Hodeidah, samedi
4 octobre,
6 h
30 la nuit a été bonne. C'est à peine si j'ai entendu
l'appel à la prière des mosquées environnantes. La
climatisation rétablie nous a permis de dormir dans de
bonnes conditions. Tranquillement, nous rangeons nos
affaires et prenons notre petit déjeuner. A 8 h nous sommes
prêts. Je règle l'hôtel (2400 rials) et Amed nous conduit à
quelques centaines de mètres de là au marché aux poissons.
Sur
ce long terrain vague qu'est le bord de mer, le marché aux
poissons apparaît comme une anodine digue où règne une
grande agitation. Hier, dans nos allées et venues nous ne
l'avions pas remarqué. Quelques charrettes transportant des
pains de glace marquent l'entrée. Un peu plus loin des
camelots vendent friandises et cigarettes entre les pêcheurs
qui réparent leurs filets. Au fond une grande halle semble
être le nœud de toute cette agitation. J'abandonne Jac et
Michel qui entreprennent leur visite plus posément que moi.
Il
règne une forte odeur de poisson. J'avance au milieu de la
foule. Des gamins poussent des brouettes chargées de requins
marteaux. Des hommes traînent sur le sol de véritables
monstres. Tout le monde crie pour se faire entendre. Arrivé
à l'intérieur de la halle, je suis déçu. Peu de monde et un
sol jonché poissons mis en tas par espèce. Quelques
marchands, carnet en main font leurs comptes. Après un tour
rapide, je ressors et longe le quai. De chaque côté des
dizaines de barques et bâteaux forment un plancher ondulant
envahit par la foule. Je passe d'une embarcation à l'autre
pour tenter de comprendre les raisons de cette agitations.
Penchés autour des cales, les clients choisissent leurs
poissons parmi ceux que les enfants leur tendent. Sur le
quai des commissaires-priseurs vendent à la criée dans un
incessant va et vient de brouettes, de charrettes et de
camionnettes.
Je
retrouve Jac et Michel. Je suis ivre de tant d'agitation,
saoulé par le bruit, les couleurs, la chaleur, l'odeur et
par tout cet exotisme insolite. Amed nous attend. Nous
traversons la ville et filons vers la montagne. Une dernière
halte pour boire un thé. Nous quittons la plaine de la
Tihama et ses vastes étendues de sable. Des montagnes rouges
surgissent. La route devient tortueuse et s'enfonce dans une
immense gorge verdoyante. Les lacets se multiplient. Au fond
d'un vallon surgit une cascade. Le changement est si brutal
que je n'ai pas le temps de demander à Amed de s'arrêter. La
route grimpe de plus en plus. A 11 h nous arrivons à Manakha.
La ville s'étale sur un col à 2000 m d'altitude. Tout autour
des pentes vertigineuses et des terrasses cultivées.
Depuis que nous avons quitté Hodeidah, le ciel n'a cessé de
s'encombrer. Les nuages butent sur ces montagnes et
n'arrivent pas à les franchir. Il fait plus frais et nous
avons enfin le sentiment d'être dans un paysage alpin.
Amed
nous arrête à l'entrée de la ville devant un hôtel qu'il
nous recommande. L'entrée débouche sur une sorte de salle de
bar. Le patron, homme fort et souriant, nous fait visiter
les chambres. Elles sont simples et très belles. Au sol de
la moquette. Des matelas mousse servent de lit. Une grande
fenêtre surmontée d'un magnifique vitrail avec une
décoration en stucs très finement ciselé. A peine installés,
nous avons des regrets. Logés côtés rue, en face d'un groupe
électrogène fournissant l'électricité au quartier, le
ronronnement du moteur et les odeurs de gazoil sont
insupportables. Le patron accepte de nous donner une chambre
coté vallée. Elle est tout aussi belle.
