuisson à
l'horizon, ni la moindre tentative de préparation d'un repas
et notre seule perspective est de devoir passer la veillée
dans le noir.
Comme nous n'avons
rien mangé depuis le petit déjeuner, une première lueur
d'espoir apparaît avec l'arrivée de la lumière vers les 19 h.
Il était temps: il commençait à faire nuit noire. Enfin, une
demi-heure plus tard, une moto arrive. J'ai du mal à croire
qu'il s'agit de notre repas. Mais c'est bien lui. Les
canadiens, hollandais et nous, regroupons les tables, étalons
quelques journaux (chinois) en guise de nappe et commençons à
nous répartir couverts, assiettes et bouteilles d'eau.
A ma grande
surprise, ce repas, sorti d'on ne sait où, est bon. Le poisson
est frais et grillé comme il est de tradition au Yémen, le riz
vient à point pour combler notre faim. Nous nous jetons
dessus. Il fait bon. C'est l'occasion de discuter avec nos
compagnons de table et de recueillir d'utiles renseignements
pour la suite de notre voyage.
Un jeune yéménite
nous propose d'animer une soirée de musique et de danses
yéménites. Il demande 200 rials par participants. Ce jeune et
un gamin forment l'orchestre. Tous le monde déplace tables et
bancs pour entourer les musiciens. Jac et Michel qui
n'apprécient pas qu'on leur impose un spectacle, décrochent
rapidement. Je tiens un peu plus longtemps. Les artistes
manquent totalement d'enthousiasme. Je n'arrive pas à
accrocher à leur musique. La journée a été fatigante, je pars
me coucher.
Le spectacle n'a
pas dû s'éterniser. Très vite le groupe électrogène s'est tu.
Seule la chaleur ne s'est pas dissipée avec la nuit.
Al Kokha, le 3
octobre,
Durant
la nuit la température n'est pas descendue au dessous de 34°.
Nous avons rendez-vous à 6 h avec le pêcheur myope pour une
promenade en mer. Pour 1000 rials, il s'est proposé de nous
emmener tous les trois et de me trouver un masque et un tuba.
Il est déjà là. Amed semble avoir dormi avec Mohamed Chami sur
la galerie d'un 4x4, les hollandais sur la plage. Je regrette
de ne pas avoir eu cette idée! A l'abri des nattes, en
l'absence de mouvements d'air, j'ai eu trop chaud pour me
couvrir et trop froid pour dormir sans rien.
Nous
embarquons encore à moitié endormis. La mer est d'huile. Au
loin les pécheurs sont déjà en pleine activité. Le myope
incline sa barque pour faciliter notre montée, puis doucement
il l'éloigne du rivage en la poussant. Enfin c'est au "prout
prout" du moteur que nous nous éloignons. Du large la
palmeraie apparaît encore plus belle. Robinson Crusoé ne
pouvait pas être mieux! Le soleil se lève. La mer et le ciel
passent par toutes les couleurs. De temps à autre, un pélican
nage à nos côtés ou décolle à grands battements d'ailes. Un
quart d'heure plus tard, notre pêcheur stoppe sa barque et
nous montre les coraux. La mer est verte et peu transparente.
Il me tend un masque, un tuba et sort une échelle pour que je
puisse descendre. Je plonge, frôle les coraux et fouille les
environs. La visibilité est faible. Beaucoup de matières en
suspension rendent les coraux sont uniformément gris. Après
quelques plongées, je sors déçu. Il n'y a aucune comparaison
avec la multitude des couleurs vives que j'avais vues à Ailat
(Israël). Je remonte à bord. Un peu plus loin, la mer semble
plus claire et moins profonde. Je replonge. C'est un peu
mieux, mais l'eau demeure trouble et grise.
Jac et
Michel sont restés à bord. L'eau est très chaude. Nous
poursuivons le tour de la baie et approchons d'un banc de
sable où de nombreux oiseaux sont posés. Nous passons devant
eux comme un général passerait ses troupes en revue. Lentement
notre pêcheur avance sa barque jusqu'à ce qu'elle s'échoue. Je
descends caméra au poing et m'approche doucement des oiseaux.
Les lourds pélikans qui atterrissent et décollent à grands
battements d'ailes, les flamants roses marchent de leurs pas
lents et majestueux et de petits "pioupious" picorent dans le
sable.