Nous
quittons Amed qui rentre seul sur Sanaa. Après quelques
poignées de main et quelques salamalecs, je lui remets 1000
rials et nous nous séparons. Notre hôte nous propose de
manger. Jac et Michel n'ont pas faim. Je reste dans la salle
de restaurant. D'autres touristes s'installent autour de
moi. On nous sert sans tarder. J'avale le traditionnel
poulet au riz et regagne la chambre pour une petite sieste.
Nous
décidons d'aller visiter la ville et ses environs. Souriant
et empressé notre aubergiste nous explique qu'il est facile
de trouver un guide. Il nous indique quelques villages à
voir mais nous déconseille d'aller vers les collines tenues
par des militaires.
La
ville est très touristique. En quittant l'hôtel nous passons
devant des boutiques d'antiquaires. C'est l'heure du qat et
tout est fermé et la rue est déserte et large. Tous les
matins un important marché s'y tient. Vue de là, Manakha ,
avec ses rues non goudronnées, poussiéreuses et jonchées
d'ordures, n'a rien d'extraordinaire, mais dès qu'on prend
un peu de distance, les alignements de maisons, les
terrasses cultivées, la montagne avec ses falaises
verticales, les multiples sommets se découpant sur le ciel
et ses vallées profondes, forment un paysage fascinant. Ici,
il m'est difficile d'imaginer qu'hier soir je prenais un
bain dans la mer Rouge.
Nous
n'avons pas atteint le haut du village que deux gamins nous
entourent et insistent pour nour accompagner. Ils doivent
avoir 10 - 12 ans, ils débitent une floppée de phrases en
anglais, en français, en allemand, en espagnol et, étonnant
pour nous, en japonnais et nous chantent "frère Jacques"
dans toutes ces langues.
Ils sont drôles et sympathiques mais nous préfèrerions nous
passer de guides. Jac qui les attire, n'arrive pas à les
abandonner. Malgré toutes nos mises en garde, ils nous
accompagnent. Amed est le plus petit des deux, mais il est
tenace et charmeur. Peu à peu, son dévouement et ses
explications le rendre indispensable.
En
haut du village: le col. Encore quelques rangées de maisons
et une succession de terrasses plongent dans d'autres
vallées profondes. Sur chaque sommet un village et à perte
de vue des terrasses ondulant au gré des courbes de niveau.
Nous prenons un chemin en direction du sud-est. Aucune route
ne semble conduire au village qui domine Manakha. Amed vient
à notre secours et nous oriente vers un chemin escarpé qui
semble aller nulle part. Nous passons au milieu d'une
véritable forêt de cactus. Amed se dépèche de ramasser des
figues de barbarie et nous les propose. Pour le remercier
Michel nous photographie tous réunis sur un rocher.
Nous
arrivons enfin devant l'enceinte de village. Une seule porte
donne accès, mais elle est fermée. Amed s'empresse de
l'ouvrir. Le village semble abandonné. La plupart des
maisons sont en ruines, d'autres sont très belles et
construites en pierres de couleurs différentes pour
reproduire les habituels motifs d'ornement des bâtisses
yéménites. Déambulant entre les maisons par des rues
étroites et pentues, Amed nous fait emprunter des passages
que nous n'aurions osé prendre. Il nous signale une mosquée.
Une croix de David manifestant la présence d'une maison
ayant appartenue à un juif. Enfin il nous arrête devant une
porte, nous demande si nous avons soif et appelle. Au bout
d'un moment une jeune fille ouvre la porte. Devant ses
explications, elle disparait nous laissant seuls. Un jeune
homme arrive et nous ouvre un cabanon. C'est l'épicerie du
village. Nous commandons du thé et offrons des Cokas à nos
deux guides.
Après ce bref repos, Amed prend de nouvelles ruelles et nous
descendons par un sentier droit sur Manakha. A l'arrivée
nous rencontrons un groupe de Nouvelles Frontières arrivant
de l'Hadramaout.