De
retour nous passons devant de grands boutres colorés. Ils
ressemblent à des bateaux de pirates. Certains sont équipés de
gros moteurs hors-bord. Un peu plus loin, sur de petites
barques, des hommes pêchent à l'épervier. D'un geste ample ils
lancent leur filet à la mer et le remontent lentement. Dans
l'eau, d'autres surveillent la remonté des filets. A bord,
d'autres encore aident à détacher les poissons prisonniers.
A
notre retour au camp, les canadiens finissent de déjeuner.
Très vite, il ne reste plus autour de la table que les
hollandais et nous. Mohamed Chami apporte de nouvelles
galettes de pain, du jus d'orange, du thé et de la confiture.
Nous rangeons nos affaires et règlons notre hôte: 750 rials
par personne pour le repas, la nuit et le petit déjeuner. A ce
prix je serais bien resté quelques jours!
Il est
7 h 30. Amed a déjà embarqué nous bagages. Nous roulons toutes
vitres ouvertes. Cet air qui nous cingle, dissipe la sensation
de chaleur. Le paysage se montre moins aride. Palmeraies et
parcelles cultivées sont de plus en plus nombreuses. La piste
est fréquemment coupée de gigantesques dos d'âne, seuls moyens
d'enjamber les canaux d'irrigation. Pour palier l'absence de
relief, ces canaux ont été construits en surélévation.
Nous
nous arrêtons près d'une ferme. Une motopompe remonte de
l'eau. Quelques paysans sont en plein labour. Un groupe
s'affaire derrière un buffle tandis qu'un autre fait tirer la
charrue par un dromadaire. Au loin un jeune, chevauchant un
dromadaire, passe au pas de course. Les champs bien délimités
confirment la présence d'une intense activité agricole.
A 8 h
30 nous retrouvons la route goudronnée et quelques kilomètres
plus loin nous entrons dans Zabid. Amed gare le 4x4 sur une
vaste place en bordure de l'enceinte de la vieille ville. Au
centre, à l'ombre des palmiers, quelques tables nous attirent.
Pendant que nous dégustons un thé, de jeunes Yéménites
s'agglutinent autour de nous et nous harcèlent de questions.
Ce sont des étudiants. Jac discute avec eux. Ils nous
proposent de nous faire visiter la ville, mais nous refusons.
Zabid
est une des plus vieille cité du Yémen. Elle a été classée au
patrimoine mondial de l'UNESCO en 1993 et Pasolini y tourna
les scènes extérieures de son film "Les Mille et Une Nuits".
On parle pour la première fois de cet endroit du vivant du
prophète Mahomet et c'est en l'an 631qu'on y construisit la
première mosquée. La ville fut fortifiée en 820 et devint le
siège de la plus importante université islamique du monde.
Nous
contournons les fortifications de l'ancienne cité, haute
muraille parsemée de tours rondes et dont les crénaux ont été
remplacés par des motifs pointus et ajourés semblables à une
couronne. Amed connaît bien sa mission. Il nous emmène à
l'entrée nord de la ville. Une grande tour est dotée d'une
porte dérobée. Véritable chicane, elle permettait de contrôler
les allées et venues. De là nous déambulons dans des rues
presque désertes. Des maisons basses, tout au plus deux
niveaux. Les belles façades sont peu visibles. Seuls quelques
minarets s'élancent vers le ciel sans atteindre les hauteurs
de ceux du Yémen intérieur. De nombreux murs sont badigeonnés
de blanc pour protéger du soleil.
Il règne une ambiance de ville abandonnée. Pourtant, avec
quelques aménagements cette ville deviendrait aussi
resplendissante que notre cité de Carcassonne.
En
quittant Zabid, je suis intrigué par une mosquée isolée
entourée d'un champ de pierres. Je fais arrêter Amed et le
questionne. Il s'agit d'un cimetière. Les pierres sont
disposées en désordre, non taillées et sans la moindre
inscription.
Un peu
plus loin, en traversant un village, j'aperçois plusieurs
moulins actionnés par des dromadaires. Sous une sorte de hutte
ouverte aux quatre vents, l'un d'eux tourne autour d'un énorme
mortier et actionne un gros pilon. Deux autres mâchouillent
avec une grande sérénité attendant de prendre la relève. Quant
au moulinier, il surveille les opérations confortablement
allongé sur un lit.
Il
n'est pas tout à fait 11 h lorsque nous quittons la route pour
entrer dans Beit Al-Faqih. Baignant dans une forte odeur de
gaz d'échappement et entourés de centaines de motos toutes
plus pétaradantes les unes que les autres. Amed nous arrête
devant une épicerie sur une vaste place. Quelques 4x4 de Moka
Tours attendent. La chaleur est terrible et pas un brin
d'ombre.
Immédiatement des gamins nous entraînent vers le souk.
Une incroyable concentration humaine s'entassent, se
bousculent, crient. Jac et Michel s'arrêtent à chaque
boutique, devant chaque camelot pour admirer tout ce qui peut
être vendu et c'est fou la diversité présentée ici, dans cet
endroit. Leur lenteur m'exaspère et je les abandonne pour une
visite des lieux au pas de course. La chaleur, les odeurs et
cette foule trop bruillante et agitée me sont insupportables.
Une grande partie du souk est couverte. Les boutiques sont les
unes contre les autres. Je passe d'une ruelle à l'autre et
traverse ce labyrinthe ne m'arrêtant que pour filmer quelques
scènes insolites. Entre les étals qui ne laissent que peu de
place aux passants et les gamins qui foncent en courant dans
la foule avec leurs brouettes, il est bien difficile d'éviter
de se faire bousculer. Quant à filmer c'est presque mission
impossible. Impossible de prendre du recul pour ne pas mettre
la caméra sous le nez des gens, impossible de s'attarder dans
de longues séquences sans être surpris par un coup d'épaule
d'un passant pressé. Ici les femmes ne portent pas de voile.
Vêtues d'étoffes très colorées elles ne craignent pas d'avoir
des décolletés fendus jusqu'au nombril. Très vite cette foule
me donne le tourni et malgré ce spectacle haut en couleur je
n'ai qu'une envie: "retrouver le calme".
A la
voiture: personne et pas le moindre coin à l'ombre. Quelques
gamins m'entourent et m'expliquent leur passion pour la boxe.
Il fait une chaleur étouffante. J'entre dans une épicerie et
m'achète une bouteille d'eau glacée. J'ai beau l'économiser,
lorsque Jac et Michel reviennent, j'ai tout avalé. Ils ont
fait le tour du souk et se sont régalés. Ils ont surtout été
étonnés par les médecins yéménites qui officient sur la voie
publique à l'autre bout du marché et pratiquent des saignées
dans des conditions surprenantes.
Nous
repartons. 13 h : nous arrivons à Hodeidah. La ville est sans
grand caractère. En périphérie quelques industries
agro-alimentaires. Nous entrons par une vaste avenue sans
l'agitation habituelle des villes arabes. La circulation est
fluide. Beaucoup de bâtiments semblent inoccupés. Les
boutiques sont rares. Ce seul grand port yéménite de la mer
Rouge n'a plus qu'une très faible activité.
Amed
nous dépose au Curnesh Hotel puis, une fois installés, nous
conduit dans un bon restaurant. Le bâtiment est vaste et
moderne. Situé au bord de mer, Sa situation deviendra
juditieuse lorsque le terrain vague servant de plage sera
aménagé. La première chambre qui nous est proposée, nous
convient. Michel s'empresse de mettre en marche la
climatisation. Comme nous disposons d'un frigo, nous pourrons
acheter des provisions pour notre déjeuner.
Amed
nous emmène dans un restaurant du centre ville. Bien qu'il
soit déjà tard, il règne d'incessants allées et venues de
clients. Tous mangent très vite. L'établissement doit être
prisé. Il est très propre et la clientèle semble assez aisée.
Le poisson qu'on nous apporte est excellent et moins brûlé que
ceux mangés à Sanaa. Amed mange avec nous. Après avoir avalé
quelques bouchées, il quitte la table et part lire les
journaux d'une boutique voisine. La climatisation est
excessive et nous fait redouter d'attraper froid. Tant pis
pour la chaleur humide de la rue, nous quittons le restaurant
pour retourner à l'hôtel et faire une sieste bien méritée.