Ravis de leur séjour, ils nous encouragent à visiter cette
région écartée de notre programme, mais furieux après les
militaires qui viennent de leur confisquer un appareil photo
sans la moindre explication. Il est vrai qu'ils étaient
partis en direction de l'autre sommet dominant Manakha où se
trouvait une caserne. Devant cette méthode un peu rude ils
se sont plaints à un responsable local du tourisme. Désolé
il s'est engagé à tenter d'intervenir auprès des militaires.
Nous
quittons nos deux "petits" guides en leur donnant 150 rials
chacun. Le plus grand accepte, mais Amed refuse notre
argent. Il se sent offensé de recevoir si peu et il nous le
manifeste vivement. Nous sommes un peu décontenancés. Le
visage d'Amed jusqu'ici souriant, s'est assombri. Jac tente
de négocier sans y parvenir. Il nous demande 500 rials. La
somme nous paraît exagérée de la part d'un enfant. Nous nous
quittons fâchés et déçus.
La
grande rue de Manakha a retrouvé son animation. Les
boutiques sont ouvertes, les artisans en pleine activité. Un
jeune boulanger ressemble à un grand poupon. Il fait voler
la pâte avec une grande aisance avant de l'étaler sur une
sorte de coufin conique puis la plaque sur la paroie de son
four. Nous avions vu plusieurs boutiques vendre ces sortes
d'autoclaves ou de lessiveuses d'autrefois. Il s'agit de
fours à galette de pain chauffés au gaz. Un peu plus loin,
nous photographions un meunier couvert de farine de la tête
aux pieds.
De
retour à l'hôtel nous étudions la possibilité d'aller dans
l'Hadramaout. Cette visite occuperait totalement le reste de
notre séjour, mais suppose quatre jours de voiture pour deux
jours de visite, donc d'importants frais de location de 4x4
et surtout le paiement de la "taxe bédouine" soit 300 $. En
restant sur notre projet initial les dépenses seraient
réduites au minimum et pourrions terminer notre séjour
calmement. C'est sur ce choix que nous concluons notre
discussion.
A la
tombée de la nuit nous descendons prendre notre repas. Nous
nous installons en face de deux jeunes français
rondouillards et joviaux. Journalistes de "Géo" au Yémen
pour trois mois. Ils réalisent un reportage sur Sanaa. C'est
leur première journée de détente depuis trois semaines
passées dans la capitale. Ils sont ravis de l'accueil qui
leur a été fait.
Le
repas terminé le patron nous invite à descendre dans une
salle du sous-sol pour une soirée musicale. Le sol est
recouvert de tapis. Le milieu totalement dégagé, des
coussins sont disposés tout autour pour reproduire une
ambiance de mafraj.
Deux musiciens avec leurs instruments attendent les
spectateurs. Déçu par la soirée de Khokha et un peu fatigué,
je ne fais qu'une apparition et monte me coucher.
Jac
et Michel rentrent satisfaits de cette soirée et de la bonne
musique entendue.
Les activités de l'armée sont considérées comme secret
d'état. Nous avons déjà vu qu'il est interdit de filmer
ou photographier les édifices militaires. A Manakha
l'attitude de l'armée est encore plus rigide. La
présence d'une communauté musulmane minoritaire : les
ismaélites, rend plus sensible encore sa présence. Les
ismaélites ne sont que 50 000 au Yémen et le village de
Al-Hutayb proche de Manakha en est la "Mecque". Il
arrive subissent la violence des extrémistes islamistes.
Des Jésuites ont tenu une école dans le secteur. Il en
reste cette chanson que tous les enfants de Manakha
savent.
L'Hadramaout est la partie est du Yémen. Une zone en
partie désertique.
Le mafraj est une pièce essentielle dans l'habitat
yéménite. Il occupe généralement la totalité du dernier
étage des immeubles. C'est la maison où le chef de
famille reçoit ses visiteurs, notamment pour les parties
de qat. De vastes baies vitrées permettent d'avoir les
meilleurs panorama.
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