Nous donnons rendez-vous à Amed pour 17 h 30 pour aller à la
plage.
Il
nous attend dans le hall d'entrée. Direction le nord de la
ville. Nous longeons une digue bordant le port. Là, au bord de
la route, une mince bande de sable plonge dans la mer. Le
soleil a déjà disparu à l'horizon. J'abandonne mes habits sur
les rochers et me dirige vers l'eau. Michel crie : "Fais
attention, il y a plein de verre cassé". Comme chez nous, le
civisme n'est pas de mise, mais ici pas de service de
nettoyage! L'entrée dans l'eau est surprenante. J'ai
l'impression de m'enfoncer dans un bain chaud. Tous les trois
faisons quelques brasses. L'atmosphère est étouffante.
J'éprouve rapidement le besoin de sortir. Il est trop tard
pour se faire sécher au soleil. La nuit va tomber. Nous
n'avons aucune raison d'attendre plus longtemps dans ce lieu
sans âme et bien trop humide .
De
retour, je profite de notre passage devant un central
téléphonique pour envoyer un fax en France. Nous passons à
l'hôtel pour nous rafraichir. Puis Amed nous conduit dans un
restaurant réputé pour son poisson. Là l'ambiance est
populaire. Comme à Sanaa, la nappe a été remplacée par un
journal écrit en chinois. Une nouvelle fois je me demande
encore comment ces journaux ont pu arriver jusque là. Le
poisson est bon. L'ambiance plus détendue. Il fait encore une
lourde chaleur humide, mais avec la nuit une petite brise nous
fait espérer un peu de fraîcheur. Le restaurant donne sur un
vaste jardin public. Nous le quittons à pied pour une petite
promenade digestive. Il règne une douce ambiance de ville de
province. Peu de monde dans la rue. Les magasins sont sans
grands intérêts. Après un rapide tour de la place, nous
traversons le square où quelques yéménites semblent décidés à
passer la nuit allongés sous les palmiers.
De
retour, Amed nous conduit au souk pour faire nos achats pour
le petit déjeuner du lendemain. A l'hôtel, une panne
d'électricité a arrêté momentanément la climatisation. Dans la
chambre il fait très chaud. Nous mettons nos habits à sécher
près des climatiseurs en espérant que l'électricité reviendra.
Il parait que leur aptitude à commercer est telle dans
cette région, qu'ici les rôles ont été inversés. Ce sont
les hommes qui se chargent de l'éducation des enfants et
font les travaux ménagers, pendant que leurs épouses
commercent.
Mokha fut le plus grand port du Yémen de la mer rouge.
C'est là que les navires français se sont longtemps
approvisionné en café: le célèbre Moka. Le caféier est un
arbuste venu d'Ethiopie, mais c'est au Yémen et plus
particulièrement dans la région de Taëz qu'il devint
célèbre en trouvant là les meilleures conditions
climatiques pour sa culture. C'est ainsi qu'au début du
18° siècle la dégustation du café s'est développée en
Europe.
Notre société industrielle est habituée à avoir des prix
ou tarif fixes et affichés, mais dans tous les pays de
troc, il est naturel de payer en fonction de ce qu'on peut
donner. Les riches payant le même service
(proportionnellement à leur fortune) plus cher que les
pauvres.
La Tihama est la plaine de 40 à 80 km de large qui borde
la Mer Rouge et l'Océan Indien. C'est une sorte de désert
de sable fin parsemé d'oasis. Les populations qui les
habitent sont quelques fois d'origine éthiopienne. Les
échanges et l'influence de l'Afrique s'y fait fortement
sentir.
Le boutre est un petit navire arabe, à voile , dont
l'arrière est très relevé et l'avant très fin.
Il s'agit d'une bière sans alcool. Le passage des anglais
au Yémen du sud a laissé ce besoin.
J'apprendrai, en relisant nos guides, que la vie et la
beauté de ses maisons est dans leur agencement constitué
de plusieurs cours internes dont chacune est couplée à une
pièce. Ces demeures apparaissent donc comme austères de
l'extérieur, mais si on a la chance de pouvoir les visiter
le soir, on y découvre des façades avec des frises en
briques aux motifs variés
Le marché de Beît Al-Faqih est le plus important après
celui de Sanaa. Il se tient tous les vendredis matin.
|